DzActiviste.info Publié le mer 21 Mar 2012

Les maquis Kabyles, à la chasse

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KabylieFervrier 1955, Le village des Aïssi en pleine Kabylie était transformé. Les jours de marché, les ruelles habituellement désertes se remplissaient d’une foule bigarrée. Les mulets, les ânes, les femmes aussi portaient des charges extravagantes jusqu’à la place du marché. Heureusement, sur la place du marché, des plaques en béton permettaient de déposer les marchandises a même le sol. Les hommes en cachabia grise ou marron se promenaient lentement entre les travées, observant attentivement la qualité de la semoule, le prix des figues sèches et des olives luisantes d’huile entassées dans des tonneaux cerclés de fer rouillé. Mais ça sentait la guerre. Depuis le mois de novembre, on ne parlait plus que de ça. Depuis qu’on savait que «les hommes de la montagne» avaient attaqué des gendarmeries, coupé des poteaux télégraphiques. C’étaient Krim Belkacem et le gros sergent Ouamrane qui dirigeaient tout. Ils étaient, paraît-il, bien armés. Mais ils demandaient de l’argent, de la nourriture. Et il ne fallait pas refuser. Sans quoi… Les hommes qui en parlaient dans leurs mechtas n’osaient évoquer la présence des maquisards dans ce village où les gendarmes écoutaient tout. D’ailleurs, les hommes étaient partagés. Les caïds, les gardes champêtres, les chefs de fraction les mettaient en garde : « Attention! ce sont des bandits. Bouclez-vous le soir à partir de 18 heures. S’ils viennent, ils vous prendront tout. Et ils tuent aussi bien les femmes que les enfants. » Depuis le 1er novembre la peur régnait dans les villages. Car l’administration n’était pas restée inefficace. Il y avait eu beaucoup d’arrestations. Des hommes que l’armée ou les gendarmes soupçonnaient d’appartenir au F.L.N. avaient été emmenés au Khemis Maatkas. Le nom seul de ce petit village faisait frémir. Là, un centre d’interrogatoire avait été installé. On entendait des cris, des hurlements. «C’est comme ça qu’on doit traiter ceux qui aident les rebelles…» Le garde champêtre des Aïssi pérorait près du café maure. Il agitait sa mitraillette en tous sens. «D’ailleurs ces hommes ne sont pas nos frères. Ce sont des hors-la-loi. Et des lâches. Ils ne s’attaquent qu’à vous qui êtes sans défense. Mais moi, avec l’armée -vous les avez vus tout à l’heure- on vous défendra. Il faut tout me raconter à moi. Dès que vous savez qu’il y a quelques-uns de ces lâches quelque part. Ou que quelqu’un les aide. Ça aussi il faut me le dire.» Les hommes autour de lui hochaient la tête. «Autrement, vous savez ce que je fais, moi! Hein? Pas de pitié»

Le garde champêtre avait choisi la terreur. Il jouait sur la crainte qu’inspirait le F.L.N. à la population pour imposer sa «protection». Sa haute silhouette, sa force peu commune et la mitraillette augmentaient considérablement son prestige.

A des kilomètres à la ronde personne n’aurait osé s’attaquer à lui. Obéissant parfaitement aux ordres de la gendarmerie, il bravait ouvertement le F.L.N. pour «casser» son importance auprès de la population. Il fallait rallier les hommes à la France. Punir ceux qui oseraient aider les rebelles. Et pour cela il donnait un sérieux coup de main à la police.

«Écoutez un peu» Il s’était assis sur une chaise du café maure, les jambes étendues devant lui, la MAT en travers des cuisses. Les hommes l’entouraient. Attentifs. Un peu serviles tant ils craignaient la toute-puissance du garde. «Vous connaissez les Ouadhias, au pied du Djurdjura. Eh bien, l’armée française vient d’y remporter une grande victoire. Elle nous a débarrassés de ces bandits. Et facilement. Ils étaient une quinzaine venus, paraît-il, de France. Rien que des boxeurs, des armoires à glace, des qui-savent-les-prises-qui-renversent-en-un-éclair. Les Français les ont encerclés. Ah! ils ne jouaient plus les fiers-à-bras comme lorsqu’ils sont devant vous, vous les pauvres sans défense, pour vous prendre du grain ou vos femmes. Là, les gros, ils ont levé les bras comme des agneaux. Pour se rendre. Mais pas question, le capitaine… Ta-ca-ta-ca-ta… Tous liquidés. Devant le village. C’était entre les Ouadhias et Dra-el-Mizan. Châtiment exemplaire!» Les hommes s’esclaffèrent. « Ah ! comme des agneaux…»Mais le cœur n’y était pas.Ils faisaient connaissance avec la terreur.

