DzActiviste.info Publié le mer 9 Mai 2012

Le silence exaspéré des urnes en Algérie

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La contestation qui secoue l’Algérie depuis des années fait partie de la « routine ».

La plupart des Algériens vont protester en silence, faute d’espérer un changement politique.
Les appels au boycott sont réprimés et leurs auteurs arrêtés.
Avec cet article

Au bout de quelques minutes de trajet, le « taxieur » – chauffeur de taxi en Algérie – ne peut s’empêcher de briser le silence « Alors, Sarkozy ou Hollande ? » Ces dernières semaines, pendant la campagne pour les élections législatives algériennes, les Algériens ont vécu une passion politique par procuration. Quant au scrutin de ce 10 mai, chez eux, la moue dédaigneuse du taxieur ne souffre aucun commentaire.
Nalia, jeune psychologue à l’hôpital du quartier populaire de Bab-El-Oued, rit du bon coup qu’elle a préparé. Elle est l’une des rares personnes à annoncer son intention de voter. Mais, pour exprimer tout le mal qu’elle pense des « réformes » annoncées par le président Abdelaziz Bouteflika et de la floraison de partis politiques créés ces derniers mois pour offrir une vitrine démocratique à l’Algérie, elle glissera dans l’urne un bulletin « Jean-Luc Mélenchon » que des amis venus de France lui ont tout spécialement apporté.

L’absention comme moyen d’expression

L’ambiance n’est guère rieuse, même si l’humour s’invite sur les panneaux d’affichage électoraux et les dessins de presse. Un bras de fer oppose les autorités algériennes à la population, qui appelle au boycott afin de battre les… 63 % d’abstention de 2007.
Dimanche dernier, le jour où la France se mobilisait pour voter, de l’autre côté de la Méditerranée, le célèbre militant des droits de l’homme Ali Yahia Abdenour appelait, dans le quotidien   El Watan , avec toute la sagesse de ses 91 ans, à la « priorité politique absolue » du boycott. L’arme du silence pour crier haut et fort le rejet de la classe politique et fragiliser ce que les Algériens appellent unanimement « le système », cet État sécuritaire dirigé en sous-main par les militaires et les services de renseignement et qui tire profit de la rente pétrolière.
Une arme combattue par le gouvernement, qui martèle que ces élections ne sont pas comme les autres – le président les a comparées à l’insurrection du 1er novembre 1954 –, brandit le processus démocratique et lâche sa police politique dans les rues. « Le ministère de l’intérieur nous envoie des textos pour aller voter. Tous les numéros de portables sont sur un fichier ! », s’insurge le jeune Kamel pris à rebrousse-poil par ces injonctions gouvernementales.

Dysfonctionnements multiples

 « Rien n’a changé », déplore une jeune femme médecin portant un panneau « manque de vaccins, le retour des maladies infectieuses ? » « Psychologue en colère », affiche une autre en dépit de son air de jeune femme rangée.
Quelques centaines de spécialistes de la santé, très largement des femmes, sont venues de tout le pays le 2 mai pour faire un sit-in devant le ministère de la santé, encerclé par les forces de l’ordre, afin de revendiquer de meilleurs statuts et la possibilité d’exercer leur métier. « On manque des médicaments essentiels, sérums, antibiotiques, anesthésiants, etc. la pénurie est devenue chronique, on doit ajourner des chimiothérapies, des malades doivent trouver eux-mêmes leurs médicaments », explique Mohamed Yousfi, représentant du syndicat des spécialistes, pour dire à quel point la riche Algérie dysfonctionne.
 « Il y a eu une période de calme l’an dernier après que le président a fait des promesses de changement, puis tout a repris, la contestation, les grèves, les sit-in, les grèves de la faim… », constate Rachid Malaoui, président du Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap), syndicat non reconnu, bête noire des autorités qui n’arrivent pas à enrayer son expansion.
Et il énumère les raisons de la colère : « La crise du logement, le chômage, le prix du kilo de pommes de terre qui a grimpé jusqu’à 100 dinars (1 €) alors que le smic est à 15 000 dinars (150 €), l’injustice : sans connexion dans l’administration, impossible d’obtenir un papier. »

