DzActiviste.info Publié le ven 9 Mar 2012

L’INSURRECTION 3/4

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L’INSURRECTION 3/4BATNA (AURÊS), 2 HEURES
Le camion de Saïd transportant les hommes de Hadj Lakhdar s’est arrêté sur la route de Lambèse à un peu plus de deux kilomètres de Batna. Vingt-six hommes sous la direction de Hadj Lakhdar, Bouha, Messaoudi et Bouchemal vont attaquer la capitale de l’Aurès et appliquer les consignes de Ben Boulaïd. Les partisans se séparent en deux groupes de quinze hommes. Chaque groupe est divisé en deux sous-groupes : l’un de combat, l’autre de protection.
« Maintenant, di’t Hadj Lakhdar, vous connaissez tous votre mission. Nous allons entrer deux par deux dans Batna pour ne pas attirer l’attention si nous croisions des promeneurs ou une patrouille de police. Messaoudi donnera aux hommes de son groupe le lieu de ralliement. En avant ! Et à travers champs, pas par la route ! »
Bouchemal retrouve sa ville mais elle lui semble étrangère.
Ce n’est pas sa ville natale qu’il va attaquer. La caserne avec ses guérites et ses sentinelles, il ne l’a jamais vue ainsi. Les murs étaient moins hostiles, les fusils des chasseurs qui font les cent pas moins menaçants. Le montagnard qui chemine près de lui a dissimulé son mousqueton sous sa cachabia. Il ne dit pas un mot. C’est l’un des sept hommes que Bouchemal. Il s’appelle Saïd. Il a un visage impassible, une démarche de panthère. Ils formeront le groupe de protection qui « couvrira » le commando de Hadj Lakhdar et de Bouha. Bouchemal se sent gauche et maladroit auprès de Saïd.
« Ce paysan n’est peut-être seulement jamais descendu à Batna », pense-t-il, méprisant. Mais il lui envie son calme. Il n’est pas loin de regretter de s’être fourré dans un bain pareil. Il serre sa carabine italienne dont la culasse lui semble glacée. Il l’a déjà armée. Est-ce que la crosse ne dépasse pas de son burnous ? Il en rabat les pans en passant devant la caserne. Ce n’est pas la peine que les chasseurs remarquent leurs battle-dresses. Les uniformes ont beau être disparates, cela risque de donner l’éveil. Mais les deux sentinelles qui sont rentrées sous leurs guérites n’accordent pas un regard aux deux hommes qui passent à quelques mètres d’elles.
Après avoir dépassé le poste de garde et être sorti du champ de vision des sentinelles Bouchemal décide de s’arrêter. Il se dissimule derrière un gros platane…
« Attendons les autres ici », dit-il à Saïd.
A cette heure, les rues de Batna sont désertes, surtout dans le centre. Il y a peut-être un peu d’animation dans le bas quartier, près du bordel, où le bistrot reste ouvert tard le soir les samedis, dimanches et jours de fête. Mais il y a peu de chances pour que les « clients » reviennent par le centre.
Bouchemal n’est pas mécontent de la position de son observatoire. Il a vue sur le poste de garde des chasseurs et sur celui des artilleurs. De plus il découvre l’enfilade de la route de Lambèse et de l’avenue de la République.
« Va un peu plus bas, dit-il à Saïd, près de l’enclos du jeu de boules. Je t’enverrai deux hommes. »
Le Chaouï obéit aussitôt. Celui-là pourra prévenir toute menace venant de la ville. Au fur et à mesure de l’arrivée des autres montagnards, Bouchemal les envoie se poster plus haut que l’entrée de l’hôpital. Le groupe de protection est en place. Le signal d’attaque sera donné par Hadj Lakhdar qui tirera une fusée bleue. Le « plan Bleu » devra se dérouler simultanément contre les casernes et les dépôts de munitions. Le groupe de Hadj Lakhdar mitraillera auparavant la façade de la sous-préfecture et essaiera de « faire un carton », comme il a dit, avec les occupants du commissariat central. Bouchemal regarde sa montre. 2 h 20. Tout le monde est prêt. Il reste quarante minutes à attendre.
Près de la sous-préfecture, le chef du commando de Batna vient de placer ses hommes. Dissimulés derrière les buissons ou protégés par le muret du jardin public de la sous-préfecture, ils attendent. Dans la poche gauche de sa tenue de combat, Hadj Lakhdar sent contre sa cuisse les deux cylindres des fusées. La bleue qui déclenchera l’attaque simultanée des points stratégiques de la petite ville et la rouge qui, en cas de contretemps ou de coup dur, ordonnera le repli général immédiat. Il y a quelques minutes, en entrant dans la ville, Hadj Lakhdar a bien cru que l’attaque serait terminée avant d’avoir commencé. Il a croisé, en compagnie de deux de ses hommes, une patrouille de police. Deux flics musulmans. Hadj Lakhdar a serré sa carabine Statti, dissimulée dans les plis de son burnous qui, relevé sur ses épaules, laissait voir son uniforme de toile olive. Heureusement le prochain réverbère était loin. Les agents sont passés près d’eux en les regardant, puis leur ont dit : « Bonsoir les gars ! Ça s’est bien passé ? » avec un clin d’œil rigolard. Ils les ont pris pour des spahis rentrant du bordel ! Lakhdar a souri sans répondre. Lorsque les flics les ont dépassés il a senti une bille de feu glisser le long de sa colonne vertébrale et les phalanges de sa main droite étaient bloquées sur le canon de sa carabine.
