DzActiviste.info Publié le lun 25 Août 2014

Mahmoud Boudarène : «Une violence révélatrice de l’effondrement des interdits sociaux»

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mohamoud-boudarene-col_2359825– La violence dans les stades ne date pas d’aujourd’hui, mais c’est la première fois qu’un joueur est tué sur le terrain. De quoi ce drame est-il révélateur, d’après vous ?

Ce qui est arrivé à Tizi Ouzou est consternant. Un drame, un meurtre collectif – je crois que je peux l’appeler comme cela, dans la mesure où plusieurs projectiles ont été jetés dans le stade à la fin du match —, le lynchage d’un joueur parce que l’équipe locale a perdu la partie. Personne ne sait encore quel est le jet de pierre qui a atteint sa cible et qui en est responsable, mais voilà un passage à l’acte pour le moins inquiétant. Comment est-il possible que les sujets entrent au stade armés de projectiles et peut-être d’autres choses ?

Que font les services de sécurité à l’entrée des stades ? Si ces personnes sont ainsi armées, leur passage à l’acte, quand il survient, est alors prémédité. Ce qui est particulièrement préoccupant, parce que cela veut dire que la violence est inscrite dans le projet des individus. Elle est là, elle est à l’affût et n’attend que l’occasion pour se manifester.

Une frustration, une contrariété, les circonstances importent peu, son objet encore moins. Ce qui s’est passé au stade de Tizi Ouzou aurait pu survenir dans la rue, dans un cinéma, à l’occasion d’une altercation entre voisins, etc. Beaucoup de personnes se promènent avec un couteau dans la poche, un gourdin dans la voiture… La violence est là, présente partout autour de nous. C’est cela la violence sociale. Une situation qui témoigne de l’impuissance (ou de l’échec) de l’ordre institutionnel à se faire valoir dans l’espace public, mais qui est aussi révélatrice de l’effondrement des interdits sociaux indispensables pour apaiser la vie sociale.

– La violence serait-elle montée d’un cran en Algérie ?

Oui, la violence est montée de plusieurs crans. Plus grave encore, je crois qu’elle est devenue ordinaire, sans doute parce que les mécanismes sociaux et institutionnels qui doivent la contenir ne sont plus opérants. Le passage à l’acte agressif est devenu banal, facile. Pour un rien, l’individu manifeste sa colère et explose. Une violence sociale qui se nourrit de l’accumulation des nombreuses privations que vivent au quotidien les individus.

Perdre un match de foot, quoi de plus banal dans une société apaisée, sereine. Cela devient un drame quand cette frustration vient s’ajouter à beaucoup d’autres et quand la violence s’est emparée de la scoiété. Cette forme de violence fait écho je vous le disais dans un entretien précédent – à la violence insidieuse infligée au citoyen par la vie qu’il mène. Une violence qui a pris possession de son être et qui lui est devenue familière, une violence presque naturelle. Voilà pourquoi elle est devenue ordinaire, banale. La pauvreté, la misère, le chômage, le manque de loisirs, mais aussi la hogra et l’injustice sociale sont les éléments constitutifs de cette violence qui ronge de l’intérieur le citoyen et rend impossible son accomplissement personnel.

Cette violence institutionnelle démantèle le lien social et délabre les mécanismes régulateurs qui président à l’ordre dans la communauté. Voici réunies les conditions propices à la violence dans la société. Pourquoi ? Parce que l’individu forcé à une vie indigne est dépouillé de son humanité. Il rumine son désespoir, sa rancœur, son ressentiment. Ses capacités de discernement sont annihilées et les interdits sociaux n’ont, pour lui, plus de signification. Incapable de raisonnement et d’émotions, il réagit à l’instinct. Envahi par la haine, il est alors amené à adopter des comportements agressifs, violents, extrêmes.

– En cinq ans (2007-2012), 7 supporters sont morts et 2717 autres ont été blessés dans les stades. Cette violence est-elle propre à l’ambiance qui prévaut dans nos stades ou est-elle à l’image d’une société qui ne communique plus que par l’agressivité ?

Oui je le disais plus haut, notre société est violente et le passage à l’acte constitue le mode privilégié de dialogue et de résolution des conflits. Mais, le stade est une arène où se concentrent les foules. Chacun sait que quand l’émotion gagne la foule, le meilleur comme le pire peuvent arriver. Ainsi, l’ambiance du stade multiplie le risque de violence au moins parce que l’émotion agit comme un possible potentialisateur. Il est bien connu que le passage à l’acte agressif est facilité quand il est perpétré en groupe, avec les autres. Pourquoi ? Parce qu’il est anonyme et que le sujet qui a porté le coup fatal – quand celui-ci survient – ne peut pas être identifié. Il ne le sait peut-être pas lui même puisqu’il a agi avec les autres.

La responsabilité est donc partagée. Tout le monde est coupable. C’est le processus de désindividuation. Un terme spécifique qui donne leur sens aux actes de violence que le sujet commet plus facilement quand il est en groupe. Une logique qui prévaut également dans toutes les manifestations de violence des masses, les dégradations à l’occasion des émeutes ou encore des lynchages et des viols collectifs. Ce qui semble s’être produit au stade de Tizi Ouzou. Des projectiles lancés à partir des tribunes de «façon incognito».

Le responsable du jet de pierre qui a donné la mort n’est pas identifié, du moins a priori. Bien sûr, dans ces cas, l’enquête détermine toujours les responsabilités. Mais la logique collective, parce que le sujet perd son individualité dans le passage à l’acte, donne le sentiment d’irresponsabilité et donc d’impunité à son auteur : «Ce n’est pas moi, c’est l’autre, en tout cas c’est nous tous.»

De plus, l’effet foule autorise la levée des interdits qui inhibent chez l’individu les comportements répréhensibles. Un effet qui dilue la responsabilité individuelle dans le passage à l’acte collectif et donne à croire à l’auteur de l’acte qu’il est exonéré de sa culpabilité. Ce sont là les éléments qui expliquent, en tout cas en partie, pourquoi le stade est, sous tous les cieux, le lieu privilégié de l’expression de la violence.

– Quelle est la responsabilité de l’Etat ?

L’Etat n’est pas responsable en soi. Je veux dire que les institutions de la République n’y sont pour rien. Elles sont impuissantes face à la violence sociale parce qu’elles sont neutralisées par le pouvoir politique. En réalité, c’est ce dernier qui est responsable de la situation de délabrement dans laquelle se trouve notre société. Ce pouvoir a érigé la violence en mode de gouvernance. Voilà cinquante ans qu’il bâillonne les citoyens et qu’il leur interdit de prétendre à vouloir construire leur destin et celui de leur pays. Il a usé de brutalité et de violence pour réprimer toute manifestation politique ou sociale. Il a bâti un système où la hogra et l’injustice sociale sont la règle. C’est cela qui a conduit le citoyen algérien à ne plus respecter l’Etat et à ne plus croire à une possible autorité des institutions de la République.

Bouredji Fella
El Watan le 25.08.14 


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