DzActiviste.info Publié le sam 10 Déc 2011

« Ma mère est un être surgi des siècles”, par Laurence Bourdil Amrouche

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Laurence Bourdil, comédienne – elle a joué avec des metteurs en scène de renom, tels Peter Brook ou Patrice Chéreau -, est la fille de Taos Amrouche. Elle a monté en 1992 un spectacle, Loundja, présenté au théâtre de l’Odéon, sur l’œuvre de sa mère et la culture berbère profonde. Actuellement, elle travaille à un projet de création d’un Centre de recherches sur la tragédie antique. Cela aussi, c’est la transmission maternelle.

 

Taos en compagnie de sa fille, Laurence. Paris.1975.

« Jusqu’à l’âge de 24 ans à peu près, nous nous sommes beaucoup combattues avec maman – j’ai d’ailleurs du mal à dire « maman », c’est « Taos » pour moi : elle n’appartient pas qu’à moi… Il y avait une grande différence entre cette sorte de prêtresse, telle qu’elle est apparue par exemple sur la scène du théâtre de la ville, surgie comme de la nuit des temps, qu’André Breton qualifiait de « reine Néfertiti dans un autre existence », entre cette petite bonne femme gigantesque, juchée sur des talons dorés, des chaussures de star (elle mesurait seulement 1m58), cette espèce de reine atlante, et puis la mère que j’avais à la maison.

 

Hors du temps

 

Elle était cultivée et en même temps profondément archaïque, cet archaïsme sur lequel je travaille maintenant au cœur de la tragédie antique. Elle était radicalement d’un autre monde pourrait-on dire, c’est ce qui la différencie des femmes qui écrivent ou qui chantent.Elle semblait avoir surgi des siècles. Elle disait elle-même : « Je n’ai aucune coquetterie en ce qui concerne l’âge : je suis située hors du temps. » Elle était violente, passionnée, possessive, impudique et pudique, à la fois sauvage et assoiffée de douceur, éprise de délicatesse. Elle a souffert toute sa vie de n’avoir jamais vraiment connu l’amour d’un homme. Elle était au sens propre extra-ordinaire. Elle est morte j’avais trente trois ans – elle est morte dans mes bras. Pendant tout ce temps où je l’ai côtoyée, j’étais trop près d’elle pour me rendre bien compte qui elle était. On ne s’est pas dit beaucoup de choses, hélas! De son côté, elle voulait me préserver, et moi, je ne montrais pas beaucoup de curiosité : je n’ai lu « Histoire de ma vie » qu’après sa mort! Elle voulait me préserver de la souffrance de la double appartenance : elle n’arrêtait pas de me répéter « Tu es française, tu es française », même si moi je n’avais de cesse que de me faire des amies algériennes au lycée en pleine guerre d’Algérie, de me mettre des chéchias sur la tête… Elle me disait, et cela la faisait souffrir : « Si tu aimes un Algérien, tôt ou tard, il te dira que tu es une bourgeoise française; si tu aimes un Français, il te traitera de bougnoule! »

