DzActiviste.info Publié le sam 11 Oct 2014

L’élite pense-t-elle à l’avenir de l’Algérie ?

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2014-10-kassaman_156474733Kamal Guerroua
Par Le Matin | 10/10/2014

Au-delà de ce nom de réformes qui sonne creux dans les oreilles, il convient de s’interroger sur l’avenir du pays à l’ombre de l’exode continuel de nos élites à l’étranger.

L’Algérie perd gratuitement de sa matière grise au moment où nos universités ne produisent pas de compétences comme avant mais se contentent de gérer les flux d’étudiants qui se préparent à une vie active pleine d’incertitudes. De leur côté, les citoyens assistent, eux, à la destruction des valeurs morales de la société vu d’une part la prédominance de plus en plus ressentie de l’individualisme dans la famille, le village ou la ville comme succédané à la solidarité traditionnelle et d’autre part, la persistance des schèmes de pensées démodés, tributaires de l’esprit d’assistanat, hérité des années où l’Etat-providence faisait encore sa loi. En conséquence, la métamorphose des mentalités s’accélère négativement et parallèlement à l’extension généralisée des métastases de la corruption. De même, la gestion des secteurs névralgiques de l’Etat sent les aberrantes rémanences de la culture du douar, le tribalisme a sucé les os de toute éthique de gouvernance et le modèle de la démocratie participative est laissé en déshérence. Les signes de la déliquescence sont déjà là patents à bien des égards. Un processus intrinsèque de décérébration de la nation auquel tous y participent, d’aucuns (la grande majorité) par inconscience, d’autres (une petite minorité) par cupidité ou calcul malsains. Entre le long lamento des déshérités, les plaintes inaudibles des mal-lotis de l’Algérie de l’hinterland et la démonstration ostentatoire des «shab shekara» (les corrompus) qui se délectent, jouissifs et indifférents, dans les biens mal-acquis de la république, il y a tout un gouffre de non-sens où gisent les jalousies, les ressentiments, les haines et surtout un penchant pour la revanche. On dirait que la graphie de l’Algérie est une courbe descendante dans un repère cartésien dont les variables sont représentées uniquement par la corruption et la mauvaise gouvernance, avec pour point de rencontre le mépris de la souveraineté populaire, quelle équation de turpitudes!

Ce qui est inquiétant dans ce schéma, c’est que l’on devine de temps en temps dans l’appel à la lutte contre ce fléau une vocation de passage ; érigée en stratégie de renforcement, voire de pérennisation des intérêts claniques aux plus hautes sphères. Dès qu’un dossier sensible, en rapport avec des pots-de-vins ou à des malversations et impliquant des personnalités importantes au sommet de la hiérarchie institutionnelle ou administrative, leurs proches ou leur entourage sort au grand jour, tout le monde se dit spontanément que quelque chose allait mal dans le sérail, qu’un pion de l’échiquier allait être sacrifié pour maintenir son vis-à-vis dans l’autre camp, qu’un quelconque groupe qui s’est pourtant trop sali les mains dans les scandales ait subitement pris le dessus sur l’autre, en menaçant en catimini de dévoiler ses cartes sans bien sûr les révéler, façon d’essuyer les traces de la honte sur les habits de celui-ci, en passant un projet ou une exigence sur lesquels ce dernier ne veut en aucune façon céder. Et puis, quelques mois après, la dissidence vire à la connivence, l’inimitié tourne en amitié et la méfiance en confiance. Un sujet de compromis en est dégagé, voire étayé avec des arguments bien ficelés. L’affaire top secret est étouffée et classée dans des archives noires dont aucune date n’est retenue. Et comme par enchantement, des boucs-émissaires (généralement des subalternes), insérés subtilement dans le scénario sont vite jetés en taule, parfois sans jugement après que les médias s’en soient saisi et les ai désignés en tête de gondole à la vindicte de la rue. Or la vérité n’est jamais sue qu’entre les parties en conflit qui savent distiller par relais interposés, rumeurs et propagandes, bref du prêt-à-penser destiné directement à la consommation de masse. De ces séries policières au mobile introuvable et aux techniques bien rodées, les algériens en connaissent des dizaines mais s’en foutent. Car, pressés par un quotidien difficile ponctué par l’humeur saisonnier des prix de patates, du pain et du lait qui fluctuent en fonction de l’inflation et de la dévaluation de la valeur du dinar ; devenue monnaie de singe, ils ne s’y voient qu’en spectateurs de matchs virtuels dont ils sont les derniers prévenus mais hélas les premiers concernés.

