DzActiviste.info Publié le mer 16 Avr 2014

«Le pouvoir ne communique qu’avec sa clientèle»

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«Les hommes au pouvoir ne doivent jamais attendre que les sentiments qu’on leur témoigne soient totalement désintéressés. Les gens, lorsqu’ils s’inclinent devant eux, cherchent toujours sur le tapis quelque miette de puissance à y ramasser.»
Maurice Druon

Ses yeux rieurs pétillent. Toute sa carrière Khaoula a voulu tirer profit de son insatiable curiosité. Une excessive toute en retenue, militante associative, observatrice vigilante de la société. Khaoula nous fait voir ce que nous ne voyons pas. Avenante, courtoise, son discours est en même temps un constat, un plaidoyer et une colère froide et contrariée. Khaoula est née en 1954 à Djenane Bendanoun à Kouba. «Je n’ai pas gardé beaucoup de souvenirs de cette période. J’étais très petite. Je sais seulement que mon grand-père Bachir El Ibrahimi y vivait. Mon père Mohamed, membre fondateur de l’Union générale des commerçants algériens, commerçait à Oran, la famille l’a rejoint à l’hiver 1957 pendant la grève des huit jours.» Khaoula fit sa scolarité à cité Petit en se consacrant aussi, surtout les week-ends, à l’apprentissage du Coran.

A bonne école

Khaoula garde le souvenir d’une famille dispersée. «Mon grand-père et ma tante aînée étaient au Caire alors que mon oncle Ahmed était en prison. Au crépuscule de la guerre, à Oran, on a vécu le climat de terreur créé par l’OAS et notre maison a été tout près d’être plastiquée. Je me souviens des allers-retours Oran-Tlemcen, dont ma mère est originaire.» Durant cette période, Khaoula, sa mère et ses sœurs durent aller à Oujda, puis à Rabat où la scolarité de Khaoula se poursuivra. «Deux événements m’avaient marqué : la mort du roi Mohamed V en 1961. Tout le peuple marocain pleurait, et l’indépendance de l’Algérie à laquelle s’est joint ce même peuple dans le même élan, le même enthousiasme.»

La famille ralliera Tlemcen en août 1962, puis Oran en décembre.«Je me souviens que petite j’avais arboré une jupe verte, un chemisier blanc et une écharpe rouge symbolisant l’emblème national. Au cours de l’été 1963, mon grand-père avait demandé à mon père de rentrer à Alger pour le rassemblement de toute la famille. C’est à ce moment-là que je découvris réellement Alger. J’ai fait la classe de CM2 à Sainte Elisabeth (Oum El Massakine), puis le lycée Delacroix (Khereiddine Baba Arroudj), enfin le lycée Descartes (Bouaâmama). Mais dans ce dernier établissement je n’étais pas à l’aise, c’est pourquoi je suis descendue à Omar Racim où j’ai obtenu le Bac avec mention en 1971.

Comme on a été élevés dans les livres et parmi les livres, je voulais faire histoire-géo. La lecture était sacrée chez nous. C’est une tradition familiale. Mon père, excellent bilingue, nous a inoculé le virus de la lecture. On a suivi son exemple. Comme ma vocation est de toujours transmettre, mon choix était fait. Mais en me présentant au guichet à la fac, le préposé m’a signalé que je pouvais faire histoire à la Fac centrale, mais les cours de géographie étaient dispensés à Bab Ezzouar. Quelle ne fut ma déception ! J’ai réfléchi en demandant conseil à mon père et à mon amie Zerdoumi hésitante comme moi. Mon cœur balançait entre la philo,  langue et littérature arabes. On était à la rentrée universitaire de 1971 et la réforme de Benyahia venait d’être lancée. Je m’inscris en lettres arabes.

D’emblée, je rencontre des enseignants moyen-orientaux et algériens de grande qualité et auxquels je rends un chaleureux hommage comme Ihsan Ennas, Mohamed Erabie, Tahar Mekki, Hadj Salah Abderrahmane, un linguiste et polyglotte hors pair qui nous a fait découvrir les sciences de la linguistique moderne. En suivant ses cours, j’ai appris toutes les subtilités du langage que j’ai développées en me spécialisant. De fait, j’ai préparé deux certificats en langue française consacrés à la linguistique et à la phonétique. En 1974, j’ai terminé mes études. Je travaillais parallèlement à l’institut de linguistique dans lequel j’ai été affectée par le recteur de l’époque, Rachid Touri. Depuis j’y suis.