 Berbéritude
Après avoir traversé tous ces aléas, je n’ai maintenant plus aucun complexe. Comme dit un psaume : « Il fallait que vous passiez par le feu et par l’eau avant que d’entrer dans le rafraîchissement ». Je me sens mieux reliée aux racines que beaucoup de ceux qui militent dans des mouvements berbères! La berbéritude remonte à la nuit des temps et si on ne la replace pas dans ce contexte, si on ne comprend pas ce que veut dire la terre antique, on ne peut pas parler de berbéritude. C’est pour moi l’approche d’Euripide et de la tragédie grecque qui a calmé tous les manques, qui a répondu à toutes les questions identitaires. Ma mère, parfois, remontait ainsi les siècles, mais à l’époque je ne l’écoutais pas, n’y prêtais pas attention. Je la vois maintenant comme une sorte d’Athéna (rappelons que la légende veut qu’Athena soit née sur les bords du lac Titonis, c’est-à-dire le Shott el Djaïd). Le jour où les Maghrébins accepteront de faire ce voyage, accepteront de comprendre leur berbéritude en la faisant découler du monde antique, leur combat identitaire retrouvera son âme. Si ma mère revenait et si elle voyait combien la revendication est actuellement étriquée, conflictuelle, elle en pleurerait, elle qui a quitté l’Académie berbère dès qu’elle a été fondée, dès qu’elle s’est aperçue qu’elle prenait une tournure politique. Mon grand rêve aurait été de monter Les Troyennes en berbère, de jouer Médée avec des comédiens maghrébins francophones : ils auraient mieux su que quiconque faire passer cette force de la tragédie : transformer un événement sordide en signe lumineux! Lorsque les Maghrébins comprendront les trésors qu’ils ont en eux-mêmes et sous leurs pieds, ils pourront faire beaucoup pour les autres. Ils portent l’enfer en eux mais ils portent aussi la délivrance. J’aimerais que la jeunesse d’aujourd’hui comprenne cela. Quand Taos chantait les chants berbères dans les abbayes sisterciennes, les gens étaient comme fous. A Sénanque, je la revois : il n’y avait pas assez de billets pour faire entrer la foule; elle était là, dans sa djellaba blanche, complètement hors d’elle, dans un état second. Elle était comme ça quand elle chantait. Elle disait qu’elle avait l’impression d’être au milieu d’un chœur d’hommes et de femmes qui chantaient en elle. De temps en temps, elle mettait la main derrière l’oreille pour canaliser ces voix. Les gens essayaient de toucher sa djellaba! Mouloud Mammeri, lorsque je lui ai remis Les chants berbères pour publication, peu avant sa mort, m’a demandé pourquoi je ne reprenais pas le flambeau du chant. Je lui ai dit que je n’avais pas de mission en ce domaine, alors qu’elle, elle en avait une. J’ai été élevée dans un monde, avec maman, où il n’y avait pas de scission entre le quotidien et le sacré. Je voyais ma mère laver le parterre en chantant les chants religieux. Pour elle, tout était dans tout. Elle était dans cette pensée antique pythagoricienne où il n’y a que le spirituel et le sensible, mondes proches et qui s’interpénêtrent. Elle était très étrangère à des catégories comme « le profane » et « le religieux ». La grand-mère était comme ça aussi. 

La mort

La mort de ma mère est le moment le plus « fantastique » que j’ai vécu. Elle est partie comme un météore! Les portes du ciel se sont ouvertes devant mes yeux quand ma mère est morte. C’est indicible. Voir quelqu’un entrer comme ça dans la mort, comme si elle l’avait toujours connue! Fidèle au chant berbère : « La mort s’aborde avec courage et se regarde avec orgueil. Le rire des ennemis est seul redoutable ». Je n’oublierai jamais l’instant de sa mort. J’ai éprouvé avec certitude qu’il y avait quelque chose après…Comme disait le grand Euripide : « Qui sait si vivre n’est pas mourir et si mourir n’est pas vivre? » Nous avons fait une bêtise… Deux jours avant sa mort, alors qu’elle se trouvait dans un semicoma, un ami dominicain a fait prévenir un prêtre pour qu’on lui donne l’extrême-onction. A partir du moment où elle a senti qu’on lui appliquait ce rituel elle s’est mise à secouer la tête en signe de refus. Elle ne voulait pas. Puis elle a levé les yeux au plafond, comme pour dire, avec dépit : « S’il faut encore que je me plie à ce code, soit! » Maman avait un culte marial très grand, un peu comme les gitans. Alors qu’elle était très malade, en 1975, nous étions allées dans une chapelle à Manosque où il y avait une vierge noire. Elle se savait condamnée – elle savait toujours où elle en était car elle était comme avertie par ses rêves; la nuit du 31 janvier 75, elle avait rêvé, disait-elle, qu’elle cousait une jupe et qu’elle « rejoignait les deux bords » : là elle a su que c’était imminent. Je la revois entrer dans cette église de Manosque. Elle marchait difficilement, elle avait mal, le cancer des os était déjà très avancé. Elle s’est approchée de la statue et elle lui a parlé en kabyle « ventre à ventre », ventre de mère à ventre de mère. Et elle l’a invectivée, et elle l’a insultée! Puis elle s’est mise à chanter. C’était hallucinant. Je m’accrochais au prie-Dieu où je m’étais mise, un peu à l’écart; j’avais honte; les gens sont entrés en entendant chanter; elle, elle ne voyait rien autour d’elle. Elle reculait tout en chantant, jusqu’à moi, jusqu’à m’agripper. Moi, je ne supportais pas qu’elle me touche, car elle avait un pouvoir étonnant, celui de « prendre » : quand, elle vous prenait, le bras par exemple, vous sentiez soudain toute votre énergie, tout votre sang qui partaient. Elle prenait parce qu’elle en avait besoin. Le jour de sa mort, j’avais ma main droite dans sa main droite, paume contre paume et je sentais qu’elle puisait l’énergie en moi par intermittence. Jusqu’au moment où je lui ai dit : « Maintenant, il faut y aller ». C’était un être qui magnait des forces, spontanément, naïvement, et sans jamais avoir travaillé là-dessus car elle n’aimait pas l’ésotérisme.

