DzActiviste.info Publié le dim 5 Jan 2014

Les conditions d’une sortie du tunnel

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Adel HERIK Le 04/01/2014
In Le Quotidien d’Algérie

intellectuelUne manière de voir assez répandue impute les problèmes qu’a connus et connait encore notre pays à la mainmise d’une certaine catégorie de l’élite sur l’appareil politico-administratif et économique, à savoir la catégorie des francophones, sorte de nouvelle minorité qui a pris la place de la minorité européenne de l’époque coloniale et qui a reconduit vis-à-vis du peuple les mêmes réflexes de mépris et d’arrogance qui caractérisaient le comportement de cette minorité vis-à-vis des « Arabes » que nous étions – masse informe dont le représentant archétypal par excellence est le fameux Arabe que tue Meursault, le personnage principal de L’étranger de Camus. Si cette manière de voir les choses contient quelque vérité, elle ne me semble pas expliquer les blocages que connait l’Algérie et son incapacité à initier un véritable décollage dans tous les domaines. En effet, mis à part les quatre pays du Maghreb anciennement colonisés par la France (Tunisie, Algérie, Maroc et Mauritanie), tous les pays de la Ligue Arabe sont totalement arabisés et il n’y existe aucune minorité qui a été éduquée dans une autre langue que la langue arabe. La Libye, l’Egypte, la Syrie, le Yémen et l’Irak, entre autres, ont pourtant connu les mêmes blocages et la même régression que l’Algérie indépendante. Les peuples de ces pays ont été dominés par le même type d’Etat despotique dirigé par une caste de prédateurs médiocres et arrogants. La francophonie – ou francophilie – de la classe qui tient les postes de commandement dans notre pays n’est donc pas l’élément déterminant.

Une autre opinion explique notre situation actuelle, caractérisée par la médiocrité, la corruption et l’arbitraire, par la domination de la culture occidentale dans notre pays et l’étouffement de la culture islamique et des valeurs qui en découlent. Là encore, il est très facile de trouver des exemples qui invalident cette thèse. Les Etats de la péninsule arabique (Arabie Saoudite, Qatar, Emirats Arabes Unis, Oman) n’ont pratiquement jamais été pénétrés par la culture occidentale et la culture islamique la plus conservatrice qui soit (les femmes ne sont pas autorisées à conduire en Arabie Saoudite) y règne sans partage. Ces pays n’ont pourtant pas eu un parcours plus glorieux que le notre.

Quels sont donc les facteurs qui permettraient aujourd’hui à un pays comme l’Algérie, disposant d’un vaste territoire, de ressources naturelles appréciables et d’une population jeune et dynamique, de se hisser au rang des pays émergeants ou, pour le moins, de connaitre une longue période de croissance et de stabilité, pour le plus grand profit des plus larges couches de la population ?

La condition sine qua non de tout développement véritable en ce 21ème siècle commençant est, sans l’ombre d’un doute, l’existence d’une économie productrice de richesses. Aucun pays dont l’économie est structurellement dominée par la rente ne pourra connaitre un véritable développement. La rente et la mentalité qui va avec tuent toute forme de travail productif, toute forme d’innovation et toute forme de créativité. Pire encore, la rente renforce la position des castes dirigeantes par rapport à la société, vu que le budget de l’Etat se passe de la contribution de la population. Cette dernière devient superflue en quelque sorte et elle sera, dans le meilleur des cas, traitée par la classe dirigeante comme un enfant est traité par ses parents, c’est-à-dire qu’elle n’aura pas voix au chapitre et on la sommera de rester tranquille et d’obéir, du moment qu’on lui assurera le minimum vital. Cette infantilisation du peuple créera progressivement le vide dans tous les domaines, en particulier au niveau de la production intellectuelle. Une autre conséquence désastreuse est sans conteste le développement de la prédation et de la corruption, tout autant que la propagation rapide du clientélisme, véritable néo-tribalisme des temps modernes.

Par conséquent, toute politique qui ne visera pas en priorité et de toute urgence à sortir du modèle économique rentier, aussi juste soit-elle dans la distribution de la rente, mènera inévitablement le pays vers plus de dépendance et la stabilité de ce dernier sera sérieusement menacée dès que les prix du pétrole chuteront considérablement, comme ce fut le cas en 1986. A terme, l’épuisement des réserves pétrolières et gazières ramènera le pays à l’âge de la pierre. Arabophones, francophones, Kahira wella la Sorbonne – comme dit la chanson de Baaziz –, islamistes ou occidentalisés, aucune différence, donc, si on se contente de dépenser la rente sans rien produire (c’est le cas des émirats et monarchies du Golfe).

