DzActiviste.info Publié le dim 18 Mar 2012

Les bégaiements de l’Histoire dans la tragédie algérienne

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par S. D

 

Aucune élection – depuis celle de 91 – n’aura fait couler autant d’encre comme les prochaines élections, tant il est vrai que celles-ci ne seront, ni une fête dédiée à la démocratie comme cherchent à le faire accroire le régime et ses partis godillots, ni ce festival carnavalesque imaginé par d’autres.

En fait, dans ce nouveau face-à-face, autant le pouvoir en place table énormément sur ce rendez-vous électoral pour opérer un lifting, une mue démocratique trompeuse, autant les élites saines et sincères, ainsi qu’une grande frange du peuple, consciente de la tragédie nationale que nous vivons, comptent sur ces élections pour pousser ce pouvoir en faillite dans ses derniers retranchements. En révélant du même coup la réalité, aussi bien de l’isolement de ce pouvoir que de l’échec de la classe politique sur laquelle il s’appuie, préparant ainsi la voie à une véritable prise de conscience collective du peuple algérien.

Le climat de fébrilité politique actuel et les mesures de rafistolages d’ordre purement cosmétique auxquelles a recours le pouvoir, ne sont pas sans rappeler étrangement, la situation socio politique de notre pays, dans la période qui a précédé le déclenchement de la Révolution, quand, sous la pression du contexte international [qui a suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale] le gouvernement français a présenté en 1947, un projet octroyant à l’Algérie un Statut constitutionnel spécial et une Assemblée algérienne, consécutivement à la Loi du 7 Mars 1944, accordant le droit de vote à tous les algériens. On sait ce qu’il en est advenu de ces prétendus droits civiques et de ces prétendues élections qui ressemblent tant aux mascarades électorales que notre pays a vécues au cours des deux dernières décennies…

De fait, la meilleure description de ce genre de mascarades électorales, nous le trouvons dans cet article mémorable du regretté Cheikh Bachir El Ibrahimi et que beaucoup d’internautes ont récemment largement commenté sur les réseaux sociaux. J’en reproduis ici,  certains passages qui montrent d’une manière saisissante, combien la situation d’aujourd’hui n’a guère changé par, rapport à hier :

 

«  »Quant à l’Algérie, c’est la règle immuable que les élections n’y sont qu’une vaste « mascarade, un monstre inachevé et difforme dont a accouché le colonialisme ; un monstre « [juridique et constitutionnel] qui, dès le premier jour de sa naissance aura été frappé du sceau « de la contradiction, du despotisme et de la ségrégation raciale, en tant qu’il aboutit à une « drôle d’Assemblée où c’est une large majorité d’élus qui représente une population « minoritaire et à l’inverse, c’est une infime minorité d’élus qui représente la majorité de la « population. Ces élection auront donc été une véritable malédiction planant au-dessus de la « nation algérienne. » »

Plus loin, dans une description pertinente, remarquable par sa précision sur la classe politique [algérienne] d’alors, le Cheikh poursuit :

«  »C’est que les élections sont devenues un mal endémique qui a fini par emporter le peu qui « restait de nos traditions morales ; si bien que la convoitise des fauteuils du pouvoir est « devenue un puissant facteur de dégénérescence de la virilité, de la conviction religieuse et du « volontarisme, telles la dépendance à l’alcool ou l’addiction au jeu. Et il arriva ce que nous « avions toujours craint : la division dans les rangs et le gaspillage des moyens. » »

 

En lisant ces quelques extraits décrivant la situation du pays durant la période coloniale, il est presque certain que le lecteur sera plutôt enclin à penser qu’il s’agit d’une description de la situation de notre pauvre pays, 50 ans après une prétendue « Indépendance ».

D’autres termes de similitude existent d’ailleurs, à l’exemple des dissensions qui régnaient au sein des élites politiques d’alors, entre d’une part, les élites des partis politiques autorisés par l’administration coloniale et qui, – exception faite des messalistes – croyaient à la réalisation des aspirations du peuple et l’amélioration de ses conditions de vie, à l’ombre d’une coexistence avec le colonialisme, par le jeu des élections et, d’autre part, les élites nationalistes qui ne s’inscrivaient pas du tout dans le jeu politique officiel, parce qu’elles revendiquaient purement et simplement l’autodétermination du pays et sont droit à l’Indépendance.

