DzActiviste.info Publié le lun 5 Mar 2012

L’INSURRECTION 1/4

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L’INSURRECTION 1/4OULED-MOUSSA, AURES, DIMENCHE 31 OCTOBRE 1954, 19H 30
Ben Boulaïd a établi son P.C. de campagne dans une des nombreuses grottes des Beni-Melloul où le maquis sauvage qui couvre de sa lèpre les pentes de l’Aurès se transforme en forêt compacte, impénétrable, où les frondaisons protègent des observations aériennes qui ne vont pas manquer dans quelques heures. Chihani a voulu diriger un commando d’une dizaine d’hommes qui ne vont peut-être pas intervenir cette nuit à 3 heures. Ils vont dresser une embuscade dans les gorges de Tighanimine, entre Arris et Biskra. Les ordres sont de stopper toute circulation sur la route et de tuer les musulmans dont on connaît les sympathies profrançaises après les avoir sondés sur leurs intentions. A moins, bien sûr, qu’ils ne passent à la rébellion !
Un deuxième commando va faire la route avec Chihani. Sa mission est de harceler et d’attaquer la gendarmerie de T’Kout, petite localité où vivent une dizaine de gendarmes et leurs familles.
« Il faut, a dit Ben Boulaïd, que le cœur de l’Aurès, d’Arris à Tiffelfel et même à Biskra, soit coupé du reste du monde. Il faut qu’on ait peur pour cette région à Batna. »
Les hommes de Grine Belkacem doivent déjà être en place et tiennent les crêtes au-dessus d’Arris. Un commando léger coupera tout moyen de communication téléphonique entre Arris et Batna, et isolera complètement T’Kout.
Trois autres commandos vont tendre de petites embuscades au pont d’Afra, dans le douar Ichmoul et à Médina dans l’oued el-Abiod où doit passer le collecteur d’impôts. On fera ainsi coup double.
La plupart des commandos ont une vingtaine de kilomètres à parcourir à pied dans le djebel. Il est temps qu’ils partent.
Adjel Adjoul reste avec son chef. Eux aussi ont un long parcours à effectuer avant de gagner le P.C. des Beni-Melloul. Tous les hommes de l’A.L.N. ont déjà disparu dans la nuit lorsque les deux hommes quittent la ferme de Baazi. Il ne reste de leur passage que des litières de paille froissée et, dans la grange, un trou étayé de planches jonchées de chiffons gras avec, au fond, un mousqueton hors d’usage.
Ben Boulaïd a lâché ses hommes, ses Chaouïas. Il ne reste plus qu’à attendre les réactions. Dans la cache des Beni-Melloul il y a un gros poste à piles sèches qui va beaucoup servir. Le chef de la zone 1 a hâte d’entendre les Français annoncer au monde stupéfait la rébellion de l’Algérie.

