DzActiviste.info Publié le mer 26 Sep 2012

Le soixante dixième otage de la wilaya de Tizi Ouzou relâché

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L’otage a été relâché. Avec ou sans paiement de rançon? Est-ce le problème? En tout cas, voilà une bonne nouvelle pour sa famille. Est-ce que le sujet est sorti indemne de cette épreuve? Une question que chacun se pose à chaque fois qu’il y a enlèvement. Un traumatisme, sans doute. Des dommages et/ou des séquelles psychologiques, probablement. Dans ces cas, l’équilibre psychique “en prend toujours un coup”, une certitude. Cette interview – que j’ai donnée, il y a quelques mois, au quotidien public L’Horizon – peut éclairer un peu mieux ma pensée.

Entretien réalisé par Rachid HAMMOUDI

1 – Quels effets nocifs ont un rapt, une séquestration sur une personne ? 

Les effets nocifs occasionnés par un rapt et une séquestration sont aujourd’hui bien identifiés. Il s’agit, bien sûr, des effets néfastes sur la vie psychique et l’équilibre psychologique de l’individu qui en est victime. Je ne vais pas les détailler, ce serait sans doute trop savant et peut être rébarbatif pour vos lecteurs. Mais il faut savoir qu’un enlèvement constitue toujours une expérience traumatisante pour le sujet, quelle que soit le niveau de violence (d’agressivité) qui l’a accompagnée. Par ce que cette expérience – l’enlèvement et la vie en captivité – a une relation de proximité avec la mort, elle laisse une cicatrice indélébile dans l’organisation psychique du sujet. Cette cicatrice agira comme une épine irritative qui empoisonnera à jamais l’existence de l’individu. Des désordres psychiques plus ou moins graves vont contrarier le destin de la victime et perturber sa vie. Angoisse avec attaque de panique, irritabilité, troubles de l’humeur avec agressivité, insomnie, cauchemars terrifiants et répétés, souvenirs (réviviscences et flash) désagréables, inadaptation sociale et professionnelle, comportements addictifs (toxicomanies), etc. sont les troubles habituellement observés. Ils seront isolés ou plus ou moins associés pour constituer des tableaux cliniques variés qui s’inscrivent toujours dans la rubrique de l’état de stress post-traumatique ou posttraumatic stress disorders (PTSD), pathologie identifiée et bien spécifiée par l’école américaine de psychiatrie.

J’ai utilisé dans mon propos l’idée de l’épine irritative pour rappeler au lecteur que la pathologie présentée par le sujet peut se manifester ou s’aggraver à la faveur de la confrontation du sujet avec des situations réelles ou imaginées (remémorées) ou encore de souvenirs qui rappellent l’expérience vécue. L’apparition brutale de désordres psychiques ou leur aggravation, en particulier les crises d’angoisse, surprend toujours l’entourage ou la famille qui ne comprend pas ce qui arrive. Le rappel ou le souvenir de l’expérience traumatisante a valeur d’une réalité tangible pour la victime. C’est pourquoi, les troubles font irruption avec brutalité et acuité.

Si l’état de stress posttraumatique est généralement responsable d’un handicap grave avec une désinsertion sociale habituelle, il peut être moins grave et ne pas hypothéquer l’équilibre social du sujet, même si ce dernier souffre toujours dans la solitude.

2 – La plupart des personnes  enlevées refusent de s’exprimer. Seulement par peur à votre avis ?

Oui, sans doute par peur mais pas par la peur que l’on peut tous connaître à un moment ou à un autre, c’est-à-dire la peur objective, mais plutôt par l’angoisse importante qui envahit la victime et qui fait qu’il peut, à sa libération, être dans un état de prostration avec un mutisme et un refus de communiquer. Mais cet état de prostration n’est pas la règle car le sujet peut aussi se présenter, toujours du fait de l’angoisse, dans un état d’excitation avec une euphorie et une étonnante facilité à raconter son « aventure ». D’autres fois, un véritable état d’agitation avec un syndrome confusionnel et une perte du sens de la réalité constitue le tableau clinique. Nous sommes alors dans un état de vraie folie, heureusement momentanée.