2 h 20. Le bruit d’un moteur de voiture troue la nuit. Les hommes de Lakhdar s’aplatissent derrière le muret, se dissimulent, ramassés sous les buissons, prêts à bondir. La 11 CV Citroën du sous-préfet apparaît sur la place.
Jean et Vanda Deleplanque descendent de voiture. A 10 mètres derrière eux Hadj Lakhdar suit dans la mire de son statti le dos du sous-préfet. Il le tient. Appuyer sur la détente et ce sera le coup inespéré. Le hasard le sert bien. Mais Ben Boulaïd a été formel : « Pas un coup de feu. Pas une action avant 3 heures. » Quarante minutes trop tôt! Le chef de la zone 1 a dit aussi : « N’attaquez aucun civil européen. » Mais le sous-préfet ce n’est pas un civil. C’est au contraire le symbole de cette autorité contre laquelle l’insurrection est dirigée.
Deleplanque revient vers la voiture. Sa femme est déjà entrée dans l’appartement privé dont la porte donne sur le hall.
Hadj Lakhdar hésite encore. En pleine poitrine. Là il ne peut le manquer. Vite… Non. Il faut céder à la discipline. Quarante minutes d’avance peuvent faire échouer tout le plan d’attaque de l’Aurès. Hadj Lakhdar abaisse le canon de sa carabine italienne. Deleplanque manoeuvre pour rentrer la voiture. La portière claque. Le sous-préfet est entré dans ses appartements dont les fenêtres sont maintenant éclairées.
Sans le savoir, Jean Deleplanque en moins d’une heure a vu sur la route « ses » premiers rebelles et vient d’être sauvé d’une mort certaine par le sens de la discipline et de l’exactitude d’un des meilleurs lieutenants de Ben Boulaïd, ce meunier avec qui il a discti il y a quelques mois et qu’il trouvait si sympathique.
Vingt minutes plus tard, le téléphone sonne dans la chambre Deleplanque qui est en train de se déshabiller. Torse nu, le sou préfet, qui dégage ses chaussures sans les délacer, décroche.
« Allô ! ici le sous-préfet.
— Excusez-moi, monsieur le sous-préfet, ici Prionne, le cor saire de Biskra. Je vous réveille ?
— Non, mon vieux. J’arrive de Constantine. Qu’est-ce qui passe ?
— Le commissariat vient d’être attaqué par des individus armé J’ai deux gars blessés. Mais ce n’est pas tout. Au même moment commune mixte a été attaquée ainsi que la centrale électrique, il y a deux blessés. C’est un mouvement concerté. Cela me semble grave. Alors j’ai voulu vous prévenir.
— Vous avez bien fait. Tenez-moi au courant de ce qui se passera.
— Pour l’instant tout est calme. Les « gus » ont décroché. On n’avait pas assez de monde pour les poursuivre et il fallait emmener les blessés à l’hôpital.
— C’est ce qui était le plus urgent. Pour le reste, je vais m’en occuper. Bonsoir… Et merci ! »
2 h 40. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? c’est à un mouvement insurrectionnel de tous l’Aurès qu’il faut s’attendre…
Prévenir Alger? Et attendre les ordres? c’est en plusieurs points de l’Aurès que va se produire l’insurrection. Batna et bien d’autres communes mixtes risquent d’être attaquées. Il semble que Biskra ait été la première visée. Il faudrait prévenir. Mettre l’arrondissement en état d’alerte. Essayer de faire échouer le mouvement. Le prendre de vitesse. Tant pis pour l’administration et ses sages conseils. Le jeune sous-préfet préfère foncer. Il vaut mieux risquer une semonce administrative officielle et mettre la ville en garde immédiatement.
2 h 45. Deleplanque téléphone à l’homme en qui il a le plus confiance dans la ville : le capitaine Bourgeois, le chef de la gendarmerie de Batna.
« Allô ! Bourgeois ? Alerte générale. Biskra a été attaquée. Branle-bas de combat. Cela risque de nous arriver d’une seconde à l’autre, il y a peut-être déjà des rebelles dans les rues… Je prends tout sur moi. »
Bourgeois a compris au ton du sous-préfet que c’était sérieux. Il répond à peine, raccroche, enfile son pantalon et met la caserne en alerte.
En silence dans la nuit, le commando de Hadj Lakhdar s’avance vers les casernes. Les sept hommes sont à peine arrivés devant la caserne qu’ils entendent une sonnerie stridente. C’est le capitaine Bourgeois qui a donné l’alarme. Des fenêtres s’allument. Le peloton d’intervention se prépare. Lakhdar aperçoit des silhouettes qui s’agitent. Il s’apprêtait à attaquer la caserne dans dix minutes mais ce remue-ménage ne présage rien de bon. Des projecteurs s’allument. Et la sonnerie stridente retentit toujours. Les hommes de l’A.L.N. se regardent, inquiets.
« Allez. Faut se replier tout de suite, avant qu’ils ne sortent », dit Hadj Lakhdar.
Il tire la fusée rouge de la poche de son treillis. L’allume. Une lueur rouge s’élève au-dessus de Batna. Près des casernes, Bouchemal est affolé. Il a armé une seconde fois son fusil éjectant une cartouche intacte.
« La fusée rouge. Y a un pépin. »
Pour un peu il donnerait tout de suite l’ordre de repli mais il faut attendre Lakhdar. Et on n’a pas encore entendu un coup de feu. Il est 2 h 50.
« Qu’est-ce que ça veut dire, cette fusée ? demande le chasseur Pierre Audat au brigadier-chef Eugène Cohet qui monte la garde près de lui à la porte du 9e R.C.A.
— Je ne sais pas. Oh ! pas grand-chose. Des chasseurs peut-êt qui traquent un sanglier.
— Y en a par ici ?
— Je crois. C’est bourré de gibier dans l’Aurès.»