C’est strictement le même schéma dans lequel on se retrouve aujourd’hui, avec la fracture qui existe entre, d’une part,, les partis agréés, intégrés dans le jeu du pouvoir en place – exception faite ici, du Front des Forces Socialistes – et, d’autre part, une élite politique non structurée dont le crédo commun est l’impérieuse nécessité d’un changement radical du régime. La seule différence se trouve dans le fait que ce ne sont plus les bachaghas, les Caïds et autres « serviteurs de la France » qui sont à l’œuvre, mais c’est une grande frange de leurs descendants qui prétendent aujourd’hui régner sur plus de 35 millions d’algériens…

Dernier élément de comparaison enfin, la fracture entre les élites partisanes de l’ordre officiel et un peuple révolté et démoralisé. Avec cette réserve cependant, à savoir l’absence d’une vision politique claire sur les moyens de sortir de cette situation dramatique et la quasi inexistence de leaders politiques dignes de la confiance des populations.

Naturellement, il ne s’agit pas ici de jouer aux Cassandres annonçant une quelconque  révolution, tant il est vrai que les trames de la tragédie, tout autant que les protagonistes sont aujourd’hui différents d’hier. Car, s’il a suffi hier, qu’un petit groupe d’hommes bien décidés, prennent les armes pour combattre l’occupant étranger, en jetant la révolution dans la rue pour qu’une grande partie du peuple algérien fasse sienne cette révolution, il n’est pas certain en revanche, que ce même peuple eût de lui-même déclenché la révolution, même après un siècle. A fortiori aujourd’hui, toute révolution pacifique en Algérie exige beaucoup plus qu’un simple climat de mécontentement social, de ras-le-bol ou de ressentiment, même si des milliers et des milliers de citoyens devaient sortir dans la rue pour revendiquer leurs droits en dénonçant le pillage des richesses du pays.

Ceci nous ramène au sujet central des prochaines élections, à propos desquelles le consensus est total dans les milieux de l’opposition authentique au pouvoir, pour convenir que ces élections devront être une occasion salutaire pour désarçonner le pouvoir d’une manière non violente – proche de la désobéissance civile et politique – en montrant par le silence du boycott, le rejet par le peuple des manœuvres subalternes sur lesquelles celui-ci repose ; ce qui pourrait avoir pour effet de préparer le terrain à une dynamique de reconquête de l’initiative dans les rangs du peuple pouvant conduire à un changement radical par des voies pacifiques, pour peu qu’on fasse preuve d’esprit de solidarité et de capacité de gérer le déroulement de cette lutte.

Et ce consensus demeure, même si la décision du FFS de s’engager dans ces élections a changé de nombreuses données : en particulier, d’une part, en fournissant au pouvoir un certain répit qui a allégé son isolement et, d’autre part, en ébranlant cette vision unitaire qu’a toujours partagée l’opposition authentique avec le FFS, tant dans le diagnostic sur la nature de la crise que sur l’impérieuse nécessité d’un changement radical.

Bien entendu, il n’est pas question ici, de chercher à décrypter les intentions du FFS et encore moins de faire un quelconque procès inquisitoire contre le FFS dont la décision est souveraine. Mais il est difficile de s’empêcher de penser qu’une telle décision intervient à un moment où l’Algérie se trouve à un tournant important et que toutes les positions d’ordre tactique, quelles qu’elles soient, comportent nécessairement des conséquences d’ordre stratégique. On notera au passage, que la décision de boycott annoncée par le parti du RCD, prouve que la décision [de participation] prise par le FFS était déjà prise, avant qu’elle ne soit officiellement annoncée ; et peut-être longtemps à l’avance.

Certes, on pourrait gloser à l’envi, autour des scénarios possibles qui auraient motivé une telle décision ; mais nous nous contenterons d’en soulever deux seulement :

–          Dans le premier scénario, si l’on en croit certains porte-parole du parti, cette décision du FFS aurait été motivée par la volonté de ne pas laisser les « islamistes » comme ils disent, occuper seuls le terrain. Or, de quelle liberté d’action réelle peuvent disposer ces « islamistes » dont ils parlent quand chacun sait, que ce sont de piètres pions entre les mains des Services qui les manipulent à leur guise en leur traçant les lignes à ne pas franchir ? Parce que tout banalement, pour avoir été compromis et trompés de la tête aux pieds dans de sales affaires, ils ont perdu toute faculté à disposer d’eux-mêmes et de leur destin.