En 1980, je suis partie en France pour une thèse d’Etat à Grenoble où j’ai travaillé avec un groupe dispensant un enseignement novateur en sciences du langage, en didactique et sociolinguistique parmi lesquels Lounise Dabene.» Khaoula obtiendra son doctorat d’Etat en 1991. Elle comptabilise 40 ans d’enseignement qui en fait une doyenne. Khaoula, de par sa posture scrute la société et en tâte le pouls. «J’agis en tant que citoyenne. J’ai une carrière de chercheure engagée sur le terrain avec à la fois une réflexion théorique et pratique qui vise la transformation des choses. Je ne suis pas une citoyenne qui ne peut pas ne pas voir ce qui se passe alentour. Je suis amenée à prendre position pour des causes comme les droits de l’homme. Cette posture, je la tiens du choc que j’ai eu quand mon père et mon oncle Ahmed ont été emprisonnés par Ben Bella.»

La langue, outil politique

«Ce n’était pas le fait du colonialisme et cela m’a énormément marquée et m’a rendue très sensible à toutes les libertés bafouées, de conscience, d’expression et d’action. J’ai été membre de la section algérienne d’Amnesty International au sein de laquelle j’ai beaucoup appris. Et la plus grande leçon que j’ai retenue c’est que la question de la liberté est aussi traversée par le rapport de force Nord-Sud. Féministe, je le suis aussi sans être membre d’aucune association. Je suis le compagnon de route de toutes les luttes justes. Je suis trop indépendante pour m’encarter dans un parti. Je tiens trop à ma liberté en tant que citoyenne. Même si je sais que la citoyenneté a été confisquée par un régime autoritaire qui ne communique qu’avec sa clientèle et ses affidés. Je crois que les Algériens ont été longtemps privés de l’exercice plein et entier de leur citoyenneté depuis 1962. C’est peut-être la plus grosse des batailles à mener pour que tout Algérien recouvre ses droits spoliés. C’est en tout cas la condition essentielle pour le vivre ensemble en harmonie.»

Lorsqu’on évoque avec elle la situation électrique que traverse le pays, le sourire de Khaoula se crispe. «Je vis comme tout Algérien inquiet pour l’avenir de son pays. Ma position d’intellectuelle engagée fait que je perçois de manière plus aiguë les innombrables enjeux. En tant qu’universitaire, je devais me positionner non pas par rapport à des personnes mais au regard de la compréhension de la situation, sans aucune prétention afin d’éclairer la société sur ces enjeux, car il faut bien admettre que le pays vit une situation d’incertitude de jeux du pouvoir qui peuvent mener vers l’inconnu. C’est pourquoi avec des amis de l’Université Alger 2 nous avons signé une pétition pour alerter l’opinion sur ce jeu malsain du pouvoir. Nous avons eu des échos favorables de nos confrères des universités de l’intérieur du pays qui ont manifesté leur adhésion. Cela dit, nous devons dépasser le seuil de l’immédiateté, nous avons marqué notre désapprobation au sujet du 4e mandat et avons fait part de toutes nos craintes.»

A ce propos, beaucoup a été dit sur le désengagement des intellectuels, même si la plupart de ces derniers considèrent que leur cri n’a pas été entendu voire ignoré. Quelle place donc pour les intellectuels dans la société ? «L’université doit obligatoirement avoir une perception des mouvements sociaux. L’intellectuel doit être un vigie et un éclaireur en considérant toujours que le pouvoir algérien est héritier d’un anti-intellectualisme très profond, c’est pourquoi j’essaie à mon niveau de comprendre, de travailler dans la longue durée. La nature propre du régime fermé, autoritaire et antidémocratique ne peut tolérer une élite critique. L’université n’a pas, hélas, le rôle de locomotive. On ne l’a pas laissée. Ce pouvoir a voulu en faire une sorte de grand lycée professionnel, on n’a pas voulu former des citoyens capables de relever les défis de leur époque et faire émerger une élite capable de jouer le rôle d’éclaireur.»

Pire, il s’est trouvé un Premier ministre pour dénigrer un pan  de l’enseignement de cette université en décrétant caduc le rôle des sciences humaines. «Quand cela vient d’un gars qui a une culture peu développée, cela n’étonne guère ; cela dit, les sciences humaines et sociales qui devaient produire un corpus d’éclairage et d’explication ont toujours été marginalisées. Mais le discours dont vous faites allusion existe déjà depuis longtemps. Quand il y a eu le drame des années 1990, on n’a pas vu arriver la catastrophe.»

