DzActiviste.info Publié le dim 2 Fév 2014

Le Yémen, l’autre espoir du printemps arabe

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mediapart.fr 01 FÉVRIER 2014 | PAR PIERRE PUCHOT

printemps_arabe_espoir_abolitionÀ côté de la Tunisie, et malgré la violence récurrente et les menaces séparatistes, le processus politique en cours au Yémen se poursuit tant bien que mal, et même avec une certaine réussite.

Un « succès » et, mieux encore, « un tournant dans l’histoire du peuple du Yémen ». Coincé dans l’agenda médiatique entre le vote de la constitution tunisienne et la conférence de Genève 2 sur la Syrie, le vibrant hommage du secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon, saluant la conclusion de la première phase du dialogue national yéménite, samedi 25 janvier, est passé relativement inaperçu. Le processus politique en cours au Yémen, pays instable secoué par des mouvements séparatistes au nord-ouest et au sud du pays, est pourtant d’autant plus remarquable qu’il demeure largement ignoré.

Le Yémen après la réunification en 1990Le Yémen après la réunification en 1990 © DR
« Succès est peut-être un grand mot, tempère Laurent Bonnefoy, chercheur spécialiste du Yémen et codirecteur de l’ouvrage Yémen, le tournant révolutionnaire (coédition Karthala – CEFAS), mais le Yémen connaît un développement assez constructif, et pourtant négligé par les journalistes et chercheurs. L’implication de l’ONU dans le processus de dialogue national a été importante. L’envoyé spécial des Nations unies, Jamal bin Omar, qui chapeaute tout le processus, a émergé comme une figure politique clé. Pour le meilleur, car il a réussi à construire une légitimité, et pour le pire, parce qu’il est perçu par un certain nombre de Yéménites comme intrusif dans les affaires du pays. »

Pour mieux comprendre ce qui se joue en ce moment dans cet État de la péninsule arabique peuplé par 25 millions d’habitants, reprenons le fil des événements : en janvier 2011, plusieurs centaines de milliers de Yéménites manifestent dans la capitale, Sanaa, et plusieurs autres villes du Yémen. Ils réclament un régime démocratique, la fin de la corruption et de la mainmise exercée sur le pays par le Congrès général du peuple (CGP), et le départ du président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis trente-deux ans. Au terme d’une répression féroce et de la médiation du conseil de coopération du Golfe, le président quitte finalement ses fonctions en échange de l’immunité. Mais le scepticisme qui entoure la suite de la transition est alors partagé par la majorité des observateurs internationaux, et notamment la Fédération internationale des droits de l’homme, qui publie à l’été 2011 un rapport détaillé estimant que « l’impunité consacrée » constitue le premier danger pour le processus politique. Le think tank américain Carnegie Endowment for Peace se montre également très pessimiste quant à l’avenir immédiat du pays.

Le scénario négocié par l’intermédiaire des acteurs régionaux de la péninsule arabique se met néanmoins en place, et permet l’élection en février 2012 du seul candidat en lice, l’ancien vice-président Hadi, pour un mandat intérimaire de deux ans. Depuis la fin de l’été 2012, le Yémen est géré par un gouvernement d’union nationale, qui regroupe les principales forces politiques. Une partie du mouvement salafiste est notamment sortie de la clandestinité pour s’insérer dans le jeu politique et concurrencer les Frères musulmans au sein du processus pour le dialogue national, lancé en 2013 sous la forme de pourparlers entre des représentants de la société civile et le gouvernement.

« Ménager les différentes parties, y compris Saleh, c’était assez constructif, car ainsi tout le monde pense qu’il a encore un rôle à jouer, explique Laurent Bonnefoy. C’était sans doute le seul moyen pour éviter une guerre civile dans l’immédiat. De même, faire appel à l’ancien vice-président pour prendre la place du chef de l’État s’avère une bonne idée, tant il surprend aujourd’hui beaucoup de Yéménites, notamment dans ses décisions concernant la réforme des services de sécurité. Même si évidemment, tout n’est pas parfait. »

Considéré comme l’un des pays les plus dangereux de la région, le Yémen demeure en proie à une violence issue des organisations terroristes comme des forces « institutionnelles ». À la mi-août 2012, des soldats de la garde républicaine commandée par le fils aîné d’Abdallah Saleh ont ainsi attaqué à l’arme automatique et aux roquettes antichars le siège du ministère de la défense à Sanaa. Le président Abd Rabbo Mansour Hadi avait décidé quelques jours auparavant de réduire le nombre d’unités sous le commandement du fils aîné de l’ex-président et de celui de son rival, le général dissident Ali Mohsen al-Ahmar, dans le cadre d’une restructuration de l’armée. Le président a soustrait par la suite plusieurs brigades de la garde républicaine du général Ahmed et de la 1re division blindée du général Ahmar, pour les affecter à la garde présidentielle et aux régions militaires centre et sud.