Giono 

Ses livres ont été sa grande blessure. Je l’ai vue sangloter plusieurs fois à cause de cela, de son histoire avec Jean Giono, par exemple. Il l’a bâillonnée. Elle s’était « jetée à sa tête ». Ma mère était très belle, passionnée, brûlante. Il semble que Giono ait joué un peu avec elle, mais elle n’avait pas la résistance des grandes maîtresses de cet écrivain! Quand elle a écrit L’amant imaginaire, il l’a encouragée. Puis, quand il a su qu’elle le mettait en lecture et qu’il a reçu quelques coups de fil lui indiquant qu’il figurait dans l’ouvrage, il a paniqué et envoyé une lettre à tous les éditeurs, interdisant que l’on publie quoi que ce soit d’elle. Elle a été muselée comme ça pendant vingt ans… Il a fallu l’autorisation de Giono pour que sorte La rue des tambourins! Quant à Jacinthe noire, c’est son frère, Jean Amrouche, qui l’a « étranglé » chez l’éditeur Charlot… Jean adorait sa sœur mais elle était son talon d’Achille. Il y avait entre eux presque une rivalité d’homme à homme. Elle l’a maudit une fois à la maison de la Radio… C’était terrible. Heureusement, vers la fin, ils se sont réconciliés et il est mort dans ses bras à elle. Dans mon enfance, alors que nous habitions rue Brochant, j’avais une chatte siamoise, Lolita, que le peintre Albert Marquet avait offert à mes parents – mon père était peintre, comme vous le savez. Je devais avoir dix-douze ans – je me souviens d’André Breton venant à la maison avec sa fille Aube et maman chantant. Lorsque maman chantait, la chatte se mettait dans un état épouvantable : elle « miaulait à la mort ». Et puis, une voisine du rez de- chaussée, quand maman chantait, faisait des crises d’hystérie… Ceci pour dire la force étrange de son chant…

 La « mission »

Maman dit que c’est à Bône (Annaba) qu’elle a pris conscience de sa « mission » : chanter les chants berbères. Encore une fois, les livres représentaient la femme, seulement la femme, la femme vulnérable et déchirée. Elle a « crevé », littéralement, des souffrances infligées par son côté féminin. Mais elle était Akhénaton. Elle avait en elle les deux principes : le masculin et le féminin. Dans le chant, plus de sexe! Des milliers d’êtres chantaient par elle. Elle était donc chez son frère à Bône. Elle avait une vingtaine d’années, c’est elle qui me l’a raconté. Il était deux-trois heures de l’après-midi. Elle faisait la sieste; elle était dans cette sorte de demi sommeil, entre deux eaux, où l’on dit que les rêves sont très importants. Jean était en train de donner un cours dans la pièce à côté. Tout à coup, elle a entendu, dit-elle, une voix chanter en elle. Dans une demi-conscience, elle a essayé de chanter en même temps que la voix. Elle s’apercevait du décalage énorme qu’il y avait entre son chant et cette voix… Soudain, de l’autre côté de la cloison, son frère s’est mis lui aussi, à chanter ce même chant, lointain, plus lointain encore que la voix. Tous les trois, l’être invisible, elle et Jean, chantaient à l’unisson. Elle m’a dit qu’alors une « conscience est montée en elle », en même temps que le chant s’amplifiait, enflait, devenait un chœur. Sa mission était là : elle devait sauver ces chants. Elle est rentrée en Tunisie et a dit à sa mère qu’elle voulait se donner à la sauvegarde et à la perpétuation des chants berbères. Fadhma n’y a pas cru une seconde. Elle a dû faire le siège de sa mère pendant des mois pour que celle-ci accepte de lui transmettre la tradition. Taos disait : « Elle ne me l’a pas donnée, je la lui ai arrachée ». En 1939, elle est allée à Fès, dans cette robe merveilleuse que l’on voit sur la couverture de la réédition de La rue des tambourins (voir photo p. 196).