ENTRE BLIDA ET BOUFARIK (ALGÉROIS), 23 H 30
Une sentinelle tourne comme un ours en cage sur l’étroite plateforme du mirador qui surveille les alentours de la caserne de Boufarik, sur la route de Blida. Ouamrane, aplati sur le sol, rampe protégé par les troncs des orangers. Il fait signe à ses hommes d’avancer de la même manière.
La sentinelle vient d’allumer le projecteur et balaye lentement la lisière de l’orangeraie. Le puissant faisceau passe et repasse. L’homme scrute attentivement le petit bois odorant. Ouamrane a l’impression de s’incruster dans le sol tellement il s’aplatit. Il s’est réfugié dans l’axe d’un gros oranger. Le rayon passe à plusieurs reprises, l’éclairé, mais la sentinelle ne voit rien. Un claquement sec et le projecteur s’éteint. Il faut un certain temps à Ouamrane pour se réhabituer à la nuit. Un coup d’œil à sa montre : 23 h 40. Encore vingt minutes et ce sera l’attaque. Ouamrane veut piller le magasin d’armes. Il y a, bien sûr, le poste de police, mais c’est le caporal-chef Saïd Ben Tobbal, le frère de l’adjoint de Didouche, qui a pris le service ce soir. C’est grâce à sa complicité que l’opération est possible. C’est lui qui ouvrira la porte et aidera à maîtriser les sentinelles. Après le pillage, retrait sur Chréa, dans la montagne qui domine Blida, où Ouamrane doit retrouver Bitat.
Á quelques kilomètres de là, les cent hommes de Bitat, secondé par Bouchaïb, sont dans la même situation. Encore vingt minutes à attendre. Dans la caserne Bizot, à Blida, le caporal fourrier Khoudi est nerveux. Il sort du poste de garde et regarde sa montre.
« Ce n’est pas encore ton tour de garde, dit le sergent de service.
– Je sais, sergent, mais il fait trop chaud cette nuit. Et on a déjà les tenues d’hiver. Alors je préfère prendre l’air. »
Le caporal fourrier imagine le commando dissimulé dans le lit de l’oueb el-Kébir. Lui aussi est avec eux. Dans vingt minutes, ils surgiront et il leur donnera toutes les indications pour piller le magasin. « Tout doit bien aller, lui a dit Bouchaïb, et après tu files avec nous dans la montagne de Chréa. »
A Boufarik, Ouamrane voit Souidani accroupi dans un fossé d’irrigation, prêt à intervenir.
« Prêt ? murmure Ouamrane.
– Prêt, répond Souidani confiant. Ça va aller. »
Il faudra faire vite pour se replier. Des groupes veillent dans les environs. Ils doivent poser des bombes réglées pour 2 heures du matin sur la route, dans les hangars de la coopérative de Boufarik et dans ceux de la Cellunaf où est entreposé le stock d’alfa de Baba-Ali. En explosant deux heures après l’attaque des casernes ces bombes devront parachever la psychose de panique créée par les attaques en règle de points importants.
Ouamrane étreint la crosse de sa MAT. Il sent le canon de son pistolet autrichien, celui qui ne l’a jamais quitté depuis sept ans qu’il a pris le maquis, lui entrer dans le ventre. Recroquevillé près du tronc d’arbre, la position est inconfortable. Encore un quart d’heure. Ouamrane a l’impression d’être là depuis trois heures. Son cœur bat à grands coups, non à l’idée d’attaquer la caserne – les années de maquis lui ont forgé un sang-froid à toute épreuve – mais à la pensée que dans quelques instants va commencer la révolution algérienne.

PRÉFECTURE D’ORAN, 23 H 30
Le préfet Lambert pense qu’Oran est vraiment privilégié. Il est remonté dans son bureau pour mettre à jour quelques dossiers. Il s’est à peine plongé dans son travail que le téléphone sonne.
« Allô ! Monsieur le préfet, ici, c’est Édef. »
M. Édef est le commissaire central d’Oran. Un musulman.
« Oui. Qu’est-ce qui se passe, Édef ?
– On vient d’assassiner un chauffeur de taxi !
– Où ?
– Rue José-Maranal. Les gars l’ont tué à coups de pistolet et ont balancé le corps sur le trottoir avant de s’enfuir avec le véhicule.
– Crime crapuleux ?
– Sans aucun doute.
– Prenez les mesures qui s’imposent, barrages de gendarmerie et de police pour retrouver le véhicule. Et les gars. »
Le préfet Lambert pense que vraiment Oran est une grande ville bien calme. Il ne s’y passe jamais rien. Et l’assassinat d’un chauffeur de taxi vaut que l’on dérange le préfet !
A une cinquantaine de kilomètres de là, sur le bord d’une petite route du Dahra, les hommes de Ben M’Hidi sont en embuscade. Ben M’Hidi et Ramdane Abdelmalek, un des participants à la fameuse réunion des Vingt-deux, sont désespérés. Ils ont peu d’hommes et pratiquement pas d’armes. Une caravane qui devait venir du Rif a été interceptée. Il était trop tard pour prévenir Krim ou Ben Boulaïd. Car Ben M’Hidi sait à quel point Bitat est démuni. Seuls les chefs de l’intérieur auraient pu le dépanner. Ramdane Abdelmalek a décidé de réaliser tout de même les embuscades. Deux en tout et pour tout. L’une contre le transformateur d’Ouillis, à l’est de Mostaganem, et les fermes qui l’entourent, l’autre contre la gendarmerie de Cassaigne, petit centre agricole du Dahra. Ils ont une dizaine d’armes à se partager. L’heure H est fixée à minuit.
Ni Ben M’Hidi ni Ramdane Abdelmalek n’ont parlé d’attaquer un taxi à Oran. Comme les autres chefs de l’insurrection, ils ont transmis les ordres formels « ne pas attaquer les civils européens ». Les ordres seront suivis.
Et le chauffeur de taxi assassiné à Oran ? Il s’agit bien d’un crime crapuleux.