Le Système a laminé la société civile

La société est construite sur un certain nombre de fractures et de contradictions qui n’ont pas abouti à un débat débouchant sur un consensus social. «On n’a pas réglé la question de la place de la religion, ce qui explique son instrumentalisation par les pouvoirs en place. On n’a pas réglé le problème de la femme et sa place dans la société et surtout on n’est pas arrivé à transcender la question de la formation culturelle en arabe et en français. D’où la contradiction arabe-français devenue une opposition entre les deux langues. L’école fonctionne en langue arabe et le monde économique fonctionne en français et parfois en anglais sans qu’on ait construit des passerelles. Cela pose problème, on a des étudiants qui se ‘‘francisent’’ pour faire médecine. Pour quel coût et pour quel résultat ? Le pouvoir dans sa fuite en avant éperdue n’a jamais voulu aborder ces questions.» Khaoula nous renvoie à l’une de ses interventions lors des débats d’El Watan où elle s’est appesantie sur les blocages et le musèlement des expressions. «Toutes les mesures linguistiques prises par le régime algérien au lendemain de l’indépendance expriment un déni de la réalité langagière algérienne.»

Un Régime sourd et autiste

Phobie de la différence, idéologie de la langue nationale, écrasement de la culture populaire et de toutes les langues maternelles, stigmatisation par la politique scolaire «brouillonne» de l’Algérie, autant d’arguments avancés pour critiquer le déni de la réalité sociolinguistique complexe de l’Algérie. «Il a fallu attendre quatre décennies pour que le tamazight soit reconnu comme langue nationale. En 2002, une justice a été réparée, mais à quel prix ?»

La politique d’arabisation est marquée par une logique chauvine, brouillonne et déconstruite. Pourtant, soutient-elle, «la question des langues dans la société ne se pose pas dans les termes que le pouvoir a utilisés. Les langues existent et cohabitent dans une sorte de marché linguistique. L’Algérien utilise les langues qu’il a à sa disposition, ce sont les mêmes règles qui régissent le marché économique. Les langues dominantes sont celles qui sont le plus utilisées. Qu’a fait le pouvoir ? Il a élaboré une série de mesures qui ont mis l’arabe et le français en concurrence et il a surtout stigmatisé les parlers arabe et tamazight. On devrait se diriger vers la diversité, la pluralité de la société algérienne qui existe depuis la nuit des temps. Ne l’ayant pas fait ni pendant la lutte ni après 1962, on s’est confiné dans une politique ‘‘jacobine’’, en utilisant le rouleau compresseur au nom de l’unanimisme, de l’unicité au mépris des réalités. Car le pouvoir a toujours joué sur les contradictions pour se maintenir. Ce sont des apprentis sorciers.»

A la question de savoir si les nouvelles technologies ne vont pas parasiter les voies (voix) langagières traditionnelles, Khaoula pense que non, même si de nos jours les jeunes appartiennent à une génération beaucoup plus accaparée par l’immédiateté. Facebook faisant foi. Ce phénomène social qui a démarré il y a une quinzaine d’années concomitamment au développement des outils numériques ne peut avoir une grande influence sur le cours des choses. Les jeunes se connectent souvent aux réseaux sociaux et se créent des espaces virtuels où même le langage est codé et anonyme. «Ces citoyens d’un nouveau monde peuvent toucher le monde entier à travers le Web en écrivant d’une manière particulière. C’est un langage nouveau, une révolution comme les révolutions de la sténo, l’esperanto, le téléphone mobile, le chat, les réseaux sociaux, l’influence n’est pas significative sur le langage usuel et le jeu des langues. Les mots traversent les frontières. Comme ‘‘hogra’’, dont la charge est plus forte que ‘‘mépris’’, trabendo (espagnol) qui est devenu emblématique en arabe…»         
 htahri@elwatan.com
 

Parcours :

 

Spécialiste en sciences du langage, Khaoula Taleb Ibrahimi est professeure à l’université d’Alger, où elle dirige le laboratoire de linguistique, sociolinguistique et didactique des langues. Elle a publié de nombreux ouvrages et articles en arabe et en français sur la question des langues en Algérie dont, notamment, Les Algériens et leur(s) langue(s) (El Hikma, Alger, 1997). Elle a participé à l’ouvrage de Mohamed Harbi et Benjamin Stora, La guerre d’Algérie, Laffont, Paris, 2004.

 


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