Mais pourquoi tout ce mal fait au pays? Pourquoi «ces pôles concentriques» dans le pouvoir ; tenus par des voyeurs sadiques à l’ego surdimensionné et des serviteurs de basses œuvres «myopes» jouissent-ils encore de la souffrance collective sans penser à l’avenir de la jeunesse? Pourquoi trichent-ils sur la réalité de leur influence sur le cours des choses, en s’auto-attribuant des privilèges, dépassant parfois et de loin ce que leur consacrent les lois? Ce faisant, ne dépècent-ils pas le pays? Ne détruisent-ils pas de la façon la plus lâche, la plus veule et la plus odieuse qui soit toute conscience civique qui se retournerait, le cas échéant, contre eux et provoquerait qu’à Dieu ne plaise un chaos généralisé? Et puis, a-t-on vraiment le droit de reporter les solutions aux problèmes du peuple, tout en sachant qu’il y a pourtant une issue efficace et moins complexe: l’éducation? En tous les cas, l’histoire retiendra à jamais dans ses annales que la décennie 2000-2010 est la plus sombre en matière d’affaires douteuses. A la faveur des plans de relance économique, l’argent public est détourné à des fins personnelles, la surfacturation des projets, les contrats de gré à gré et la gangrène de la Sonatrach révèlent les travers d’une machine étatique à la peine. Le relâchement des moyens de contrôle ayant pour début l’arrêt d’activité de la cour des comptes a ouvert la voie à toutes sortes de magouilles. On est bien en droit après coup de se poser cette simple question : que se passera demain si le pétrole qui gît dans le ventre du Sahara tire à sa fin? Ou du moins si les prix des barils des hydrocarbures baisseront comme au début des années 1990? Va-t-on manger les pierres comme l’a déjà reconnu le premier magistrat du pays dans l’un de ses fameux discours sans que des mesures concrètes aient accompagné cet aveu d’impuissance? En vérité, les algériens sont victimes de l’illusion d’optique d’un syndrome hollandais de type nouveau qui les jette dans un fantasme, ayant pour nom «le partage des recettes des hydrocarbures» et non plus «la création de richesses». Ce qui est grave dans la mesure où des phénomènes allant du vol ordinaire à la grande corruption, en passant par la délinquance seront amplement justifiés. Si l’on interroge à titre d’exemple un bénéficiaire de l’A.N.S.E.J qui refuse de rembourser son crédit sur ses motivations fondamentales, il répond spontanément sans même y réfléchir «c’est ma part de la richesse nationale!».

Dans ses prémisses, cette réponse renvoie à un état d’injustice subi que l’on tente de compenser par l’arrachement de sa part du gâteau, soit de façon licite ou illicite, peu importent les moyens pourvu qu’ils mènent à la fin, de cet appareil à la fois tentaculaire et compliqué que l’on appelle arbitrairement «système» et que l’on confond tantôt avec l’Etat, tantôt avec la patrie ou la nation, parfois même avec un simple poste de responsabilité. Dans ses ramifications, ce discours lénifiant quoique légitime vu les frustrations collectives et le constat de l’échec des politiques redistributives pratiquées jusque-là par l’Etat est, quoique l’on en dise, synonyme du recul de la sensibilité citoyenne. Car, si un dinar sort des caisses du trésor public, il devrait être déboursé aux fins d’utilité générale et acquis par le jeune ou le citoyen par un effort ou un travail en contrepartie. Or, la réalité du terrain est autre, dramatique celle-là. Le projet de la grande mosquée d’Alger où des sociétés étrangères tiennent la totalité des parts de marché (planification, architecture, réalisation, etc.) est un plaidoyer gouvernemental pour la culture de la paresse! Du jamais vu, voire de l’inconcevable sous d’autres cieux. La population algérienne souffrante d’un chômage endémique est dans la logique des choses prioritaire dans des chantiers pareils. Si l’objectif des autorités est de montrer leur bonne foi et leur volonté de coopérer avec d’autres pays en matière économique (ce qui est louable), il n’en reste pas moins qu’elles soient sommées de rendre des comptes à ceux d’en bas afin d’apaiser ce réceptacle des exaspérés d’où sortent les hittistes, les harrags, les immolés, etc. Sans exagération, l’Algérie est une fabrique à névrose qui fonce à tâtons dans le brouillard. Le peuple est en surmenage, les ressorts de la société sont esquintés et la crispation sur tous les points de vue se lit sur les visages dans les grandes villes. En somme, le marasme est total. Et puis, a-t-on mis en application un programme alternatif d’ici 2024 pour parer à l’éventualité d’une crise économique majeure dans le bassin méditerranéen laquelle, est plus que probable vu les conjonctures difficiles que traverse la zone euro ? Il faut s’attendre à un retour de manivelle qui sera très payant aussi bien en énergie qu’en compétences, en moyens. Le vide en management mis en évidence par les séquelles de l’attaque terroriste contre la base de Tiguentourine en janvier 2013 à In Amenas n’est que la partie immergée de l’iceberg. Sans détours, l’Algérie de nos jours manque de cadres et de relève. Or, l’architecture interétatique en chamboulement dans la région et la dynamique mal-dégrossie du tout sécuritaire de nos autorités, jumelée à un discours interne de façade réconciliateur met le pays en ligne de mire des enjeux interétatiques globaux. N’est-il pas grand temps alors d’y réfléchir avant que le train passe.

Kamal Guerroua, universitaire


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