Une fédération de deux ou six régions ?

Le Yémen n’est toutefois pas l’Irak, pays miné chaque semaine par des attentats contre la population civile. La violence y demeure principalement dirigée contre les forces de sécurité. Et si l’année 2013 s’est conclue par le terrible attentat du 5 décembre, dans un hôpital du ministère yéménite de la défense à Sanaa – attentat qui a fait 52 morts parmi les médecins et les infirmières et 162 blessés –, la première revendication d’Al-Qaïda a immédiatement été suivie d’un message vidéo de Qassem al-Rimi, le chef militaire d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique, qui affirmait que l’attentat était le résultat d’« une erreur due à l’indiscipline d’un combattant ».

Malgré ce contexte, le dialogue national est parvenu à installer au cours de ces dix derniers mois un véritable échange entre la plupart des forces politiques du pays, depuis les islamistes radicaux jusqu’aux rares figures féministes. Ce, jusqu’à rendre possibles l’émergence d’un consensus sur la future marche politique du pays et le vote de plusieurs lois majeures (comme l’instauration de l’âge minimum du mariage à 18 ans) ou directement liées à la souveraineté du pays, telle l’interdiction de survol par des drones américains du territoire yéménite.

D’autres points, dont la place de la charia dans la future constitution, demeurent cependant à discuter. « Si l’on veut se montrer pessimiste, on peut se focaliser sur le fait que la plupart des grands dossiers n’ont pas été abordés de front, explique Laurent Bonnefoy. La question du Nord et du Sud est loin d’être réglée, de même que la forme exacte du pouvoir : aura-t-on affaire à un pouvoir présidentiel ou à un pouvoir parlementaire ? C’est encore devant nous. » Les défis qui attendent le Yémen en 2014 sont multiples, à commencer par l’émergence d’un véritable pluralisme politique quand, de l’avis de la plupart des observateurs, l’organisation d’une élection présidentielle en février 2014 comme cela avait été prévu au départ aurait coïncidé avec un retour en force de l’ancien régime, faute de candidat capable de fédérer un pays encore fragmenté du point de vue social et géographique.

Deux ans après son élection, le président Hadi a été reconduit pour un an. Trois ans après le début du processus révolutionnaire, le clan Saleh a encore la haute main sur une partie des institutions et des médias, et présente toujours une menace pour le processus démocratique. Le dialogue national va donc se poursuivre pour élaborer une nouvelle constitution. Le document final adopté le week-end passé prévoit notamment l’adoption d’ici un an d’un texte par référendum et la transformation du Yémen en fédération.

La question du Sud, indépendant avant 1990, demeure le principal obstacle à un accord global sur la mise en place de la fédération. Les sudistes souhaiteraient que le pays compte deux régions, le Nord et le Sud, quand l’ONU, la communauté internationale et les habitants du Nord penchent pour une fragmentation supérieure, qui reviendrait à créer quatre régions au nord, et deux au sud. « Il y a une forte déconnexion entre le niveau institutionnel, où les acteurs jouent le jeu et avancent, et les défis structurels du pays, comme la relation entre le centre et ses différentes périphéries, explique le chercheur Laurent Bonnefoy. Le niveau institutionnel a cependant la capacité d’amorcer une dynamique qui pourrait permettre de régler ces défis structurels. Le Yémen est sans doute l’un des pays qui doivent faire face aux contingences structurelles les plus lourdes dans la région. Citons par exemple la question de l’eau : Sanaa, qui est à 2 300 mètres d’altitude, risque de devenir la première capitale au monde sans eau dans les décennies à venir. Comment déplace-t-on 2 à 3 millions de personnes sans institutions opérantes ? Sans doute les acteurs actuels du dialogue sont-ils conscients de cela. »

Subtil mélange d’une volonté politique de dialogue entre toutes les parties et d’un système intrusif onusien qui permet aux différentes composantes d’y participer, via notamment une assemblée ad hoc bâtie à l’aide de quotas représentatifs des forces nationales, le « modèle yéménite » trouvera peut-être en 2014 un éclairage médiatique à la mesure de sa fragile réussite. Ce, à un moment où la conjonction du défi sécuritaire (« Al-Qaïda tire aussi un bénéfice de la période de transition », écrivait l’analyste Farea al-Muslimi le 27 janvier) et du chômage de masse (qui touche 35 % de la population) rend le processus politique yéménite particulièrement instable, mais également indispensable pour les parties désireuses de sortir de l’État ultra-centralisé et inégalitaire dont les Yéménites ont hérité après la réunification du pays en 1990.


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