ENTRE BOUFARIK ET BLIDA (ALGÉROIS), 23 H 45
Ouamrane et Souidani ont réussi leur mouvement tournant. Ils sont à quelques pas du poste de garde de la caserne. Les hommes sont dissimulés pour une part dans l’orangeraie, pour l’autre dans les fossés, derrière des buissons. Encore quinze minutes et le caporal-chef Saïd Ben Tobbal sortira sur le pas de la porte du poste de garde.
L’explosion plaque Ouamrane à terre. Par réflexe il s’est aplati. Une deuxième, puis une troisième explosion trouent la nuit.
Ouamrane comprend en un éclair. Ce sont les groupes qui devaient faire exploser les bombes sur la route et près du pont qui se sont trompés d’heure. Ou plutôt qui ont dû paniquer. Car, Ouamrane en est persuadé, dans de pareilles circonstances on ne se trompe pas de plus de deux heures.
Au lieu de « parachever la psychose de terreur chez les Européens » c’est parmi les groupes d’assaut que les saboteurs trop pressés viennent de semer la panique. Des hommes se sont dressés, ne sachant que faire. Du côté du poste de garde un brouhaha insolite signale que l’alerte est donnée. Le projecteur du mirador s’est allumé. Des hommes détalent. Ouamrane a bondi vers l’entrée de la caserne suivi de Souidani et de quelques militants. Les sentinelles sont assommées. Ils entrent dans le poste de garde. « Haut les mains, Ne bougez pas ! »
Les soldats à moitié endormis sont stupéfaits. Souidani, Ouamrane et le caporal-chef Ben Tobbal raflent les armes. 4 mitraillettes et 6 fusils. Les hommes de l’A.L.N. sont dans la cour, protégeant leurs chefs d’une éventuelle attaque.
« On décroche », crie Ouamrane. Tout le monde se sauve lâchant quelques rafales. Mais personne ne les poursuit. Tout s’est passé trop vite. Pour le commando d’Ouamrane c’est l’échec. Les explosions prématurées ont paniqué les hommes qui n’étaient pas encore habitués au combat et que l’attente a considérablement énervés. Il n’a pas été question de piller le magasin d’armes.
La petite troupe se scinde en plusieurs groupes qui, à pied, évitant l’agglomération de Blida, gagnent la montagne de Chréa au-dessus de Bouinan.
« Pourvu que Bitat ait mieux réussi », pense Ouamrane.
Le chef de l’Algérois a vu de son côté se dérouler le même spectacle. Désespérant. A quelques kilomètres de distance le même scénario s’est produit. A cette exception près : Bitat n’a pas pu se procurer d’armes et un accrochage l’a opposé aux forces françaises. Il y a eu trois morts et plusieurs blessés parmi les hommes de l’A.L.N. qui tentaient de gagner l’abri de la forêt de Chréa.
Lorsqu’Ouamrane parvient à mi-pente de la montagne, en lisière de forêt, il peut distinguer au loin, à Boufarik, la lueur d’un incendie et des nuages de fumée. C’est la coopérative qui brûle.
Avec quatre mitraillettes et six fusils, c’est le maigre bilan d’une opération qui devait créer une psychose de peur dans l’Algérois. L’opération improvisée par les Kabyles et Bitat après la défection des militants de l’Algérois n’a pas été payante. Manque de sang-froid et d’organisation. Ouamrane n’a plus qu’une idée en tête : regagner rapidement la Kabylie pour y continuer le combat. L’opération « dénigrement » menée par Lahouel a porté ses fruits.

A suivre…
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Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
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