De l’autre côté de la rue, à l’abri des platanes, deux Aurésiens les ajustent posément. Une série de coups de feu. Pierre Audat, bientôt vingt et un ans, roule à terre. Le brigadier-chef Eugène Cohet, vingt et un ans, reste un instant pétrifié. Par trois fois son corps est agité d’un soubresaut. L’impact des balles. Il lâche son fusil, puis se tasse sur lui-même. Un filet de sang coule de ses lèvres.
3 heures. Les premières victimes militaires de la guerre d’Algérie viennent de tomber.
Les hommes de l’A.L.N., lâchant des rafales de mitraillettes, s’enfuient par la route de Lambèse.
Bouchemal, voyant arriver le groupe de Hadj Lakhdar, est pris de panique. Il détale. Saïd et Amar, un autre Chaouï de son groupe, en font autant. Ils ont tiré quelques coups de feu au hasard en direction des sentinelles… Ils ne pensent plus qu’à regagner à travers champs et par des chemins de montagne Bou-Hamar, la ferme de Baazi ; c’est de là que les hommes de Ben Boulaïd partiront pour le maquis.

KHENCHELA (AURÈS). 3 HEURES
Le bruit d’une explosion et d’une rafale suivie de coups de feu a réveillé en sursaut le lieutenant Darnault. Il s’est habillé en un tournemain et va aux nouvelles.
Le lieutenant Darnault est le commandant de la place de Khenchela qui n’est protégée que par un peloton de spahis et par les quelques agents de police du commissariat central. C’est contre ceux-ci qu’ont été tirés les coups de feu qui ont réveillé le lieutenant. Les hommes de Laghrour Abbès, deuxième lieutenant de Ben Boulaïd, ont envahi le commissariat central et tiennent les trois gardiens de la paix de service en respect. Laghrour leur arrache leurs armes, deux revolvers à barillet et un pistolet, et ordonne le repli.
 
