DzActiviste.info Publié le jeu 25 Juil 2013

L’Egypte ou l’échec des démocrates tunisiens

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Par Saida Ounissi 24/07/2013
Chercheuse en politiques sociales à Paris1

modele-egypte-tunisieDans la nuit du 30 juin, au moment où le Général Sissi dépose le président Mohamed Morsi, Facebook et Twitter voient défiler les messages de célébration et de félicitation d’une bonne partie de la classe politique tunisienne.

L’erreur des démocrates tunisiens

Zeineb Turki, membre du bureau politique de Joumhouri, qualifiait le renversement du Président Morsi de « coup de pouce de l’armée » et appelait de ses vœux un mouvement similaire en Tunisie, justifiant cela par le fait que le « fascisme islamiste avait montré ses limites en Egypte ».

Du côté du Front Populaire, Hamma Hammami a affirmé que l’action de l’armée s’apparente plutôt à « une forme de démocratie directe » qui n’a pas grand-chose à voir avec un putsch militaire. Lui aussi est catégorique sur la nécessité de reproduire le même scénario en Tunisie et fait partie des personnalités politiques qui y soutiennent la tentative du mouvement Tamarrod.

Taieb Baccouche, le secrétaire général de Nidaa Tounes, a, quant à lui, été tellement enthousiasmé par l’issue égyptienne qu’il s’est vu reproché de vouloir mettre la main sur le Tamarrod local. Sans surprise, son parti soutient sans réserves les demandes du mouvement, allant jusqu’à formuler les même revendications, dont la dissolution de l’ANC.

Deux poids, deux mesures

A leur décharge, ils ne pouvaient soupçonner que les événements allaient prendre une tournure aussi dramatique. Depuis la mainmise de l’état-major sur les institutions politiques égyptiennes, les violations graves des droits humains se multiplient. Les arrestations arbitraires de militants, les séquestrations de personnalités politiques dans des lieux secrets et les fermetures de chaînes de télévision confirment un verrouillage indéniable de la vie politique en Egypte.

Le bilan des victimes s’alourdit inéluctablement et c’est avec amertume que l’on découvre chaque matin les conséquences des violences qui opposent tour à tour la police aux manifestants, l’armée aux manifestants et les manifestants entre eux.

Il est étonnant de voir que ceux qui saluaient la ferveur populaire en comptant les manifestants Place Tahrir restent aveugles à la marée humaine qui s’est rassemblée à Rabaa Alidawiya. On comprend aisément la difficulté de soutenir des militants issus du bord politique opposé. Toutefois, le strict respect de la séparation des pouvoirs et de l’état de droit est une nécessité qui doit dépasser les clivages partisans. C’est précisément ce que tente de démontrer le nombre croissant de manifestants égyptiens qui, loin de soutenir les Frères Musulmans, se sont joints aux protestations demandant le retour du président élu; une manière pour eux de s’élever contre la confiscation de leur bulletin de vote par l’armée.

Respecter la contrainte du temps

La colère de la rue est salutaire quand elle se dirige contre un pouvoir illégitime et illégalement acquis. Cependant, quand elle est instrumentalisée et prend pour cible un pouvoir légitimement constitué, elle devient dangereuse. Benjamin Constant, en 1806, évoquait la tyrannie de la majorité en des termes qui rappelle singulièrement la situation égyptienne.

« Ils ont vu dans l’histoire un petit nombre d’hommes, ou même un seul, en possession d’un pouvoir immense, qui faisait beaucoup de mal; mais leur courroux s’est dirigé contre les possesseurs du pouvoir, et non contre le pouvoir même. Au lieu de le détruire, ils n’ont songé qu’à le déplacer ».
Finalement, le véritable défi pour une jeune démocratie serait de respecter la contrainte de temps inhérente au mandat électoral. Remettre cela en cause, c’est s’attaquer aux fondements de la démocratie. Ce qui est fait par les urnes doit être défait par les urnes, voilà le sacerdoce du véritable démocrate. En effet, la démocratie est un modèle politique de révolution systémique, c’est une forme de gouvernance censée se régénérer à la fin de chaque mandat, nécessairement marqué par des élections. L’interruption brutale du mandat revient donc à fragiliser l’ensemble du système.

Les événements récents dévoilent un problème plus institutionnel que politique. L’armée, en s’attaquant de front aux institutions, a fait le choix le plus stratégique pour qui veut ébranler tout un pays et pas seulement un parti politique. En touchant aux institutions, elle ne s’est pas contentée de démettre un président islamiste; elle a étouffé dans l’œuf la dynamique de démocratisation du système politique égyptien.

L’Egypte n’est pas la tombe de l’islamisme comme le laisse entendre certains commentateurs, mais elle risque de devenir le cimetière de la légitimité électorale et de l’Etat de droit.

Source http://www.huffpostmaghreb.com/saida-ounissi/legypte-ou-lechec-des-dem_b_3645350.html?utm_hp_ref=fb&src=sp&comm_ref=false


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