En réalité cela dépend de plusieurs facteurs. Il y a d’abord la personnalité du sujet et sa capacité à absorber et à « digérer » le traumatisme que constitue l’enlèvement. De l’organisation de la personnalité dépend d’ailleurs l’avenir psychologique du sujet mais dépendent également la nature et l’intensité des troubles qui vont apparaître. Les conditions de détention sont également importantes à considérer. Est-ce que le sujet a été victime de violence physique ou psychique ? Dans tous les cas, il y a un véritable lien avec le degré de proximité avec la mort. Est-ce que la victime risquait réellement sa vie ? Est-ce que cela lui a été signifié directement ou même indirectement ? Est-ce que l’analyse de la situation par l’otage, à un moment ou à un autre, a immiscé dans son esprit la probabilité ou le risque de mourir ?  Est-ce qu’il a fait l’expérience de tortures physiques ou psychologiques ? Est-ce qu’il a eu à subir des simulacres d’assassinat ? Est-ce qu’il a assisté à l’exécution d’autres otages ? Autant d’éléments qui s’additionnent pour rendre plus probable l’apparition de désordres psychiques et qui permettent d’évaluer le risque pour l’avenir du sujet.

Les répercussions sur la santé mentale de l’individu sont aussi – cela me semble très important – en étroite relation avec l’identité des agresseurs et les motivations qui ont amené à l’enlèvement de la personne. Il est aisé de comprendre que le risque de perdre la vie est moins important si les motivations sont d’ordre financier, demande de rançon. A contrario, si les motivations sont d’ordre politique ou idéologique, le risque pour la vie est plus grand. Chacun sait que tous les enlèvements qui ont eu lieu, pour ces raisons, dans notre pays ont fini par l’exécution de la victime. Il est aisé de comprendre que l’impact sur la vie psychique est différent selon le cas parce que justement le degré de proximité avec la mort (le risque pour la vie) n’est pas le même.

Des situations paradoxales où les victimes réussissent à susciter chez leurs ravisseurs un courant de sympathie (à leur encontre) ont été décrites. Les sujets enlevés sont souvent dans ce cas, eux-mêmes, acquis à la cause défendue par les ravisseurs. Ce cas de figure est généralement rencontré dans les enlèvements perpétrés pour des raisons politico-idéologiques. On parle alors de syndrome de Stockolm, que je ne vais pas détailler, ici.                                                              

3 – Qu’est ce qui peut dans ces cas avoir une fonction de catharsis ?
Si je pouvais répondre à cette question, j’aurais définitivement réglé le problème du traitement de l’état de stress posttraumatique et je pourrais être candidat au Nobel de médecine…avec des chances de l’obtenir. Plus sérieusement, je ne sais pas vraiment si une telle situation peut se suffire d’un simple catharsis ou même si celui-ci en constitue une forme d’indication thérapeutique. La prise en charge des troubles psychiques liés au rapt et à la séquestration est complexe et peut bénéficier de plusieurs apports à la fois. Un apport thérapeutique médicamenteux, sans doute, mais aussi un apport de toutes les formes de psychothérapies, selon les cas et selon la sémiologie présentée.

Dans les jours qui suivent la libération de la victime, il faut assurément faire un examen médico-psychologique complet et évaluer avec le maximum de perspicacité l’état de santé du sujet. Dans tous les cas, il faut, à mon avis, laisser l’initiative de la parole à l’individu. Il ne faut surtout pas le forcer à parler et à raconter, « ne pas lui tirer les vers du nez » et lui permettre de s’exprimer au moment qu’il aura choisi et avec les personnes auxquelles il aura décidé de se confier. Il appartient à l’intervenant, médecin, psychologue… de se montrer disponible, attentif, bienveillant et patient. Laisser dans certains cas le temps au temps.

 


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