DzActiviste.info Publié le lun 27 Fév 2012

Les Six à l’heure de la vérité

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Les SIXAu café El-Kamal, sous les arcades de la rue Eugène-Robbe à Bab-el-Oued, était plein à craquer. Assis à une table en bordure du trottoir cinq hommes attendaient devant des cafés, du thé et un jus de fruit. Cinq musulmans, quatre minces, un plus fort. Tous moustachus. Ils bavardaient tranquillement, sans excitation. Cinq musulmans comme les autres. Krim, Bitat, Ben Boulaïd, Ben M’Hidi et Boudiaf attendaient que Bouadjadj et Didouche viennent les chercher. Les cinq hommes étaient calmes et pourtant ils savaient que les décisions qu’ils allaient prendre ce soir-là allaient ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire de leur pays.

C’est le déclenchement de la révolution qu’ils devaient fixer ce 10 octobre. Bouadjadj fit grincer les freins de la Vedette qu’il conduisait. Les cinq hommes rejoignirent Didouche à l’intérieur de la voiture qui démarra en direction de Climat-de-France.

Encore une fois personne ne connaîtra le lieu où se tint cette réunion importante. Krim se rappellera vaguement une maison indépendante avec un petit jardin. Bouadjadj, qui en avait la clef, fit entrer ses chefs, les conduisit dans une pièce au premier étage et les laissa à leurs travaux. Sa mission s’arrêtait là. Il viendrait les rechercher dans deux heures. Les six chefs du C.R.U.A. avaient en effet bien besoin de deux heures pour mettre au point le plan d’action qu’ils devaient établir et pour prendre les mesures qui devenaient indispensables, arrivés à ce point de la préparation de l’insurrection.

Deux décisions essentielles devaient être prises : le nouveau nom du mouvement, celui qui devait « annoncer au monde » la naissance de la révolution algérienne et la date de l’insurrection.

« Commençons par Je plus simple, demanda Boudiaf, le nom d’abord. » Les six chefs « historiques » avaient en effet décidé de saborder le C.R.U.A. Non le mouvement, bien sûr, mais l’étiquette. Ce Comité révolutionnaire d’unité et d’action avait vécu. Vécu et échoué dans une partie de sa mission. En effet, ce qui devait constituer la « Seccotine » du parti n’avait réussi qu’à opposer plus encore les deux fractions du M.T.L.D. Et sur son dos encore, car, nous l’avons vu, le C.R.U.A. n’avait de pires ennemis, exception faite de la police, que les messalistes et les centralistes. Au moment de déclencher l’insurrection il ne s’agissait pas de le faire avec l’étiquette d’un mouvement qui avait connu l’échec.

« Nous devons présenter un mouvement pur, dit Didouche, qui naisse avec la révolution et qui grandisse avec elle ».

La discussion commença. On proposa des noms très différents. Puis, par élimination, on arriva a la conclusion que ce nom devait comporter le mot : Front.

« Car tous les Algériens, dit Boudiaf, quelle que soit leur appartenance politique, pourront nous rejoindre… mais à titre individuel, sans que leur parti bu leur mouvement ait pris une quelconque décision à notre égard. En outre, nous devrons, au coude à coude, opposer un Front uni à la répression qui ne va pas manquer de s’abattre sur nous ». Didouche, Bitat et Ben M’Hidi retirèrent donc le nom pour lequel ils tenaient: « Mouvement de libération ». Krim proposa « Front de l’indépendance nationale ».

« Non, je préfère libération à la place d’indépendance, dit Ben Boulaïd. On ne l’a pas encore, l’indépendance alors que la libération, elle, va commencer bientôt… »

Boudiaf l’approuva. Tous se mirent d’accord sur le nouveau nom du C.R.U.A. : Front de Libération Nationale. F.L.N., trois lettres qui allaient bouleverser la vie de 10 millions d’Algériens et de 45 millions de métropolitains. Ben Boulaïd n’eut pas de mal à convaincre ses compagnons de la nécessité de créer un mouvement militaire parallèle au Front.

« La révolution doit se dérouler sur le plan politique, dit-il, et être soutenue sur le plan militaire. »

Les groupes d’action, les commandos déjà constitués aux quatre coins de l’Algérie formeraient le noyau de cette Armée de libération nationale, l’A.L.N.

Le Front devra regrouper les forces vives de la nation pour soutenir l’armée.

