DzActiviste.info Publié le sam 7 Jan 2012

« L’étrange visiteuse de la mémoire », par Kader Rabia

Partager

Une mère absente. Une fille, étrangère, en terre meurtrie. Le drame inspire le chant. Et il n y a qu’un pas à franchir. Allègrement,notre Ami le poète Kader Rabia, nous offre un texte succulent de beauté, dont les images affluent torrentiellement, pour restituer, une tentative de retrouvailles. Un instant de quête de soi.

 

Laurence, fille de Taos Amrouche.

Le véhicule s’arrêta sur la place du village au moment où le soleil sembla régner sur l’âme des êtres encore en vie. Le claquement de la portière fit sursauter les corps somnolants, isolés ou en groupe, autour de la place. Des corps allongés à même le sol, comme agrippés à un étrange morceau d’univers qu’il ne faut pas déranger. Les occupants de ces lieux font à peine attention à ceux qui partent mais leurs yeux s’ouvrent grands à montrer leur méfiance à chaque remous annonciateur de passager, de revenant ou de visiteur égaré sur ces chemins qui montent, sinueux, fascinants et durs à grimper. La rumeur rallia le reste de la population. Les hommes s’arrachèrent à leurs petites besognes. Les enfants quittèrent l’ombre des oliviers gardés par le chant des cigales et le souvenir des années… Et les femmes, jeunes, adultes ou vieilles s’approchèrent du lieu de curiosité, toute ouïe dehors.

Ce jour là – comble de surprise – le visiteur était une femme. Une jeune femme élancée, propre, élégante et courtoise. Elle descendit de sa voiture avec précaution comme si elle évitait de perturber la sérénité de cette terre rocailleuse et ces êtres méfiants et endurcis par les ravages des temps impitoyables. Les silhouettes s’invitèrent autour de la visiteuse et ne tardèrent pas à reconnaître en elle une taroumit [1] venue sans doute de França [2].

« – Je suis à la recherche de ma grand-mère ! »

Un point d’interrogation se dessina dans les yeux hagards et la foule bougea lentement vers une demi-certitude, avec hésitation.

– Machi taroumit donc tilemzith agui [3] se dirent les badauds à moitié rassurés mais cueillis à froid et complètement déroutés. Dans ces coins presque perdus et marqués par les blessures de l’histoire, on a appris à donner beaucoup de temps au temps afin de continuer à survivre sans rien exiger. On accueille l’autre sans à priori. Mais on reste toujours attentif à la suite de l’histoire.

« – Ismis ? [4] voulaient tout de suite savoir les femmes – Ma grand-mère s’appelait Marguerite. »

Pour l’amour de la vérité, les petites gens d’ici ouvrent volontiers leurs cœurs et les portes de leurs demeures. Pour cet amour singulier, ils sont restés imperturbables pendant une éternité, inlassablement debout face au soleil. Si vérité il y a, la louche doit aller au fond de la marmite. El mehna [5] de cette femme est si visible. Certains anciens du village commencèrent à voir planer une ombre familière au-dessus de leurs têtes. Il était clair que les femmes n’étaient qu’à moitié satisfaites de la réponse timide de cette femme vite apprivoisée mais – oh combien – insaisissable.

– Ismis jidam es takbaylit [6] demanda une des doyennes en fixant la visiteuse d’un regard humide, empli de tendresse et d’humilité.

« – Taous Amrouche…. Marguerite Taous Amrouche ».

A peine a-t-elle fini sa phrase qu’une silhouette, jusque-là discrète, fit son apparition, floue mais assez perceptible, perchée sur un monticule, derrière la foule, prête à éclaircir les choses. En reconnaissant l’azemni [7], l’ange à moitié fou à moitié poète, les anciens laissèrent la parole à la mémoire pour éviter le faux pas.

– Vous ne retrouverez nulle part où vous êtes les traces de Na Taous. Elle n’est pas dans les manuels scolaires. Nos enfants marchent depuis longtemps sur des béquilles non conformes à leurs morphologies. Vous ne la retrouverez pas non plus dans les annales de l’histoire alignée comme écran de fumée, bêtement, devant la plus banale des logiques. Vous ne la retrouverez pas non plus au fond des graffitis qui couvrent les murs de notre village travesti, ni dans les mentions des méandres surveillées par la police organisée du civisme …Mais parmi vous, subsistent encore des bougies capables d’éclairer, avec ce qui reste d’espoir, les chemins du doute.

– Anidhat jidas ayamghar ? [8] Osa une des femmes en s’adressant timidement à la silhouette.

Scindant la foule en deux, une vieille femme inclinée sur sa canne traversa la foule et arrivée en face de la visiteuse se planta là, sereine et décidée malgré l’amertume qu’elle traîne. D’un doigt pointé droit, elle indiqua au loin, au-delà des bâtisses officielles, des maisons fatiguées et de l’école basse, en contrebas de ce monde grouillant, une maison semblable à toutes les autres.

– Ad wihin idhakham N’Taous. [9]

Sur la porte barricadée, un cadenas que les hommes sont obligés de faire sauter. A l’intérieur de la maison règne une ambiance semblable à la nuit inviolable que tout homme espère faire sienne. Il y a là mille et une intrigues à déchiffrer. Il y a là, devant la curiosité de tout un pays et en face des yeux noirs profonds de la visiteuse, les empreintes de la grand-mère et les sourires de Jean Mouhoub Amrouche et de Malek Ouari. La foule ahurie resta muette pour mieux apprécier la multitude de chants que les bruits de bottes n’ont pu couvrir. Un milliard de poèmes que l’ennemi n’a pu convertir à sa douteuse logique. La maison de la mémoire était bien là. Elle garde encore, malgré son air abandonné, le parfum de tous ces secrets.

« – Ce n’est pas possible ! » s’exclama la petite-fille de Na Taous. Et des yeux elle chercha le visage de la vieille qui avait indiqué le lieu de sa mémoire. Des larmes chaudes coulèrent en perles sur ses joues pour exprimer un chaleureux tanemirt à tout le village.

Amghar azemni [10], un peu moins fou, plus que jamais poète, fit tout pour retenir son rire sarcastique. Il tient à contenir sa joie tant attendue. Du haut de sa fierté retrouvée, il contemple les oliviers, les pierres, les maisons, le carmin des toits, les sources et le calme de la foule, enfin sereine et apaisée. De son podium provisoire, il adressa un sourire angélique à la visiteuse et s’éclipsa. Il était maintenant sûr qu’elle ne sera jamais l’étrangère d’un jour mais bel et bien une cousine retrouvée pour toujours.

Kader RABIA

N.B. Ce texte est librement inspiré d’une chanson d’Oulahlou. Un clin d’œil à l’homme, à l’artiste qui excusera – ceux qui, à défaut de saisir le chant, chercheront à coup sûr d’approcher la musique.

Notes

[1] Française

[2] France

[3] Cette jeune fille n’est donc pas une étrangère

[4] Quel est son nom ?

[5] La peine

[6] Quelle est le nom kabyle de ta grand-mère ?

[7] l’ancien

[8] Où est sa grand-mère ?

[9] La maison de Taous est celle qui se trouve la-bas.

[10] Le vieux sage


Nombre de lectures: 306 Views
Embed This