DzActiviste.info Publié le mar 15 Jan 2013

Loi 07-05 : Amendement sans débat de la loi des hydrocarbures à l’APN

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Le projet de loi sur les hydrocarbures sera certainement avalisé par les députés puis par le Sénat. Cette adoption n’est pas une fin en soi et donc n’empêche pas de poser quelques questions stratégiques, tout en soulignant qu’il est dommage qu’aucun débat sérieux n’ait eu lieu.

1.- Il faut se poser la question de savoir pourquoi l’Algérie veut s’orienter vers le gaz schiste ? Les hydrocarbures constituent l’épine dorsale de l’économie algérienne. L’Algérie est au 10e rang mondial et au 2e rang africain pour ses réserves de gaz conventionnel avec 4.580 milliards de m3 qui sont des données de 2010 non réactualisées à ce jour, au 16ème pour ses réserves de pétrole (12,3 milliards de barils) et figure en 6ème place parmi les exportateurs de gaz. Les revenus issus des hydrocarbures qui ont été selon les bilans de Sonatrach de 600 milliards de dollars en devises entre 2000 et décembre 2012, représentant, selon les cours mondiaux, 60/70% des recettes fiscales qui ont permis à l’Etat algérien de constituer des réserves de change de l’ordre de 200 milliards de dollars au 31 décembre 2012 et une dépense publique sans précédent estimée entre 2000 et 2014 à plus de 500 milliards de dollars devant dans ce cas là distinguer la part devises et la part dinars. L’économie algérienne est toujours une économie rentière après 50 années d’indépendance politique, 98% d’exportation représentées par les hydrocarbures à l’état brut et semi brut, la pétrochimie étant embryonnaire, et important 70/75% des besoins des ménages et des entreprises publiques et privées dont le taux d’intégration ne dépasse pas 15%. Sonatrach, c’est l’Algérie et l’Algérie c’est Sonatrach. Aussi, cette décision stratégique a été prise au plus haut niveau de l’Etat, après que la majorité des experts internationaux aient estimé que l’Algérie pourrait commencer à importer du pétrole à partir de 2020 et du gaz à partir de 2030 pour satisfaire la demande locale. Et ce, en tenant compte tant des exportations que de la forte consommation intérieure du fait du bas prix un des plus bas au niveau du monde bloqués par la décision D/06-05/CD du 30 mai 2005. Sonatrach supporte en moyenne entre 1,5 et 2 milliards de dollars de subventions par an, selon les variations du prix international.

Par ailleurs, souvent oubliée dans les quantifications de la durée des réserves, la consommation intérieure qui selon les extrapolations du Creg 2015/2020 serait de 50 milliards de mètres cubes gazeux contre 35 milliards de mètres cubes gazeux en 2011. Mais ce montant risque d’être fortement augmenté après les décisions courant 2012 d’installer des capacités d’électricité pour des projets d’ un montant de 20 milliards d’euros visant à produire 12.000 MW supplémentaires d’électricité à l’horizon 2017, devant une fois achevé, de doubler la production nationale d’électricité. Tous ces investissements fonctionneront en majorité en turbines de gaz, et pour le Sud au diesel, contraires au règles de l’environnement, le diesel polluant et de surcroit importés en Algérie pour plusieurs centaines de millions de dollars. Comme le diesel connait un prix international très élevé, à quel cout produira donc le KWH et à quel prix sera la cession ? Dès lors avec cette augmentation de la consommation intérieure, du fait de la décision de ne pas modifier les prix intérieurs, il y a risque d’aller vers 65-70 milliards mètres cubes gazeux horizon 2017-2020 de consommation intérieure. En effet, si l’on prend les extrapolations d’exportation de 85 milliards mètres cubes gazeux et 65 milliards de mètres cubes gazeux de consommation intérieures, il faudrait produire plus de 145-150 milliards de mètres cubes gazeux supposant d’importants investissements dans ce domaine, limitant le financement des secteurs hors hydrocarbures et accélérant l’épuisement de cette ressource non renouvelable. Comme il faudra prendre en compte les coûts et les concurrents notamment des USA. L’intérêt des autorités algériennes pour les hydrocarbures non conventionnels s’explique donc par la nécessité d’assurer la transition énergétique du pays mais également guidé toujours par la captation de la rente afin d’éviter à terme des remous sociaux.

2.- Quels sont les inconvénients de cette exploitation ? Le gaz non conventionnel est contenu dans des roches sédimentaires argileuses très compactes et très imperméables, qui renferment au moins 5 à 10% de matière organique. Généralement la profondeur d’exploitation des shale gas est de l’ordre, en moyenne générale, selon les gisements, de 500, souvent 1.000 à 3.000 mètres de profondeur, soit de un à plusieurs kilomètres au-dessous des aquifères d’eau potable, la profondeur étant moindre aux USA. La fracturation de la roche suppose par ailleurs d’injecter un million de mètres cubes d’eau douce pour produire un milliard de mètres cubes gazeux à haute pression et du sable. Une partie de l’eau qui a été injectée pour réaliser la fracturation hydraulique peut être récupérée (20 à 50%) lors de la mise en production du puits après traitement ce qui suppose des installations appropriées. Le sable injecté combiné d’additifs chimiques a pour but de maintenir les fractures ouvertes une fois la fracturation hydraulique effectuée, afin de former un drain pérenne par lequel le gaz va pouvoir être produit. De nombreux gisements sont enfouis sous des nappes phréatiques et avec la remontée du gaz, le liquide de fracturation peut parfois atteindre ces nappes, et se mêler à l’eau, qui devient alors impropre à la consommation.

