DzActiviste.info Publié le jeu 22 Nov 2012

LES ISLAMISTES ET LA TRANSITION DEMOCRATIQUE : Les institutions maintiendront les extrèmes à leur place

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François BURGAT pour Baudouin LOOS
Le Soir Bruxelles le 21 novembre 2012

1/ Après les victoires électorales consécutives aux révolutions en Tunisie et en Egypte, partagez-vous les inquiétudes d’une «récupération» par des islamistes qui seraient peu portés à en respecter les principes fondateurs ? 

La tâche qui incombe aujourd’hui aux dirigeants (islamistes) de la première génération « post printemps» est immense et il n’est pas démontré à ce jour qu’ils s’en acquittent si mal que cela. Il leur revient en effet de reconstruire, en profondeur, des institutions politiques qui ont été, pendant plusieurs décennies, littéralement vidées de leur sens. Le ciment qui, tant bien que mal, faisait tenir ensemble les différentes composantes politiques et sociales, ethniques ou confessionnelles du tissu national était en effet avant tout d’essence autoritaire. A ce ciment autoritaire (un Tunisien sur deux était policier, plaisantait la rue, … et l’autre indicateur), il faut désormais substituer un lien de nature politique, autrement plus difficile à mettre en oeuvre puisqu’il doit être le fruit d’une transaction librement consentie entre les acteurs de toutes tendances et de toutes appartenances. Cette construction extrêmement exigeante doit se faire de surcroît dans une conjoncture économique très difficile aussi bien à l’échelon national que mondial. En Syrie, la construction d’une alternative institutionnelle s’avère particulièrement délicate puisqu’elle doit s’opérer à l’extérieur d’un territoire où sévit une surenchère guerrière propre à toutes les radicalisations.

2/ Les islamistes « bon teint » qui ont remporté les élections se retrouvent débordés par le phénomène « salafiste ». A-t-on raison de considérer ici et là que ce sont les deux faces d’une même pièce? 


Il existe dans le champ de l’Islam politique comme ailleurs une ligne rouge relativement facile à identifier : c’est celle qui sépare ceux dont le discours et la pratique reconnaissent la légitimité des appartenances politiques autres que les leurs et ceux qui ne la reconnaissent pas. Cette frontière a eu parfois un tracé plus sinueux que celle qui sépare aujourd’hui les islamistes des laïques, certains de ceux-ci n’ayant pas toujours eu, en matière d’acceptation de l’autre politique, un comportement exemplaire. Cette frontière doit permettre aujourd’hui aux forces démocratiques de se dissocier d’ une composante de la mouvance salafiste mais d’une composante seulement. L’autre, si “exotique” puisse-t-elle nous paraître, ne l’est pas beaucoup plus que ces Mormons américains qui ont failli donner récemment un président aux Etats-Unis.
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3/ En Tunisie, par exemple, croyez-vous que ces salafis, qui se montrent non seulement intolérants mais aussi volontiers violents, puissent conduire le pays au chaos ? 

Non. Je demeure intimement convaincu que si on leur laisse leur chance, les institutions politiques en cours de construction maintiendront les extrêmes… à leur place. J’ai de longue date faite mienne la conviction du président Moncef Marzouki : “La Tunisie et le monde arabe sont capables d’être gouvernés au centre par des laïcs modérés et des islamistes modérés. Ces gens-là existent, ce sont eux qui vont faire l’histoire de ces pays.” En Egypte, je suis plutôt favorablement impressionné par le bilan du président Morsi, surtout si on garde en mémoire ces milliers de pages péremptoires qui nous annonçaient l’apocalypse des libertés si un Frère Musulman devait un jour parvenir au pouvoir.

4/ En Syrie, les djihadistes venus de tout le monde musulman n’ont de toute évidence pas le même agenda libérateur que la majorité des rebelles, qui cherchent avant tout à se débarrasser d’un Etat totalitaire. Certains d’entre eux viennent de refuser de faire allégeance à la nouvelle formation unitaire de l’opposition. Ne donnent-ils pas du grain à moudre au régime qui dénoncent les «terroristes » depuis le début des contestations ? 

La dynamique de radicalisation d’une partie de l’opposition armée n’est pas discutable. Pour l’expliquer, ce qui ne revient pas pour autant à s’en réjouir, il faut respecter la hiérarchie et la chronologie des causalités : c’est la fuite en avant éradicatrice du régime vis-à-vis de son opposition la plus pacifique qui a poussé les manifestants à s’armer. C’est l’usage massif des armes lourdes, aériennes et terrestres, du régime et des armes blanches de ses milices qui a progressivement fait émerger des combattants résolus à faire eux mêmes un identique usage de la violence. Où en serait l’Égypte ou la Tunisie aujourd’hui si les monarques déchus avaient été en mesure de faire de leur armée un usage identique à celle de leur homologue syrien ? Cela dit, il ne fait aucun doute que la naissance d’un régime par le forceps des armes fait peser une lourde hypothèque sur le rythme du retour à la vie civile et l’affermissement ultérieur d’un État de droit. L’Algérie en sait quelque chose, dont les élites dirigeantes, enivrées de légitimité indépendantiste, ont réussi depuis une génération à interdire toute alternance électorale ! Dans le contexte fort différent des printemps, la Libye montre toutefois que le retour à l’ordre civil, si difficile et exigeant soit-il, est possible. Je fais pour ma part le pari que le régime qui émergera dans les mois à venir du présent chaos syrien aura des performances démocratiques infiniment supérieures à celles de celui qui est en train de s’effondrer.

Une partie des combattants étrangers, tels les membres du Jebhat al-Nusra, ont effectivement un agenda à la fois transnational mais surtout sectaire. Certaines des unités syriennes semblent avoir décidé de ne pas se priver pour autant de leur appui, au risque d’altérer l’image de l’opposition dans son ensemble et, très conjoncturellement, d’affaiblir plus encore le camp de ceux qui pensent que cette opposition devrait être urgemment dotée de moyens de défense antiaérienne.


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