Le transformateur électrique a sauté. Athmani, qui en était chargé, a attendu l’explosion des bombes qu’il y avait placées pour partir.
Le lieutenant Darnault inspecte la cour de la caserne. Rien. Il sort sur le pas de la porte. Les sentinelles sont près de lui. Elles n’ont rien vu. Le lieutenant s’apprête à rentrer. Il esquisse son demi-tour, la balle le cueille en pleine poitrine. Cinq coups de feu encore. Une sentinelle tournoie et s’écroule. Les hommes de l’A.L.N. se sauvent. Le lieutenant Darnault est mort avant de toucher le sol. Il n’avait même pas boutonné sa chemise. Le spahi est mortellement blessé.
Dans la forêt, au-dessus de Khenchela, Kahli l’infirmier aura à soigner deux blessés. Un par balle, le poste de garde de la caserne a réagi et les spahis ont blessé l’un des hommes de l’A.L.N., l’autre a reçu un éclat de la bombe du transformateur.
Jean Deleplanque vient d’appeler Khenchela par radio. Le téléphone est inutilisable, les fils ont été sectionnés à la sortie de Batna. Lorsqu’il parvient à établir la liaison radio, le jeune sous-préfet crie :
« Attention ! ici Batna, le sous-préfet, nous avons été attaqués. Vous risquez de l’être à votre tour. C’est l’insurrection dans l’Aurès. Prenez vos précautions ! A vous…
— Trop tard, monsieur le sous-préfet. C’est déjà fait, le lieutenant Darnault est mort… »

T’KOUT (AURÈS), 3 HEURES
C’est aussi une explosion qui réveille en sursaut le gendarme Martial Pons et sa femme. Dans son berceau, leur petite fille de huit mois se met à hurler.
« Qu’est-ce que c’est, Martial ?
— Je ne sais pas, je vais voir.
— Fais attention. » Mme Pons ne supporte plus ce bled perdu. T’Kout est le dernier
village au bout d’une petite route qui conduit aux gorges sauvages de Tighanimine. La plus proche localité est Tiffelfel, où viennent d’arriver deux jeunes instituteurs, les Monnerot, que Mme Pons a aperçus il y a quelques jours. Tout autour de T’Kout, le désert. De la pierraille, quelques rares chênes, des oliviers tordus. Lorsque Mme Pons est arrivée à T’Kout où son mari était depuis plus d’un an elle a été effrayée. Une mechta où vivaient quelques familles musulmanes dominait la « brigade » qui l’abriterait. C’était un beau bâtiment tout neuf, « confortable » avait dit Martial.
« Nous sommes dix gendarmes ici. Il y a trois femmes et quatre enfants. Tu t’y plairas. »
Le caïd, qui vit avec sa famille au bordj administratif, n’est pas mieux loti. Le moindre achat nécessite un voyage à Batna, à 100 kilomètres de là. Et puis hier au soir, des coups de feu dans la montagne. Et maintenant cette explosion. Ce n’est certainement que ces bandits de l’Aurès qu’on ne peut jamais attraper. La 4 CV les a peut-être tentés ! »
L’après-midi même la femme d’un gendarme qui se rendait à Batna a renversé sa 4 CV dans un fossé à 1 kilomètre à peine de T’Kout. Un accident sans gravité. Martial Pons et trois de ses camarades ont effectué dans la soirée une patrouille dans les environs. Rien à signaler. Puis cette explosion, brutale, violente, qui augmente encore l’angoisse de l’isolement.
Les huit gendarmes sortent dans la nuit. Les pics sauvages, les pitons qui entourent la mechta se détachent sur le ciel clair. Les gendarmes se dirigent vers la route. Des coups de feu éclatent. Aboiements des mitraillettes, claquements secs des mousquetons. Les hommes refluent dans la « brigade » et verrouillent la porte. Personne n’a été touché. Martial grimpe quatre à quatre l’escalier qui mène à la terrasse, débouche en plein clair de lune. A nouveau c’est la mitraillade. Il a juste le temps de se protéger en s’aplatissant derrière le muret.
A l’étage au-dessous, Mme Pons prépare un biberon pour sa fille qui pleure toujours, elle l’approche du berceau. A l’instant où les coups de feu claquent, la bouteille lui éclate dans les mains tandis que la bouillie coule sur les draps blancs. Une des balles destinées à son mari vient de briser le biberon du bébé.
T’Kout est bloqué.


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
Reproduction interdite sans autorisation


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