Un état d’urgence permanent

« Le pouvoir a peur de la société civile, il a durci les conditions. Les nouvelles lois ont officialisé les interdits de l’état d’urgence, explique Rachid Malaoui. Il faut dorénavant un agrément pour créer une association. Or sans agrément, impossible d’exister publiquement, de simplement louer une salle pour se réunir. » Le rapporteur spécial de l’ONU Maina Kiai s’en est d’ailleurs ému vendredi dernier, jugeant « regrettable que l’Algérie se singularise par un retour en arrière dans le domaine de la liberté d’association ».
Cette dernière n’hésite pas à recourir aux méthodes les moins avouables. À peine le Snapap a-t-il annoncé la création de la Confédération nationale autonome des travailleurs algériens (Cnata), pour renforcer l’action syndicale et contrer la très officielle Union générale des travailleurs algériens (Ugta), que sa maison des syndicats a été cambriolée, le 2 mai, et son ordinateur volatilisé… La voiture de Rachid Malaoui avait, l’été dernier, été trafiquée mais sa plainte pour tentative d’assassinat est restée sans suite.

Intimidations

Ces derniers temps, il ne fait pas bon, pour un protestataire, se montrer aux abords de la majestueuse Grande Poste et de la rue Didouche-Mourad, le cœur d’Alger qui fourmille de policiers en tenue et d’agents en civil.
Six militants du Mouvement des jeunes indépendants pour le changement (MJIC), créé en mars 2011, ont été interpellés le 3 avril après qu’ils ont eu le temps de distribuer un millier de tracts pour le boycott, très fiers d’avoir déjoué un court moment les services de sécurité et réussi à regrouper une centaine de personnes, alors que les rassemblements restent interdits. « On donne un contenu politique au boycott, ce n’est pas juste de l’abstention », justifie le jeune Abdou Bendjoudi, l’un des fondateurs du MJIC.
Depuis, la traque aux boycotteurs s’est intensifiée. « On est totalement surveillés, infiltrés sur le Net, les services de renseignements sont postés jour et nuit sur Facebook », ajoute-t-elle un brin lasse. Un agent en civil l’a accostée dans la rue pour lui demander des nouvelles de son père malade. « Jouer sur la famille, c’est une pratique classique d’intimidation », précise-t-elle.
« C’est vraiment difficile de faire un sit-in à la Grande Poste », soupire Omar Kofkof, coordinateur pour la ville de Sétif du comité des pré-emploi – emplois jeunes pour les diplômés de l’enseignement supérieur – affilié au Snapap « Si la date du rassemblement est connue, les trains et les bus qui entrent dans Alger sont contrôlés et on est refoulés, même Facebook est difficile à utiliser, il faut se contenter du bouche-à-oreille », explique-t-il. Lundi 7 mai, dans un vaste coup de filet, plus de 150 personnes ont été arrêtées quelques heures.
C’est dans ce coin névralgique de la Grande Poste que Tarek Mameri, jeune internaute de 23 ans, a été embarqué de force le 1er mai. Dans ses vidéos postées sur YouTube, il détruisait sa carte d’électeur et déplaçait des panneaux d’affichage électoraux. Remis en liberté, il sera jugé le 30 mai pour destruction des biens d’autrui et de documents officiels, pour incitation à attroupement et outrage à corps constitué.
« Toute personne qui appelle au boycott se retrouve dans les geôles algériennes », tempête l’avocat Amine Sidhoum, qui a créé en janvier le réseau des avocats de défense des droits de l’homme (RADDH). « Un petit réseau limité à une vingtaine d’avocats qui se connaissent bien pour éviter toute infiltration », précise-t-il pour souligner la suspicion qui rôde en permanence.

Impasse de la transition politique

Parmi les diverses affaires en cours, la condamnation à un an de prison avec sursis et 20 000 dinars d’amende (200 €) d’Abdelkader Kherba, libéré le 3 mai après quinze jours de détention, a suscité la plus vive réprobation. Ce représentant des comités de chômeurs et membre de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme est coupable d’incitation à attroupement, d’usurpation de fonction et d’entrave au fonctionnement d’une institution. « Tout simplement parce qu’il est allé soutenir les greffiers en grève depuis une dizaine de jours », soupire Amine Sidhoum, qui a fait appel de la décision.
La contestation qui secoue le pays depuis des années fait partie de la « routine ». « Ça peut durer encore longtemps », pronostique Nacer Djabi, sociologue à l’université d’Alger. « Les Algériens ne croient pas à une solution collective. Les revendications restent corporatistes pour obtenir une part du gâteau de la rente pétrolière. Cette rente explique largement l’impasse de la transition politique en Algérie », relève-t-il. La population soutient tacitement. Elle n’ira pas voter.

MARIE VERDIER envoyée spéciale à Alger


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