DzActiviste.info Publié le ven 12 Oct 2012

Les pratiques répressives passées du régime baathiste syrien. Témoignage.

Partager

In page Facebook François BURGAT

ABU BAHAR : UNE TRAJECTOIRE MILITANTE (I)

Dans le large spectre des motivations qui ont poussé les opposants syriens dans la rue, puis les y ont maintenu face à une répression croissante, le repoussoir des pratiques répressives passées du régime baasiste tient une place privilégiée.
Pour nombre de jeunes syriens, l’option répressive a très vite décrédibilisé toute issue réformiste. Et elle est entrée en résonnance avec une histoire familiale d’abord, personnelle ensuite, jalonnée d’arbitraire.

Ma première manifestation, je l’ai faite en juin 2011 pour la manif « des intellectuels ». Avant j’aidais à l’organisation sur face book. Depuis 2008, j’avais un compte, grâce aux proxys qui permettaient de contourner l’interdiction. Mais on n’y parlait pas politique. C’est avec les évènements de Tunisie et d’Egypte que la politisation a commencé.
Même si j’avais été du côté du régime, je pense que la première goutte de sang m’aurait fait changer de camp. Après le premier discours de Bachar, j’espérais qu’il allait donner une solution à la crise. Mais dans une intervention d’à peine une heure, les applaudissements l’ont interrompu plus de 42 fois ! On attendait qu’il fasse au moins allusion à tous les morts, qu’il demande une minute de silence, qu’il fasse un geste de respect et d’apaisement, par exemple en annonçant la fin de l’état d’urgence. Mais il ne s’est rien passé de tel. Comment respecter un tel président ? En Israel si un prisonnier, un seul, est relâché par les Palestiniens, tout le pays s’arrête. En Syrie, des centaines de personnes sont tombées à Deraa et lui, imperturbablement, il a gardé le sourire. Au Parlement, lors de son discours, l’ambiance était celle d’une surenchère de louanges (souq ‘awqaz). L’un des députés s’est écrié : “La Syrie est trop petite pour toi, c’est le monde qu’il faut que tu diriges”.
Je suis né en 1991 à Damas, le 3ème de 4 enfants (dont une sœur) d’un père qui était un commerçant sunnite, d’origine jordanienne, établi à Homs dans le quartier de Bab As Sabah. Ma mère était fonctionnaire. (…) J’ai été élève de “l’école laïque » de Damas (aujourd’hui Ecole Bassel al-Assad !). Je voulais étudier le théâtre, mais j’ai du me rabattre sur le tourisme et l’hôtellerie. Puis j’ai pris quelques cours privés de théâtre (2010) mais j’ai du renoncer, faute de moyens à aller r suivre des cours en Egypte. Ma famille a depuis toujours été une famille de militants politiques. On pourrait dire qu’ils ont toujours été attachés à des idéaux de “justice” et aussi de “vérité». Mon oncle, Rafiq Hammami, avait un proche qui avait été un pionnier de l’aviation militaire. En 1983, le jour du premier anniversaire du dernier de ses trois enfants, alors qu’il était attablé en famille, la sureté de l’armée de l’air (Amn Juawi) l’a appelé. Il a quitté la célébration pour se rendre sur son lieu de travail. Personne ne l’a plus revu pendant sept ans. Au bout de sept ans, ses parents ont entendu dire qu’il pourrait être vivant. Une femme avait réussi à faire sortir une liste de prisonniers à l’occasion de l’allaitement de son fils. Ils ont eu confirmation qu’il était interné dans la prison de l’armée de l’air de Mezzeh. Il est passé ensuite en jugement et il a été transféré dans la terrible prison de Palmyre. Il aurait été interrogé par Mustapha Tlass, ministre de la défense, et Hafedh al Assad en personne, et accusé d’avoir fait partie d’un groupe préparant un coup d’Etat.
Ce dont je me souviens personnellement, c’est de la joie de tous le jour de sa sortie, en 2006. Il avait été condamné à vingt ans et il aurait pu être libéré au bout de 15 ans. Mais c’est 23 ans de sa vie qu’ils lui ont confisqué. On ne le reconnaissait pas. Il a retrouvé le fils qu’il avait quitté alors qu’il n’avait qu’un an. Il est resté depuis sous surveillance très étroite. D’autres souvenirs, m’ont touché plus personnellement cette fois. En 2000, mon oncle Bachar, qui travaillait comme Imam au Pakistan, est rentré séjourner en Syrie. L’un des services de sécurité, celui que l’on appelle “Fara’ Falestin” l’a convoqué. Il a tardé à revenir. On est donc partis à sa recherche. On nous a dit qu’il avait été relâché et nous n’avons pas eu de nouvelles de lui pendant douze jours. On a appris alors qu’il était à l’hôpital. Il avait été terriblement torturé : ongles, dents et barbe arrachés. Il est resté 7 mois hospitalisé. Il était diabétique et aurait du boire régulièrement. Mais il a manqué d’eau. Il ne s’est jamais remis nerveusement de cet épisode.
En 2006, c’est moi que Fara’ Falestin a convoqué. Ils sont venus me chercher à l’école dans ma tenue de lycéen (17 ans). Ils m’ont enfermé dans un endroit très curieux. Une pièce/coffre de 1,70 de long et de 60 cm de hauteur seulement où il fallait resté accroupi. Il y avait une lumière rouge très faible et le bruit de gouttes d’au qui tombaient sur les parois. Ils me sortaient deux fois par jour pour aller aux toilettes. J’ai perdu la notion du temps. En sortant, je croyais que j’étais resté 12 jours. J’étais là en fait depuis 17 jours. J’ai été accusé de « diffuser des publications d’un groupe interdit » (jema’a mahzoura). En fait, je vendais des T-shirts importés de Thailande et ces T-Shirts étaient imprimés au nom de groupes musicaux interdits. J’ai été libéré contre la promesse de ne plus travailler dans ce secteur.
En 2008, mon oncle ‘Amir a eu un différent avec le gouverneur de Homs. Le Gouverneur était évidemment un proche ami de Bachar. Il était très puissant. Mon oncle était directeur du service foncier du gouvernorat. Il a commis l’imprudence de vouloir empêcher le gouverneur de s’approprier illégalement des terrains. Alors le gouverneur l’a fait accuser d’avoir lui même tenté de commettre une telle fraude. Sur les documents supposés l’accuser, le juge a toutefois reconnu que la signature de mon oncle avait été contre faite. Sur les seize fonctionnaires qui avaient été arrêtés, seul mon oncle est demeuré en détention. Il y est mort. Son corps avait une blessure à la tête. Les autorités de la prison nous ont déclaré qu “il avait a fait une chute”.

Damas, novembre 2011 (Entretien et trad de l’arabe FB)


Nombre de lectures: 213 Views
Embed This