Mais une rupture radicale et programmée avec le modèle économique rentier est-elle possible sans un réaménagement institutionnel préalable ? Il y a fort à parier que la reconduction des institutions actuelles produira indéfiniment les mêmes effets et renforcera la position de la médiocratie/voyoucratie, pour peu que la caste dirigeante soit assez intelligente pour lâcher du lest quand la tension montera dans la société et ressortir le bâton dès que l’orage sera passé. En cas de menace sérieuse, les blindés seront appelés à la rescousse et quelques années de « nettoyage ethnique » à grande échelle ramèneront le calme.

La seule voie pacifique et programmée vers le progrès passe inévitablement aujourd’hui par une véritabledémocratisation du système politique. Seule une compétition libre et loyale entre les différents acteurs politiques et économiques (publics et privés) permettra à de nouvelles compétences d’accéder aux commandes du pays. Et seule une Justice indépendante pourra garantir une compétition libre et loyale entre ces différents acteurs. Bien sûr, on peut aussi espérer qu’un bon dictateur, un despote éclairé, surgisse et prenne le destin du pays en main afin de le mener vers des horizons plus cléments, moderniser l’économie et faire régner la justice sociale, dans la paix et la stabilité. Cela reviendrait à attendre le Mahdi ou le Messie.

Mais comment initier un tel processus de démocratisation politique pacifique et programmé ? Il n’y a malheureusement pas beaucoup de choix. Il faudrait d’abord un déclic, une prise de conscience au niveau des élites. Cette prise de conscience se fera progressivement si toutes les bonnes volontés – c’est-à-dire les membres de l’élite conscients de la gravité de la situation et ayant opté pour la démocratisation pacifique programmée – intensifient leur action et utilisent tous les moyens de communication qu’offrent les technologies modernes pour faire passer leur message. Il va sans dire que ce noyau agissant devra parler d’une seule voix, car un message confus et brouillé par des avis contradictoires n’a aucune chance de faire mouche. Et pour parler d’une seule voix, il faut d’abord élaborer un projet qui soit le plus largement consensuel possible. Les contours d’un tel projet ont déjà été esquissés dans la plateforme du FCN. Pourquoi un large rassemblement des membres de l’élite autour de cette plateforme n’a-t-il pas eu lieu ? Voila une question qui doit recevoir une réponse, à travers un débat ouvert, si nous voulons avancer dans la bonne voie.

Certains nous diront qu’une tentative de démocratisation pacifique et programmée a déjà eu lieu par le passé, entre février 1989 et janvier 1992, et que les résultats en furent désastreux pour le pays et la société algérienne. Cette objection est tout à fait recevable. Comprendre pourquoi la tentative de démocratisation du système politique engagée après le 5 octobre 1988 a échoué et précipité le pays dans une spirale infernale de violence barbare est un travail que les intellectuels algériens devront impérativement faire de toute urgence et de manière sereine et objective. 22 ans après le putsch du 11 janvier 1992, la sérénité et l’objectivité dans l’analyse des faits sont-elles possibles ? Nous espérons que oui.

Le fait politique majeur des 30 dernières années dans les pays du Maghreb et du Machreq est sans conteste la montée en puissance fulgurante de la mouvance islamiste et la ferme volonté des dirigeants de cette mouvance de conquérir le pouvoir politique afin d’en chasser leurs adversaires nationalistes marxisants ou « libéraux » qui ont dominé le paysage politique depuis les années 50 et ont échoué dans leur politique de modernisation autoritaire de la société et de l’économie. Le FIS de Abbassi Madani et Ali Benhadj des années 90, Ennahdha de Rached Ghannouchi et les Frères Musulmans égyptiens de Badi‛ et Morsi, d’aujourd’hui, peuvent-ils être ignorés par les classes dirigeantes et les élites modernistes héritières de la génération de la thawra, celle de Nasser et de ses imitateurs en uniforme ? La confrontation entre la mouvance moderniste et la mouvance islamiste est-elle inévitable, l’une des deux devant préalablement disparaitre du paysage politique avant toute remise en marche de la société vers le progrès ? Les modernistes accusent les islamistes de n’être que d’affreux obscurantistes qui tirent la société vers l’arrière et l’empêchent d’avancer. Les islamistes accusent les modernistes de n’être qu’une minorité aliénée laissée par le colonialisme, qui n’a aucune implantation dans la société et qui finira tôt ou tard par être rejetée par cette dernière.

Une voie médiane et neutre entre ces deux positions extrêmes est-elle possible ? Un projet consensuel, véritablement démocratique au plan politique et moderne au plan économique, sans être en contradiction avec les valeurs islamiques de la société, peut-il être élaboré par l’élite intellectuelle et politique désireuse de sortir de la situation actuelle caractérisée par la régression, la dépendance, la confrontation, l’arbitraire et la corruption ?

C’est dans l’élaboration d’une réponse juste et positive à cette question que réside le véritable défi à relever par les élites de tous les pays du monde musulman aujourd’hui, y compris le notre.


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