–          Dans le second scénario – qui est de loin, beaucoup plus dangereux – il est à craindre que les dirigeants du pays aient réussi à convaincre ce parti [le FFS] que tout changement politique radical ouvrirait tout un boulevard pour le retour des « forces de l’obscurantisme » – comme ils disent – et de l’Etat théocratique ; et que par conséquent, l’intérêt de tous, passe par des réformes qui empêchent tout risque de retour au scénario de 1991, c’est-à-dire à la case départ, comme par une sorte de bégaiement de l’Histoire… Pour rappel, personne ne pourra nier en effet, le rôle moteur du FFS dans la préparation des conditions psychologiques ayant précédé le Coup d’Etat de Janvier 1992, avec l’organisation de la célèbre marche d’une grande frange de la population kabyle, opportunément exploitée par les divers tenants de l’annulation des élections ; car, même si l’on devait tenir pour vrai, que l’intention des organisateurs de cette marche n’était pas l’annulation des élections, le fait est que, comme l’on dit, « l’enfer est pavé de bonnes intentions »…

 

Et dans quel enfer s’est-on plongés grands Dieux, et dans quelle malédiction !

 

Bien entendu, les prises de position ultérieures du zaïm Aït Ahmed lui ont valu d’être absous en quelque sorte de cette faute « tactique » ; mais que nous assistions aujourd’hui à la reproduction de ce  même comportement dit « tactique », voilà qui ne saurait être pardonné, tant que cette décision ne sera pas reniée. En vérité, la décision du FFS ne manquera pas d’avoir des répercussions dramatiques, à la fois pour ce parti et pour le pays. Cette décision ne constitue-t-elle pas en effet une espèce de sédatif topique qui va éviter au régime d’être mis à nu par un boycott massif, tant il est vrai qu’à ce jour, le régime n’a jamais réussi à falsifier le taux de participation électorale  en Kabylie ? Sans oublier le fait que le « décor » à connotation kabyle ne manquera pas de conférer à cette opération électorale, une certaine crédibilité vis-à-vis de l’opinion internationale.

S’agissant de ses répercussions à l’échelle du pays, et outre son effet d’affaiblissement des rangs de l’opposition réelle, dans une étape cruciale, cette décision sera un facteur de « neutralisation » de la région de la Kabylie par rapport à tout mouvement politique à venir ; à moins d’une désobéissance de la base de ce parti et de ses sympathisants. Quoi qu’il en soit, la « neutralisation » politique de la Kabylie arrangera grandement les affaires du régime ; cela signifie que si le FFS persiste dans son option de participation aux élections, cela aura pour effet de créer une situation exceptionnelle encore plus compliquée que celle qui prévaut, situation qui pourrait conduire à déchirer davantage le corps de la nation où les graines de la dissension ont partout été disséminées ; et ceci d’autant plus qu’en Kabylie, le FFS est quasiment le seul acteur politique.

Quant aux répercussions de cette décision à l’échelle du parti, il ne se trouvera pas un seul homme sensé pour s’imaginer que le choix de participer lui permettra d’apporter une réforme ou un changement quelconques, sachant que même une formation gouvernementale entièrement constituée d’hommes d’honneur et de compétences ne pourra strictement rien faire, face à une administration parallèle qui détient la réalité du pouvoir et qui échappe à toute autorité officielle… C’est pourquoi, cette décision de participation ne mènera nulle part ailleurs, sinon qu’à la même situation dramatique où s’est retrouvé le parti Hams qui était porteur auparavant, d’un réel projet  réformateur, profondément ancré dans la société mais dont les leaders du premier rang se sont retrouvés dans le giron du pouvoir tandis que ceux du second rang se sont convertis dans le monde de l’argent et de l’affairisme douteux ; quant à la base, elle a éclaté entre ceux qui continuent de croire aux rêves et mirages que leur font miroiter leur chouyoukhs et ceux qui se sont mis à l’affût d’éventuelles opportunités de rejoindre leurs frères bienheureux dans les affaires.

