DzActiviste.info Publié le jeu 7 Mar 2013

Les limites idéologiques de l’Islam politique sunnite

Partager

monde arabeAhmed Amokrane

 Après plus de huit décennies d’opposition et de slogans, l’islam politique sunnite est enfin aux commandes. Les peuples tunisien et égyptien, longtemps subjugués par le slogan « l’islam est la solution », se retrouvent face à la réalité.  Ayant souffert de l’autoritarisme des régimes  corrompus  post indépendance, la Tunisie et l’Egypte, se retrouvent gouvernées par des islamistes.

 

Handicapés par un héritage culturel faisant suite à huit siècles de pensée islamique post-mouahidienne,les islamistes tunisiens et égyptiens, manifestent leurs difficultés à gérer les affaires de l’Etat et à répondre aux attentes de leurs compatriotes .

 

Sans idéologie tranchée, les islamistes, naviguent à vue d’œil, empruntant à la fois  le principe chiite du guide de la république iranienne et celui du « guide caché » propre au D.R.S algérien.

 

En effet, aussi bien le tunisien Al Ghannouchi,que l’égyptien Mohamed Badiaa,le chef des frères musulmans ,exercent le pouvoir soit, directement selon le modèle chiite iranien du guide

 (  ولاية الفقيه -la gouvernance du théologien )  ,soit indirectement en se servant de façade selon le modèle du D.R.S algérien ( ولاية الملك المخفي – la gouvernance du roi caché  ) .

 

En adoptant le système  des guides chiites sans la discipline hiérarchique qui caractérise ce rite islamique, et en jouant au général Mediéne (Toufik), sans un outil répressif tel que le D.R.S algérien,Al Ghannouchi et  Mohamed Badiaa,exposent leur pays à l’anarchie et aux débordements tout en  montrant les limites idéologiques de l’islam politique sunnite .

 

N’ayant pas une véritable idéologie politique, les islamistes contournent le débat, limitant leurs préoccupations à des sujets tels que l’alcool, la femme ou les tenues vestimentaires.

 

A ces dysfonctionnements, s’ajoute le problème posé par les élections influencées.

 

C’est quoi les élections influencées ?

 

Il s’agit des savants théologiens ou prétendant l’être ou de simples candidats se faisant passer pour des défenseurs de l’islam, qui se lancent en politique directement en s’inscrivant sur des listes électorales ou indirectement en manipulant des personnes de façade tout en jouant aux guides. Vu l’importance du sentiment religieux chez nous et vu l’impact de la religion sur nos sociétés conservatrices, ces candidats théologiens, n’ont même pas besoin de faire campagne, ils sont élus d’office.

 

Cette donnée facilite la vie aux islamistes, qui se retrouvent lancer dans des élections gagnées d’avance. Cependant, elle est source de tensions chez leurs adversaires, qui se sentent lésés, d’où les crises actuelles en Tunisie et en Egypte.

 

En effet, il est inconcevable, que Cheikh Al Ghannouchi,qui est membre influent de l’organisation mondiale des Oulamas musulmans, soit en même temps le président d’un parti politique . De même que le guide des frères musulmans d’Egypte,Mohammed Badiaa,qui se dit Daia:prédicateur islamique (  داعية إسلامي  ),alors qu’il est le premier patron de la présidence égyptienne !

 

Les théologiens et les imams, sont considérés comme des enseignants. Sachant, qu’en culture islamique,l’enseignant,est l’équivalent d’un prophète

 (  كاد المعلّم أن يكون رسول),est- il concevable pour un candidat démocrate, de faire campagne face à un équivalent de prophète ?

 

La sociologie politique moderne et le bon sens, ont trouvé la solution à ce problème des  » théologiens-hommes politiques » . En effet, leurs participations aux élections et à la vie politique, nous conduit à des élections influencées que l’opposition fini par rejeter. Le monde musulman, est condamné à trouver rapidement un système idéologique global où sera réglé ce genre de questions. Dans le cas contraire, nous risquons de sombrer dans d’interminables crises politiques qui peuvent malheureusement déboucher sur des guerres civiles.

 

 

 C’est ainsi, que  l’abstinence axiologique exigée à l’enseignant et au savant, défendue par Max Weber trouve toute sa place. En effet, lors de sa fameuse conférence(1917), intitulée, le savant et le politique, Max Weber a rapidement compris que le savant doit rester neutre pour que la vie politique soit crédible. Si le savant décide de faire de la politique, il le fera en dehors de son statut de savant pour ne pas influencer les électeurs.

 

Autrement dit, le tunisien Al Ghannouchi et l’égyptien Badiaa,pour ne citer que ces deux, devraient  s’abstenir et rester neutres . S’ils insistent en décidant de faire de la politique, à ce moment, ils doivent cesser toute activité théologique. Dans le cas contraire, les élections ne seront qu’influencées et nos crises politiques, ne feront que s’aggraver.

 

Incapables de se remettre en question, les islamistes tunisiens et égyptiens, se contentent de crier au complot pour expliquer les crises qui secouent leur pays. Se référant à des pensées de la post civilisation musulmane, les islamistes, considèrent l’islam comme la civilisation par excellence et rejette ainsi tout ce qu’ils considèrent comme étant non islamique . Leurs opposants, sont vus comme des comploteurs ayant « abandonné leur religion » . Ayant adopté un raisonnement religio-dépendant, les islamistes rejettent les données de base de la sociologie politique. L’opposition ne complote pas obligatoirement, elle cherche par son activité politique, selon la conception Wébérienne à accéder au pouvoir ou du moins à exercer une influence sur son partage .

 

Le monde musulman, souffre des effets de la post civilisation entamée il y a huit siècles. Selon l’expression de Bennabi,notre esprit post mouahidien,nous fait croire que l’islam est un système politique prêt à l’emploi . La réalité est malheureusement autre. L’islam politique, ne peut exister sans idéologie politique islamique. Pour Bennabi,l’islam n’est qu’une matière première . Les musulmans,s’ils le souhaitent,transformeront cette matière première dans le cadre de l’idjtihed en un système politique .

 

 Les crises égyptienne et tunisienne,sont en rapport avec les idées mortes adoptées par les islamistes au pouvoir dans les deux pays . Ces idées mortes, dénoncées par Bennabi,sont le fruit d’une pensée islamique en souffrance . Il est donc temps, de réformer la pensée islamique avant de prétendre à un système politique islamique. En attendant, une gestion des affaires de l’Etat par consensus est préférable si nous voulons éviter les tensions qui secouent nos voisins tunisiens et nos amis égyptiens .

 

Il y a cinquante ans, nos ainés ont mis fin à l’occupation de nos pays par les puissances occidentales . Notre génération, a le devoir de renverser les régimes corrompus tout en assurant la stabilité et la liberté dans le cadre d’une gestion des affaires de l’Etat par consensus loin de tout chauvinisme partisan. Nos enfants et petits-enfants, n’ayant pas subis les effets de la culture post mouahidienne,se chargeront de mettre sur pied, une idéologie islamique basée sur les travaux de philosophes comme Bennabi tout en profitant des avantages de la rigueur méthodologique que peuvent leur apporter les sciences sociales modernes .

 

 


Nombre de lectures: 249 Views
Embed This