Le chant

Elle a chanté au palais du Bata : on avait fait venir les grands Chleuhs de la montagne avec les bendirs, derrière un rideau. A un moment, m’a raconté ma mère, le rideau est tombé, et ils ont chanté avec elle… Ensuite, elle a été envoyée à la Casa Velazquez, avec le grand hispanisant Maurice Legendre. Elle a aussi chanté devant Mohamed V. J’ai commencé à comprendre très tardivement la vertu de ces chants qui au début n’étaient pour moi que familiaux. Certes, elle avait une voix splendide mais elle aurait aussi bien pu chanter La Tosca ou d’autres opéras, du grégorien… Je ne me rendais pas compte à quoi, et surtout à qui, j’avais à faire. Le grand choc s’est produit quand je l’ai vue chanter en public pour la première fois – j’ai honte de le dire mais c’est seulement sept ans avant sa mort… J’ai commencé à comprendre qui était ma mère et la force de ces chants. Eux et elle étaient magiques, tout simplement. Elle était leur réceptacle, c’était la forme et le fond confondus, dans l’évidence. Elle était là pour ça. Mais vers la fin de sa vie, elle ne supportait plus les chants, elle les combattait parce qu’ils la dévoraient. Le professeur Michel Alio disait qu’elle aurait eu le force de guérir, même du cancer, avec ses chants, mais qu’à partir du moment où elle s’est mise à les redouter, ils se sont retournés contre elle. Elle a tout de même lutté seize ans contre le cancer… Les choses les plus importantes, elle les a faites à partir du moment où elle a eu cette « bête » en elle, qu’elle appelait « son hydre à sept têtes » et avec qui elle parlait! Une voix pareille, alors qu’elle ne connaissait pas une note de musique! Elle s’est d’ailleurs bien gardée de l’apprendre… Ses chants ont séduit les plus grands musiciens, dont Messiaen. Ils ont été déposés à la Sacem dans les années 50, pour qu’on n’y touche pas. Des compositeurs célèbres ont voulu faire des adaptations. Taos a refusé des ponts d’or afin qu’ils restent intacts. Quatre-vingt quinze monodies berbères, enregistrées sur Nagra avec la voix de ma grand mère passant la tradition à ma mère, voilà le trésor. La grand-mère avait quatre-vingts ans quand elle a enregistré, sa voix était chevrotante mais son énergie intacte, et l’on voit que Taos la suivait « à la respiration près », pourrait-on dire, ce qui bat en brèche définitivement les propos qui ont été tenus sur sa réadaptation des chants. Elle a respecté les mesures, les mélodies, les vocalises. Seule la voix diffère. Taos avait une voix puissante, une voix des montagnes, une voix des grands espaces, une voix comme celle de certains noirs; elle avait une voix tellurique. On a dit, par exemple, qu’elle n’avait pas une voix comme celle de Chérifa… mais Fadhma, sa mère, non plus, Aïni, sa grand-mère, non plus. Ce sont ces femmes qui sont dans le vrai de la tradition. Les autres se sont « abâtardies » par le contact avec différents courants musicaux. Taos a insufflé aux chants cette dimension tragique antique qui était la leur originellement. Elle chantait au-dessus, elle chantait au-delà. C’est pour ça que l’on ressent autre chose que le chant de la tradition. Pourtant, je le répète, elle est restée totalement fidèle aux harmoniques de départ. C’est en tant que pythie, oserais-je dire, qu’elle a apporté son souffle à elle, au plus proche de l’origine et accessible au plan universel. Taos vivait comme elle chantait, avec la même énergie, avec le même tragique. De temps en temps, elle devenait « sauvage », elle disait : « Je me sens revenir à l’âge de pierre » ou « Je me sens redevenir une bête des cavernes »!

Femme tellurique

Toutes les femmes du bassin méditerranéen gardent cette dimension… c’est la femme occidentale qui s’est perdue… Elle était cette femme archétypale, « ni homme, ni femme mais les deux à la fois », disait-elle. C’est dans les chants que cela s’exprimait le mieux. Dans les chants, elle ne s’appartenait plus, elle parlait d’elle à la troisième personne; elle disait : « Vous avez entendu? La voix était belle ». Tandis que l’écriture, c’était la femme consciemment en quête douloureuse d’identité. Cette dysharmonie, cette scission était en elle. Elle faisait peur dans la vie, porteuse de cette femme tellurique, archaïque, totale. Les hommes s’enfuyaient… Elle attendait énormément d’un homme, elle attendait Jason, c’était Médée. Elle attendait d’un homme la conquête de la toison d’or! C’est une vieille histoire, une histoire antique. Avec un homme « de sa race » c’était impossible, parce qu’elle avait l’impression « d’un inceste ». Elle disait tout cela naïvement. Elle était aussi terriblement vulnérable; elle aurait eu besoin qu’on la prenne dans les bras, qu’on la couvre de tendresse. Mais un rien peut faire peur à un homme… Avec elle, ils avaient l’impression qu’ils allaient être châtrés, dévorés, avalés, qu’ils allaient disparaître… Et pourtant, elle n’était au fond qu’une petite fille… En dehors des normes, déconcertante, elle était très attirante parce que très belle, intelligente, vibrante, hors du commun, mais dès que ceux qui étaient séduits s’approchaient trop près, les voilà qui fuyaient aussitôt… Il a fallu quelqu’un comme mon père pour faire le voyage, mon père qui était un artiste et qui a été fasciné par elle. Il est tombé fou du chant berbère et elle, folle de sa peinture. Ils se sont liés au plus haut, mais en tant qu’homme et femme, ça ne marchait pas. Ils m’ont conçue comme on sacralise quelque chose. Ils m’ont conçue « le jour du printemps ». Elle voulait une fille, lassée de l’univers masculin de ses frères. Mais ce qui les occupait le plus c’était leur art. Leur art avant tout. La maladie aussi, hélas.

