DzActiviste.info Publié le mer 19 Sep 2012

Les salafistes en France, un problème « social, pas religieux »

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Des manifestants face à la gendarmerie, près de l’ambassade américaine à Paris, le 15 septembre 2012 (Kenzo Tribouillard/AFP)

Des manifestants face à la gendarmerie, près de l’ambassade américaine à Paris, le 15 septembre 2012 (Kenzo Tribouillard/AFP)

Martin Untersinger | Journaliste Rue89
19 septembre 2012

Samedi, environ 200 manifestants se sont réunis aux abords de l’ambassade américaine, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Pour une manifestation organisée, 200 personnes, c’est peu. Mais alors que des islamistes radicaux protestent contre un film islamophobe grotesque dans d’autres capitales, souvent avec violence, ceux-là ont réussi à attirer l’attention et à susciter l’émoi au ministère de l’Intérieur.

Ces manifestants ont été présentés comme des salafistes. Pourtant, sur les 152 contrôlés, seule une petite minorité semble appartenir à cette mouvance.

Le mot « salafisme » suscite fantasmes et peurs. Cette fraction ultraminoritaire des musulmans est certes très active, mais la réalité qu’elle recouvre en France n’est pas aussi alarmante qu’on peut l’imaginer.

Qu’est-ce que le salafisme ?

Les salafistes veulent vivre comme les premiers disciples de Mahomet (les « salafs ») et renouer avec une forme ancienne de l’islam, telle qu’elle avait cours entre le VIIe et le Xe siècle.

Ils veulent revivre une forme d’ « âge d’or », et mythifient un passé où l’islam est vu comme dominateur et très pieux (les salafistes établissent d’ailleurs un lien entre les deux).

Dans sa forme moderne, le salafisme est assez récent. Il était jusqu’au XVIIIe siècle très minoritaire, sauf dans le Najd, région d’Arabie saoudite d’où est issue la famille régnante al-Saoud. Celle-ci a fait du wahhabisme – une forme locale de salafisme – la religion d’Etat.

La présence du salafisme en France est encore plus récente : il a été importé dans les années 90, notamment par des étudiants français partis étudier en Arabie saoudite ou par des religieux du Golfe.

Les salafistes portent fréquemment la barbe et la djellaba (le jilbab pour les femmes), prônent l’inégalité des sexes et appliquent le Coran à la lettre.

Olivier Roy, politologue spécialiste de l’islam :

« Le salafisme se répand comme l’évangélisme américain : dans les deux cas, des gens se tournent vers une religion où la vie quotidienne est régie par la norme explicite du religieux. Il n’y a pas de compromission avec le profane, et ceux qui ne suivent pas ce mode de vie ne sont pas considérés comme de bons musulmans. »

En France, des parcours sociaux chaotiques

Le salafiste est souvent un homme, entre 18 et 35 ans, qui habite dans les banlieues difficiles des grandes villes françaises. Les différents experts s’accordent sur le nombre, en constante augmentation, de 12 000 salafistes en France.

Pour Olivier Bobineau, sociologue des religions et spécialiste de l’islam, les salafistes sont « en souffrance » :

« Ils ont généralement un parcours de vie difficile, ils sont déclassés socialement, en situation d’instabilité affective et vivent dans des lieux où il y a de la violence, des problèmes de transport, de logement, du chômage. »

De fait, les salafistes sont surtout présents en banlieue parisienne et dans certaines grandes villes comme Lille, Lyon ou Marseille.

Pourquoi se tournent-ils vers le salafisme ?

Samir Amghar, auteur de « Le Salafisme aujourd’hui » (éd. Michalon, 2011) et docteur en sociologie, s’est immergé parmi les salafistes pour écrire sa thèse. Il explique, dans une interview à la revue Sciences humaines, ce qui peut pousser des musulmans – ou des non-croyants – à embrasser le salafisme :

« [La personne] devient “salafie” en s’affiliant à des groupes religieux intensifs forts, capables d’offrir des codes de sens et une sécurité apaisante. Ce sont des structures refuges, qui pensent dispenser la vérité, loin de toute forme d’incertitude qui peut paraître angoissante. »

Selon le chercheur, le succès du salafisme s’explique également par l’affaiblissement et l’institutionnalisation des « formes classiques de l’islam militant ».

Un mouvement hétérogène

Certains chercheurs insistent sur le fait que le salafisme est composite, et regroupe trois familles très différentes, qui n’ont pas la même attitude envers la société :

  • les quiétistes ;
  • les politiques ;
  • les djihadistes.

Le terme salafiste est d’ailleurs un abus de langage, par lequel on ne désigne souvent que les djihadistes. Les quiétistes – la majorité pour certains chercheurs – sont non-violents, « prônent l’apolitisme et s’opposent à la violence politique ».

Olivier Roy :

« Les salafis “purs”, majoritaires, veulent un minimum d’interaction avec la société, même avec les autres musulmans, par risque de perdre de leur pureté. Ils s’installent dans une contre-société, avec des symboles visuels. Le salafi peut être quelqu’un de tout à fait pacifique. »

La branche politique du salafisme, d’origine plus récente et dopée par les révolutions arabes, entend davantage peser dans la balance politique, notamment en formant des partis et en intervenant dans le débat public. Olivier Roy :

« Les seuls qui étaient politiques étaient les djihadistes, les autres pensaient que la politique était profane par nature. Aujourd’hui, certains salafis se tournent vers la politique. L’apolitisme fonctionne quand on est une petite secte : c’est plus compliqué quand on est plus nombreux. »

Seuls les djihadistes – minorité parmi la minorité – prônent l’affrontement et la lutte armée. Les spécialistes du sujet s’accordent à dire que ces milieux sont très bien connus – et souvent infiltrés et neutralisés – par les services de renseignement et de sécurité français.

Quel rôle pour les pouvoirs publics ?

Pour Olivier Bobineau, le problème posé par les salafistes est « social, pas religieux » :

« Il faut des médiateurs, qui connaissent l’islam, le droit, la laïcité, la réalité et la condition de ces territoires. Il faut substituer à l’approche religieuse l’approche politique, sociale.

La violence ne vient pas de l’islam, cela vient des problèmes politiques, économiques et sociaux de la banlieue et des quartiers. »

Olivier Roy pense pour sa part que le religieux ne peut pas être évacué et que la réponse doit être « le respect de la légalité » :

« Il ne faut pas sur-réagir vis-à-vis du fondamentalisme. Quand j’entends le ministère de l’Intérieur parler de bon et de mauvais islam, je suis choqué en tant que laïque.

Le recrutement des salafis s’explique par les conditions sociales, par exemple en prison, mais une fois qu’ils sont devenus salafis, cela devient aussi un problème religieux. »


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