DzActiviste.info Publié le lun 26 Nov 2012

Les larmes, le viol et le journaliste. Analyse d’un voyeurisme idéologique

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Le colloque 1962, Un Monde vient de se terminer, à Oran, au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC). Pour évoquer la façon dont l’indépendance algérienne avait changé le monde, et comment les événements du monde avaient traversé le 1962 algérien, le comité d’organisation a choisi de mêler les communications universitaires et les performances artistiques. Les interventions de plus d’une soixantaine d’invités étaient donc entremêlées avec des projections de films organisées à la cinémathèque d’Oran par Habiba Djahnine avec Béjaïa Boc, et des interventions poétiques, littéraires et pour autant politiques – au sens noble du terme – de Trinh T. Minh ha et Zahia Rahmani, et à l’exposition des broderies de Christine Peyret.

Affiche du colloque coorganisé par le CRASC, le CEMA et l’IHTP (CNRS).

Au cours de la dernière journée, l’artiste de théâtre américaine Laura Chakravarty Box a donné lecture d’un ensemble de textes portant à la fois sur la guerre d’indépendance et sur la décennie noire des années 1990. Durant sa performance, l’émotion était palpable dans la salle et les larmes visibles sur les visages. Au point que le journal el Khabar a choisi les larmes de la présidente de séance (et auteure de ces lignes) comme angle et titre d’un article rendant compte des travaux de la dernière journée du colloque.1 Mais l’article en donnait un sens tronqué, correspondant à une version amputée et réactionnaire de l’histoire contemporaine de l’Algérie. Mon propre embarras de n’avoir pu maîtriser mon émotion en public est une chose ; nul doute qu’il est accru par la publicité que lui donne el Khabar. Je reconnais que le journaliste est dans son droit le plus absolu lorsqu’il relate ainsi un événement public. Néanmoins, son interprétation réductrice de l’événement provoque un malaise dès le sous-titre de l’article :

الباحثة رحال تبكي بقراءة رسالة زوجة تطلب الطلاق بعد اغتصاب المستعمر لها

[La chercheuse Rahal pleure à la lecture du message d’une épouse demandant le divorce après son viol par un colonisateur]

Le journaliste évoque donc comme seule cause de mon émotion et de celle de l’assistance l’un des morceaux de texte lu par Laura Chakravarty Box ayant trait à la guerre d’indépendance, la supplique d’une femme violée par des soldats français à son mari, supplique pour qu’il divorce d’elle. Tout le reste de la performance – tout le reste de l’histoire – a disparu, et il y a dans cette omission quelque chose de douloureusement significatif.

Car ce qui était bouleversant dans la performance de Laura Box, c’était sa façon relier les exactions de la guerre d’indépendance avec celles des assassinats et des massacres de la décennie noire. D’un texte à l’autre, d’une histoire à l’autre, les violences de l’une et l’autre périodes devenaient interchangeables. Et les échos étaient d’autant plus forts qu’ils s’imposaient avec l’évidence de la lenteur.

Pour permettre au public de suivre la lecture en anglais, apparaissaient l’écran des traductions, ainsi que les visages et les noms de figures de l’une et l’autre guerre : Frantz Fanon, Djamila Bouhired, ainsi que les victimes – en particulier oranaises – de la violence des années 1990, Pierre Claverie, Cheb Hasni, Abdelkader Alloula, que certains des collègues présents connaissaient personnellement. Ajoutée à la force de son interprétation, cette mise en scène avait donc une portée intime.

Mais si elle a résonné si profondément, c’est aussi car la juxtaposition des deux événements n’est pas une pure construction intellectuelle : elle s’exprime partout, au point qu’on la retrouve au coeur de notre travail d’historien dans les entretiens avec les témoins qui ne cessent de faire eux-mêmes des aller et retour d’une guerre à l’autre.