Le corps de ma mère

Il fallait voir le corps de ma mère quand elle est morte! Très jeune, elle avait fait une chute à la Casa Velazquez sur la colonne vertébrale. Elle était enceinte et on lui a ouvert le dos de la nuque jusqu’aux reins : elle avait une cicatrice comme l’arête d’un poisson gigantesque. Ensuite, on lui a enlevé la paratyroïde, et de nouveau une cicatrice, comme un collier. Le sein gauche enlevé, une cicatrice barrait sa poitrine. Et une autre encore sur le tibia, parce qu’on lui avait fait une greffe osseuse. Terribles à voir, toutes ces cicatrices, ces arêtes de poisson! Et elle qui avait tellement le sens de la beauté et de ce qu’est une femme! Quand on lui a pris son sein, elle ne voulait plus vivre. Elle chantait ce chant espagnol archaïque, le chant d’Agueda, Agueda, sainte et martyre à qui on avait tranché les seins et qui disait : « Le Seigneur m’en donnera d’autres ». 

Taos en Algérie 

Elle a peu voyagé en Algérie, bien qu’ayant la double nationalité. Elle a été invitée à la fin des années 60 pour donner une conférence à l’Aletti sur son frère Jean Amrouche. Là, elle s’est entendu dire par une chanteuse kabyle qu’elle « chantait les chants des Pères blancs »! Cet antichristianisme primaire a blessé ma mère. Elle y est retournée quelques temps après, invitée par le ministre Taleb Ibrahimi. On lui avait aussi demandé d’être l’invitée d’honneur du Festival Panafricain mais de ne pas chanter! Elle a refusé et a écrit un article : « En marge du festival panafricain d’Alger » dans Le Monde. Lors d’une troisième visite semi-officielle, elle a dit à certains ministres, en kabyle, tout ce qu’elle pensait. « Les reins ont fondu », leur a-t-elle déclaré, et elle a ajouté qu’elle allait « maintenant chanter pour faire fondre des colonnes vertébrales en bronze pour les reins déficients »! Elle a été arrêtée à l’aéroport, il a fallu l’intervention de Rédha Malek, alors ambassadeur à Paris, et d’Edmond Michelet pour la sortir de là. Après ç’a été fini, elle n’est jamais repartie. Elle n’est jamais retournée en Tunisie, je ne sais pas pourquoi. Le Maroc l’a accueillie plusieurs fois, pour qu’elle chante. Mais cela se faisait devant un public trié sur le volet. Un jour Mohamed Arkoun m’a dit : « Heureusement que Moulay Ahmed Alaoui a compris l’importance de ce que faisait votre mère! » Pourquoi fallait-il que ce soient les autres qui « comprennent »? * Taos m’a transmis une chose essentielle : la mort n’existe pas. Ensuite, j’ai compris qu’elle était l’incarnation d’un archétype de femme antique et tragique et que là résident les vraies racines. Elle devait d’ailleurs ressembler plus à sa grand-mère, Aïni, qu’à sa mère. Fadhma était plus « costaud », elle avait appris à filtrer les forces qui étaient en elle; surtout, elle avait un don du bonheur, un don de vivre l’instant présent que maman n’avait pas. Taos était comme une déesse chtonienne, sombre, alors que pour Fadhma, un rayon de soleil, une goutte de rosée sur une feuille, le rire d’un enfant faisaient oublier le chagrin. Maman, c’était le moulin qui broyait toujours. C’est de ce mouvement perpétuel de la meule en elle et de sa mouture qu’elle se nourrissait pour écrire.

 NB:  Le témoignage de Laurence Bourdil , recueilli par Marie Virolle, est tiré de la revue Algérie- Littérature /action ( n°3, Septembre-Octobre, 1996, p 179-186)


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