Et c’est ainsi que tout un projet de société s’est anéanti de lui-même et avec lui, les idées et la volonté qui l’ont porté, les privilèges de l’immédiat, l’ayant emporté sur le devenir ; pis encore, le second homme du parti Hams a cherché à convaincre ses militants, voire le peuple algérien lui-même de cette nécessité du changement qu’on escomptait à l’issue des prochaines élection, allant même jusqu’à rappeler, en guise de parabole, la crise qui a présidé à la succession du Calife Omar, à travers le choix qui avait été porté sur Othmane le réformateur plutôt que Ali….

En d’autres termes, pour cet individu, les algériens étaient sommés de participer aux prochaines élections pour réaliser le changement ! Cette logique de la malhonnêteté et de la fraude morale qui consiste à travestir la vérité, est merveilleusement exprimée dans le Coran :

«  »Auparavant, ils ont cherché à semer la discorde [dans vos rangs] et à t’embrouiller les faits… » » – Sourate At-Thaouba, Verset 48 –

Indubitablement, cette misère extrême dans le comportement, où en a été réduit le parti Hams, sera aussi le lot de tous ceux qui chercheront à composer avec cette véritable association de malfaiteurs qu’est le régime en place, aussi sincères que pourraient en être les motivations. D’ailleurs, il est significatif d’observer combien se ressemblent comme deux gouttes d’eau, les arguments [fallacieux] de ceux qui ont choisi de s’aligner – par pure discipline – sur les positions de leurs partis respectifs…. Rappelant cette autre citation du Coran :

«  »Ils la nièrent [la Vérité] injustement et orgueilleusement, tandis qu’en eux-mêmes ils y croyaient avec certitude… «  » – Sourate An-Naml (les fourmis), Verset 14 – 

 

Enfin – last bu not least – je trouve que la déclaration de Ouyahia,  menaçant le peuple algérien du risque d’un retour de la Kalachnikov et du sang, nécessite un « arrêt sur image » qui rappelle étrangement une célèbre déclaration similaire de Réda Malek. Des déclarations qui ne peuvent en aucun cas être considérées comme de simples lapsus ou écarts de langage, venant de ces deux sombres personnages notoirement connus comme étant les fidèles porte-parole et exécutants, aux ordres des cercles décisionnels.

Ce qui n’est pas sans rappeler cette fanfaronnade mise dans la bouche de Djamal Abdennasser par l’auteur d’une pièce de théâtre, relatant les circonstances de l’attentat – connu sous le nom de Menchiya –  contre la personne du zaïm s’adressant à la foule, au lendemain dudit attentat :

«  »Même si j’avais été tué, je serais parti avec la satisfaction d’avoir inculqué en vous, le sens de la fierté et de la dignité » »…(!) provoquant un tonnerre d’applaudissements des foules, pieusement rapporté par les « unes » de tous les journaux du lendemain. En revanche, les livres d’Histoire ont peu évoqué pour leur part, le terrible commentaire du célèbre grand écrivain Abbas Mahmoud Al’Aqqad, à propos du discours d’Abdennasser et des réactions des foules et de la presse : «  »Ce jour-là, j’ai compris qu’il ne restait pas un seul homme en Egypte ! » »

Et de fait, Al’Aqqad n’avait fait que dénoncer la mainmise de Abdennasser et de ses hommes sur l’Egypte pour des décennies.

 

La tragédie de l’Algérie d’aujourd’hui, c’est qu’elle soit devenue un pays livré à la mainmise et spoliée par toute une génération de fils de bachaghas, de Chekkal et autres enfants de troupe ayant servi dans les rangs de l’ex armée coloniale ainsi que leurs descendances ; la tragédie de l’Algérie d’aujourd’hui, c’est qu’elle soit devenue un pays dépecé et pillé par ses propres enfants, dont le convoitise effrénée des privilèges matériels a sapé la virilité et le sens de l’honneur ; la tragédie de l’Algérie d’aujourd’hui, c’est qu’elle soit devenue un pays d’où la voix de la raison a totalement disparu, tandis que résonnent les voix imbéciles de l’irraison.

 

Que Dieu te protège Algérie !

 

 

Texte traduit de l’arabe par Abdelkader DEHBI,

Membre fondateur du FCN.


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