« Il faut que cela soit bien clair le jour de l’insurrection, précisa Ben Boulaïd. Notre révolution a deux supports : un support politique et un support militaire étroitement liés.»

Ce schéma, il l’avait déjà mis en application dans l’Aurès où, après avoir interdit l’entrée des « agents » messalistes et centralistes, il avait créé, en remplacement du M.T.L.D., le « Hizb Ethaoura » et son équivalent militaire.

En outre, Boudiaf, lors de ses contacts au Caire avec le trio Ben Bella-Khider-Aït Ahmed, en avait longuement discuté. Eux aussi, membres fondateurs du C.R.U.A., étaient pour le double mouve­ment.

II fallait qu’au jour J, l’A.L.N. passant à l’action, la population algérienne apprenne la création d’une nouvelle force politique en Algérie : le F.L.N.

« Pour cela, dit Krim, il faut qu’à « l’action directe » proprement dite — attentats, attaques de casernes et de dépôts d’armes — corresponde une proclamation politique. »

Les six hommes se mirent donc au travail pour définir les points essentiels de cette proclamation « qui sera envoyée, précisa Boudiaf, aux journaux et aux personnalités européennes et musulmanes et sera diffusée au monde pw Ben Bella au Caire ».

A la simultanéité des attentats sur le territoire algérien correspon­drait une proclamation reçue dans l’Oranais, dans l’Algérois et dans le Constaminois ainsi que dans les capitales étrangères importantes. Il serait ainsi impossible de prétendre à Alger qu’il s’agissait uniquement d’un « mouvement local et sans suite ».

« Il faut aussi, ajouta Ben M’Hidi que nous expliquions au peuple qui nous sommes et ce que sont nos objectifs.

– Oui, dit Didouche, sortir enfin de l’anonymat et remplacer la tête d’affiche qui nous manque par un exposé clair de nos buts… »

En effet le principal écueil politique était la confusion qu’entrete­naient dans l’esprit des masses les deux fractions du M.T.L.D. Ben Bella avait dit à Boudiaf : « Notre but est de faire de notre mouvement (le nom n’était pas encore fixé) l’unique force politique de l’Algérie. »

Après plus d’une heure de discussion au cours de laquelle chacun apporta ses suggestions Boudiaf nota les points qui devaient, de l’avis de tous, figurer dans la proclamation :

Présentation du mouvement. Sa situation indépendante des messa­listes et des centralistes. Un seul ennemi : le colonialisme. But: l’indépendance nationale. Objectifs intérieurs : assainissement politique et rassemblement de « toutes les énergies saines » du pays. Objectifs extérieurs : internationalisation du problème algérien. Unité nord-africaine. Recherche d’appuis internationaux. Moyens de lutte : TOUS.

Bien souligner que le Front aura deux tâches essentielles à mener simultanément : l’action intérieure tant sur le plan politique que sur le plan de l’action propre et une action extérieure pour que le problème algérien devienne une réalité pour le monde entier. Enfin établissement d’une plate-forme de discussion avec les autorités françaises :

1° Reconnaissance de la nationalité algérienne,

2° Ouverture de négociations,

3° Libération des détenus politiques.

En contrepartie :

1° Les intérêts français seront respectés,

2° Choix de la nationalité pour Français restant en Algérie,

3° Égalité Français-Algériens. Respect mutuel

Boudiaf et Didouche furent chargés de mettre au point les termes de la proclamation et de la rédiger. Les deux hommes auraient cinq jours devant eux pour ce travail. Ils devraient également en rédiger une autre plus courte, touchant plus facilement le peuple et l’invitant à l’action directe. Cette proclamation serait plus largement diffusée et porterait l’en-tête de l’A.L.N.

Boudiaf relut à haute voix les notes qu’il avait prises. Chacun approuva les différents points qui devaient figurer dans la proclama­tion.

« Et maintenant, dit Ben Boulaïd, passons à la date ! Il faut maintenant aller vite. »

Chacun l’approuva car les chefs de zone savaient les difficultés qu’avaient leurs chefs de région pour « tenir » les hommes en main. En outre, plus ils attendraient, plus ils auraient de risques de « fuites ». C’était d’ailleurs un miracle que la police n’ait pas encore réagi.