Le second élément gommé par l’article d’el Khabar, c’est la suite de l’histoire de ce viol durant la guerre d’indépendance, suite que le spectateur découvrait au fil de la lecture. Le dialogue entre le mari et son médecin permettait de l’entrevoir :

Man: What would you do if this happened to you?
Doctor: I don’t know.
Man: Would you take back your wife?
Doctor: I think I would…
Man: Ah, there you are, you see. You’re not quite sure…

L’homme : Que feriez-vous si cela vous arrivait?
Le médecin : Je ne sais pas.
L’homme : Reprendriez-vous votre femme?
Le médecin : Je pense que je…
L’homme : Ah, voilà, vous voyez bien. Vous n’êtes pas tout à fait sûr…2

Et le spectateur de comprendre progressivement que si l’homme consulte son médecin, c’est pour soigner l’impuissance dont il souffre désormais.

Ce que l’histoire met en lumière, c’est que les méthodes contre-insurrectionnelles utilisées contre la population ne visaient pas les seuls individus torturés et violés. C’est qu’elles atteignaient, au delà d’eux, leur famille et l’ensemble de la société en s’attaquant aux fondements des liens sociaux, le mariage, la filiation, la fraternité, et des identités individuelles, en particulier l’identité sexuelle; et que le silence, la honte et le non-dit sont constitutifs de ces armes utilisées contre les civils. Faire le choix, opéré ici par le journaliste, de tout gommer pour mettre en avant une figure exemplaire de femme martyrisée, c’est propager le silence d’où émerge une victime, certes anoblie par son sens du sacrifice, mais désespérément seule.

Les larmes univoques imposées aux spectateurs sont aussi une façon de nier les émotions nées des traumatismes répétés et des violences successives qu’a connues la société, et qui furent aussi des violences de l’entre-soi. Que ce soit du fait d’une mauvaise connaissance historique, d’une quelconque censure ou autocensure, de son manque d’imagination, le résultat est le même, et c’est un cas d’école : le journaliste produit un discours d’apparence anachronique, à un moment où la société toute entière bruisse de commémorations informelles, d’expression de douleur, d’émotion et de deuil des deux guerres en écho. Comme s’il était revenu à un programme ancien, profondément ancré, où les seules violences dignes d’émotion seraient les violences commises par les soldats français pendant la guerre d’indépendance, et où la seule façon de les évoquer serait l’exploitation morbide à la fois des victimes passée et des larmes du présent.

En exposant ainsi un moment d’émotion intime et collective qu’il instrumentalise au profit d’une vision vainement héroïsante, le journaliste se fait voyeur ; et en ayant l’air de célébrer l’histoire, il l’ampute. Mais il n’est pas le seul acteur de ce retour à une narration que – faute de mieux – je qualifierai de réactionnaire de l’histoire. On la retrouve largement dans les médias et sur les réseaux sociaux notamment. Et l’on s’interroge sur la (re ?)-cristallisation d’un tel récit héroïque cinquante ans après l’indépendance, vingt-quatre ans après Octobre qui avait été le prélude à l’explosion du récit dominant de la guerre d’indépendance, et dix ans après la fin de la guerre civile, au moment précis où l’on se sent sortis, enfin, de la sortie-de-guerre.

Le colloque, qui s’est déroulé du 14 au 16 octobre 2012, était coorganisé par le Centre d’anthropologie sociale et culturelle (CRASC), le Centre d’études maghrébines en Algérie (CEMA) et l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP-CNRS). Il s’est tenu dans les locaux du CRASC durant trois jours, et a permis de recevoir plus de soixante intervenants d’Afrique du Nord, d’Europe et des Amériques. Le programme du colloque, ainsi que les résumés des interventions sont disponibles sur le site du colloque.
Laura Chakravarty Box est l’auteur du texte et sa performance s’intitulait :
The Wretched. A collage of voices from Algeria across time (1999). Le texte est composé d’extraits de plusieurs textes plus anciens.

Staouéli, octobre 2012 (©Malika Rahal)

 

Pour citer ce billet : Malika Rahal, « Les larmes, le viol et le journaliste. Analyse d’un voyeurisme idéologique », Textures du temps, 26 novembre 2012. [En ligne] http://texturesdutemps.hypotheses.org/298

 

  1. ا“الباحثة رحال تبكي بقراءة رسالة زوجة تطلب الطلاق بعد اغتصاب المستعمر لها”ا, Jafar ben Saleh, el Khabar, 18 octobre 2012.
  2. Traduction Malika Rahal.


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