Selon un rapport rédigé par la commission de l’énergie et du commerce de la Chambre des représentants américaine, l’exploitation du gaz de schiste a entraîné l’utilisation de « plus de 2.500 produits pour la fracturation hydraulique, contenant 750 substances chimiques dont 29 sont connues pour être cancérigènes ou suspectées telles ou présentant des risques pour la santé et l’environnement ». Pour l’Algérie, pays semi aride, le problème se pose avec le risque de pollution des nappes phréatiques, la nappe d’eau étant l’Albien. De nombreux gisements sont enfouis sous des nappes phréatiques et avec la remontée du gaz, le liquide de fracturation peut parfois atteindre ces nappes, et se mêler à l’eau, qui devient alors impropre à la consommation. A-t-on prévu les moyens de lutte contre la détérioration de l’environnement ? Et l’Algérie étant un pays semi-aride, a-t-on fait les extrapolations d’arbitrage entre la consommation d’eau des populations, des secteurs économiques et l’utilisation de ce gaz ? Car en l’absence de technique alternative à la facturation hydraulique grande consommatrice d’eau, l’impact de cette exploitation sur la ressource en eau demeure l’une des principales préoccupations. Parce que dans le climat aride ou semi-aride de l’Algérie, le rechargement des nappes phréatiques est faible. C’est donc dans les nappes profondes que les exploitants iraient pomper l’eau nécessaire à l’exploitation du gaz. Par ailleurs, l’utilisation massive d’eau par l’Algérie pourrait être à l’origine de tensions avec ses voisins. Certains bassins hydrographiques complexes sont en effet partagés comme celui de Mjradah Wadi, commun à la Tunisie et à l’Algérie ou celui de Deraa qui alimente également le Maroc sans compter les bassins communs avec la Libye.

3.- Il n’existe aucune statistique internationale, entendue d’organismes mondiaux reconnus en la matière, qui confirment les données avancées par les officiels algériens. On peut comme pour le gaz conventionnel découvrir des milliers de gisements mais non rentables financièrement. La rentabilité économique et par là le calcul des réserves, est fonction de la croissance de l’économie mondiale et de son modèle de consommation, de la consommation intérieure, des couts d’extraction et du transport, des concurrents et des énergies substituables. Selon les dernières estimations établies par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) en 2011, nous avons les réserves mondiales de gaz de schistes récupérables suivantes (en milliards de mètres cubes gazeux) : Chine : 36.120, USA : 29.500, Argentine : 21.900 ; Mexique, 19300- Afrique du Sud : 13.700, Libye : 8.200, Algérie : 6.500 (à peine 25% des réserves des USA). Ce sont les gisements prouvés. Pour le Ministère de l’Energie les réserves ne distinguant pas ceux rentables et ceux qui ne le sont pas varient entre 12.000 et 17.000 milliards de mètres cubes gazeux. Pour l’AIE, cette nouvelle évaluation majorerait les réserves de gaz techniquement extractibles dans le monde de 40% et les porterait à 640.000 milliards de m3, soit plus du triple des réserves mondiales de gaz conventionnel dont d’ailleurs des découvertes importantes se font chaque jour avec une concurrence accrue. Depuis la révolution du gaz non conventionnel qui fera des USA horizon 2020 le premier exportateur mondial avant la Russie sachant que qu’elle détient un tiers des réserves mondiales de gaz conventionnel suivi de l’Iran (15%) er du Qatar (10%) l’Algérie ayant seulement 2,5% des réserves mondiales contre moins de 1% pour le pétrole, sans compter les investissement possibles de la Chine qui détient les premières réserves mondiales, combiné aux importants investissements en Chine dans les énergies renouvelables qui en feront un leader, possédant surtout la ressource humaine , richesse bien plus importante que toutes les réserves d’hydrocarbures, la concurrence risque d’être rude pour l’Algérie.