On parla d’abord du 15 octobre mais les Six convinrent facilement que cette date était trop proche. Il fallait le temps nécessaire pour rédiger les proclamations, les ronéotyper et les envoyer à temps c’est-à-dire le 14 au soir. En outre, il fallait que Boudiaf les portât au Caire pour que l’opération « publicité » eût lieu. Enfin chaque chef de zone n’avait pas encore discuté des plans d’attaque de chaque groupe. Ces objectifs devaient également être annoncés au monde depuis Le Caire. En même temps que la proclamation.

« Non ! dit Boudiaf, le 15, c’est impossible. Je propose le 25. Cela nous donnera dix jours supplémentaires. »

Il interrogea du regard ses cinq compagnons. Tout le monde fut d’accord. On calcula le nombre des jours nécessaires pour terminer les préparatifs. Cinq jours pour la rédaction des proclamations. Trois jours pour les ronéotyper. Deux jours de derniers préparatifs pour chaque chef dans sa région. C’était juste mais on pouvait y arriver. Pourtant Didouche souleva la question de la date.

« Le 25 octobre, dit-il, cela ne frappe pas l’imagination. Si tout va bien, la date que nous fixons sera une date historique. Nous devons penser à l’exploitation psychologique. Je propose le 1*’ novembre. Ça marque. C’est le début du mois. On prend date ! »

Quelqu’un fit remarquer que c’était la fête des morts.

« Non, c’est le 2. Le 1er, c’est la Toussaint pour les catholiques, répliqua Didouche.

 Alors, c’est d’accord, dit Ben Boulaïd. Tous d’accord ? » Tout le monde approuva. La date fatidique était fixée. Le 1er

novembre. Mais à quelle heure ?

Il était impossible de déclencher l’insurrection de jour. L’effet de surprise ne serait pas atteint et les risques étaient démesurés. « Nous devons agir de nuit, dit Ben M’Hidi, et puisque nous cherchons des dates « psychologiques », disons le 1er novembre à minuit.

C’est-à-dire dans la nuit du 1er au 2 ? demanda Didouche.

 Non, du 31 au 1er. A la première heure du premier jour de novembre. Le 1er à 0 heure »

Il y eut un instant de silence dans la pièce. Les dés étaient jetés. Pour la première fois les six hommes se rendaient compte « d’une façon presque tangible » que les jours et les nuits de discussions, de préparation, les risques déjà courus, le recrutement souvent difficile, aboutissaient. Chacun avait toujours cru à la révolution mais cette fois, elle était toute proche.

« Exactement dans trois semaines, cette nuit, murmura Krim.

 Si tout va bien, ajouta Boudiaf. A ce propos que décidons-nous pour la sécurité ? »

Les six chefs du nouveau F.L.N. – le C.R.U.A. était mort depuis une heure à peine – décidèrent de garder le secret le plus absolu sur cette date. « Le 1er novembre à 0 heure » devait rester entre eux. Boudiaf apporterait lui-même la date au Caire, ainsi que les proclamations. Il y arriverait la veille ou l’avant-veille du jour J. Les cinq chefs de région préviendraient leurs adjoints seulement quarante-huit heures à l’avance. Les officiers de région ne la connaîtraient qu’à J moins vingt-quatre et les hommes, tenus en état d’alerte douze heures avant l’action, ne seraient prévenus qu’au cours de la dernière soirée. Comme il y aura 400 à 500 hommes, répartis en « commandos d’action » aux quatre coins de l’Algérie, ilfaudra compter avec des liaisons toujours difficiles. Un commando de Bouadjadj sera facilement réuni à Alger en moins de deux heures, à condition que son chef soit informé vingt-quatre heures à l’avance.

Dernière mesure de sécurité : les Six décidèrent de vérifier l’étan-chéité de leur système de protection. On fixa une répétition générale pour le 22 octobre à 0 heure. Seuls les chefs du F.L.N. sauront qu’il ne s’agit que d’une répétition. Tous les hommes — y compris les adjoints — devront être persuadés qu’ils s’apprêtent à déclencher la révolution. Le contre-ordre ne sera donné qu’à trois heures de l’heure H. Cette fausse alerte mettra les hommes en condition et éprouvera, selon les zones, la valeur du secret. Si un homme trahit, s’il y a infiltration de la police dans le mouvement, les forces de l’ordre interviendront immédiatement. Les Six seront ainsi fixés et auront dix jours devant eux pour prendre les mesures qui s’imposent. « Et voilà », dit Didouche. Les six hommes se regardèrent et se serrèrent la main.

« Ce sera dur, ajouta Ben Boulaïd, avec les moyens que nous avons…


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
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