C’est toujours aux pauvres qu’ils s’attaquent. Le garde le dit bien, la seule fois où ils se sont trouvés devant l’armée, ils ont levé les mains. Comme des agneaux…

Dans la foule du marché, Ahmed Ait Ramdane se frayait un chemin à coups d’épaule. Il n’accordait aucun regard aux marchandises qui s’offraient à la convoitise de chacun.Pourtant il se serait bien arrêté pour manger quelque chose. Là-haut, dans le maquis, c’est la nourriture qui manquait le plus. Avec les armes. Lui pourtant en avait une. Sous son burnous il serra la crosse de son 8 mm à barillet. Sa mission était la plus importante. Et son exaltation lui faisait oublier la faim. Derrière lui, à quelques mètres, deux hommes le suivaient du regard. Il ne fallait pas le perdre dans la foule. Eux aussi, sous le burnous, serraient la crosse d’un pistolet. Ils étaient là «en couverture». Krim lui-même leur avait recommandé : «Ne vous découvrez, ne tirez que si Ahmed est en difficulté» Ahmed Ait Ramdane s’était approché du groupe qui stationnait devant le café maure. Il aperçut l’homme qu’il recherchait : le garde champêtre. Celui-ci se levait. « Allons, assez discuté, disait-il, je vais un peu surveiller le marché. Et si vous entendez parler d’un de ces chiens galeux de fellaghas, prévenez-moi. Hein ? Je vous protégerai. Autrement, moi, je suis comme le capitaine. Hein ? Ta-ca-ta-ca-ta… Pas de pitié. » Les hommes s’écartèrent avec respect devant le garde, qui vérifia ostensiblement le chargeur de sa MAT. Lorsqu’il releva les yeux, il comprit. Il ressentit le choc au ventre, avant de percevoir le claquement du coup de feu. Il se tassa sur lui-même. Ahmed Ait Ramdane, posément, tira encore à deux reprises une fois en pleine poitrine, puis dans le cou. Le garde champêtre était mort avant d’atteindre le sol. Sa main restait crispée sur la mitraillette inutile. Un instant pétrifiés, les hommes se dispersèrent en criant. Le marché fut saisi de panique. On renversait les sacs pour fuir plus vite. Certains marchands, terrorisés, entassèrent leurs denrées dans des couffins qu’ils jetèrent sur le dos des ânes qui attendaient patiemment. Ne pas rester près du corps de l’agent de l’autorité. Quitter au plus vite un village « où il allait se passer des choses terribles… » Les Aïssi devenaient maudits. La police allait prendre tout le monde. Interroger tout le monde. On a abattu « l’invincible » ! Profitant de la panique, Ahmed Ait Ramdane et ses deux compagnons regagnèrent sans mal la montagne. Personne n’avait seulement distingué leurs traits. Le lendemain, à Tizi-Ouzou, capitale de la Kabylie, le meurtre du garde champêtre des Aïssi était passionnément commenté. Dans la grande salle de l’hôtel Kohler, le principal hôtel de Tizi,  les Européens aisés de la ville « tapaient » l’anisette avec le patron. « Ces fils de pute, si on les matraque pas très vite, y viendront nous bouffer la soupe sur la tête.

— Si t’y as encore ta tête à toi…

— Allons, buvez plutôt ma tournée, dit le patron, ça s’est passé dans la montagne. Ici, ça va. La police fait bien son boulot. Hein, Gaston ? »

Gaston Badène était un inspecteur de police judiciaire de Tizi. Un Kabyle dont la réputation n’était plus à établir. Son nom faisait frémir les douars d’alentour. « Eh oui. Ces « fillettes » du F.L.N., ils ne s’attaquent qu’aux faibles, répondit l’inspecteur. Que j’en tienne quelques-uns. Vivants. Et je vous garantis qu’il n’y aura plus de rebelles dans le mois qui suit. Allez, vous montez pas la tête. C’est pas demain qu’ils feront la loi ici. Je vais manger. Salut à tous.

— Salut, Gaston. »

Sur la place de l’hôtel, un homme, un Algérien, attendait la sortie de l’inspecteur. Sa mission : « Le liquider, comme Ait l’a fait pour le garde des Aïssi. » Mais au maquis, comme il n’était pas chaud pour accomplir la mission, Krim lui avait dit : « Tu dois y aller. Tout le monde est volontaire. Tu sais combien Badène fait de mal au peuple. Tu dois le tuer. Si tu vois quelque chose qui t’inquiète, ne t’en préoccupe pas. Tu auras deux hommes pour te « protéger ». » Et comme le militant hésitait, Krim avait ajouté : « Les deux gars sont là pour te protéger, mais si tu n’accomplis pas ta mission, ils sont aussi là pour te liquider. Tu t’es engagé en montant au maquis. Alors ils te couvrent ou te descendent ! C’est une mission de sacrifice. A toi de choisir… » Et il avait « choisi ».

Un coup pareil, après l’exécution du garde champêtre des Aïssi, aurait un impact extraordinaire sur la population. Mais dans une grande ville comme Tizi-Ouzou, avec tous les Européens, les gendarmes, et les patrouilles militaires, il avait une chance sur cent de s’en sortir ! Comme il disait, Krim, c’était une mission de sacrifice ! Le maquisard suivit l’inspecteur pendant une centaine de mètres. Il jeta un coup d’oeil derrière lui. Les deux autres étaient là. Foutu pour foutu, il se précipita sur Gaston Badène et lui déchargea son pistolet dans les reins, dans le dos. N’importe où. Il jeta son arme dans le caniveau et s’enfuit à toutes jambes. « Il a abandonné le pistolet, dit l’un des « suiveurs ».

— Laisse courir. De toute façon, là-haut, ils avaient sacrifié le bonhomme et l’arme. Alors… Inch’Allah. Que Dieu le garde. Et tirons-nous. Il va y avoir des barrages partout. » Le même soir, à l’heure de l’apéritif, il y avait quelque chose de changé au bar de l’hôtel Kohler. Tous les Européens avaient une arme dans la poche de la veste ou à la ceinture. « Le pauvre, il pouvait toujours nous dire : y a rien à craindre, dit l’un des clients, ça y est. Ils viennent jusque chez nous.


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
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