Comme ce marché est segmenté à l’instar du gaz conventionnel où les canalisations représentent environ 70% de la commercialisation mondiale du gaz, la concurrence en Europe des projets russes, North et South Stream( ce dernier devant approvisionner l’Italie) plus de 120 milliards de mères cubes gazeux, se posera également toute la problématique de la rentabilité des GNL algériens à faibles capacités notamment faxe à la concurrence qatari , qui nécessitent un investissement très lourd, et à maturation très lente. Et ce sans compter les importants moyens de transport, (méthaniers appropriés) que des installations par canalisations,(Transmed et Medgaz) les projets Galsi via la Sardaigne et le Nigal (Nigeria –Europe via l’Algérie) dont les couts de réalisation du fait des retards ont augmenté de plus de 50% par rapport au cout initial, étant toujours en gestation. Par ailleurs, qu’en sera t-il pour l’Algérie, le gaz représentant environ 40% des recettes de Sonatrach, où entre 2013-2015 les contrats à moyen terme auront expirés où selon certaines informations crédibles, les principaux partenaires européens demanderont une révision à la baisse du prix de cession du gaz conventionnel ? Cela ne peut qu’influencer le prix de cession du gaz non conventionnel. L’Algérie n’est pas seule sur le marché mondial. Il existe une concurrence internationale et l’on doit tenir compte de la dispersion des gisements dont la durée de vie contrairement au gaz conventionnel est limitée dans le temps, selon l‘intensité de l’extraction dépassant rarement 5 années. Par ailleurs, outre la maitrise technologique, dont il conviendra d’inclure dans le coût par l’achat du savoir faire, l’avantage de certains pays comme les USA c’est la disponibilité d’un réseau de transport de gaz pratiquement sur l’ensemble du territoire en plus du fait que les gisements ne sont pas profonds.

Qu’en sera-t-il des coûts des canalisations additionnels pour l’Algérie ? La rentabilité dépend donc de l’évolution future du prix de cession du gaz sur le marché international qui est actuellement bas sur le marché libre avec la révolution du gaz non conventionnel, ce cours ayant légèrement remonté entre 2011-2012 après la catastrophe nucléaire japonaise. C’est que la gestion de l’exploitation est complexe, les forages perdant 80% de la productivité au bout de 5 ans. Sans compter la maitrise technologique qui demande une formation pointue dans la ressource humaine, inexistante en Algérie. La question de la rentabilité renvoie à la carte énergétique mondiale, à la consommation énergétique mondiale horizon 2060/2040 tenant compte également des couts des énergies renouvelables qui peuvent décroitre si les investissements sont massifs, l’avenir appartenant à la combinaison du gaz et du solaire ,pour diminuer les couts d’autant plus que le ministre de l’Energie annonce 30 à 40% d’électricité à partir des énergies renouvelables horizon dont une enveloppe d’environ 60 milliards de dollars a été prévu par un conseil des ministres courant 2011. Pour l’Algérie l’appel à des groupes internationaux est nécessaire du fait de la déperdition des cadres de Sonatrach et se pose la question du poste assistance technique qui a implosé au niveau de la balance des paiements passant de 2 milliards de dollars en 2002 à 12 milliards de dollars fin 2012 pour payer les compétences étrangères alors que l’on dévalorise le savoir interne et que l’on marginalise nos compétences émigrées. Comme se pose l’opportunité par des grands groupes internationaux de l‘exploitation du gaz schistes avec la règle restrictive imposée par le gouvernement algérien des 49/51% qui ne peut applicable que dans les grands gisements rentables et non dans l’aval le raffinage, la pétrochimie qui demandent de grande installations ouvertes à l’exportation pour réduire les couts et les canalisations dont le taux de profit est inférieur d’environ 30% par rapport à l’amont ? La reformulation de la loi des hydrocarbures à travers la dualité fiscale permettra-t-elle de relancer l’exploration sur des bases opérationnelles ? A moins et comme cela se passe pour la majorité des entreprises publiques structurellement déficitaires, le Trésor supporte les surcouts d’exploitation du gaz schistes sachant qu’il a consacré plus de 50 milliards entre 1991/2012. Pour autant, 70% des entreprises sont revenues à la case de départ. Mais à terme cela ne peut durer si le prix de cession ne couvre pas les couts avec une marge de profit raisonnable. Aussi s’agit-il de penser, en urgence au futur modèle de consommation énergétique, l’énergie, par un large débat national, étant un facteur déterminant de la sécurité nationale, afin de favoriser les arbitrages de politique économique : énergies fossiles classiques (pétrole-gaz conventionnel) gaz non conventionnel, énergie nucléaire à des fins civiles, énergies renouvelables.

En résumé, concernant le gaz de schiste, il faut différencier prospection avec exploitation. Comme l’ont souligné tant le premier ministre que le ministre de l’Energie l’exploitation n’est pas pour demain mais cela rentre dans le cadre d’un mixage horizon 2030/2040 en attenant l’avènement de nouvelles technologies. Aussi l’objectif stratégique pour l’Algérie n’est-il pas une production hors hydrocarbures, en évitant de se focaliser uniquement sur la rente, un autre modèle de consommation énergétique et donc d’imaginer une autre gouvernance collant aux nouvelles mutations mondiales à l’instar des pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Brésil ? Et là se trouve la nécessité d’un large débat national impliquant tous les acteurs et notamment la société civile car l’énergie engage la sécurité nationale

Abderrahmane Mebtoul, professeur des Universités et expert International en management stratégique


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