DzActiviste.info Publié le jeu 25 Oct 2012

Mais qu’est-ce qui peut bien empêcher les algériens actuellement exilés de rentrer au pays ?

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Badreddine BENYOUCEF

 

Il ya de cela plus de 10 ans, j’ai posé la question qui orne le tire de cet article à mes concitoyens. Je me rends compte qu’elle n’a pas pris une seule ride ? C’est pourquoi je la soumets de nouveau aux lecteurs de LQA avec quelques seulement rafraîchissements d’usage :

J’ai été interpellé par cette question-réflexion lorsque je suis tombé sur un article de journal qui précisait que le Ministère de l’enseignement supérieur, faute de cadres et d’enseignements suffisants, allait faire appel aux retraités. Il leur proposait même 70% de leur salaire avec maintien de la retraite acquise.

Tiens, tiens !… A croire que le pays a été vidé de sa substance. Et il faut le croire si on arrive à une telle extrémité.

Ancien universitaire et actuellement «exilé en France», la proposition du ministre de l’enseignement supérieur m’a donc touché à double titre. D’une part, je me suis senti, comme le clament certains, comme un déserteur du sous-développement et que d’autre part, je ne pouvais pas rester insensible en ma qualité d’universitaire tout court.

Je souhaite parler de tous mes compatriotes qui sont éparpillés à travers le monde, à tous ceux QUI VEULENT RENTRER AU PAYS, mais que QUELQUE CHOSE RETIENT, très souvent malgré eux, à l’étranger

J’entends même, ici ou là, que les fortunes s’érigent en Algérie et non à l’étranger. Et c’est vrai, simplement pour l’avoir constaté. D’une part, lorsqu’on rentre au pays, on est frappé par le changement subi de statut de nos compatriotes. On parle maintenant de Milliards ! … Et je peux vous assurer et vous avez dû le constater (pour ceux qui viennent de visiter le pays) que dans l’ensemble, pour la classe moyenne, au point de vue matériel, ils sont mieux lotis que nous. Je ne parle pas de la classe des nouveaux riches qui circulent dans des voitures rutilantes, inaccessibles ici en France, même pour ceux qui ont une situation stable. C’est vous dire.

Alors… Qu’est-ce qui peut bien retenir les Algériens, très souvent mal en point à l’étranger, de rentrer au pays ?

Il y a à cela plusieurs raisons que je vais tenter de classer par ordre, de ce qui me semble prioritaire :

1. Il y a d’abord, la difficulté évidente du manque de liberté de mouvement en Algérie.

2. Je m’explique :
Les Algériens ont une peur viscérale de rester « coincés » en Algérie, si jamais la situation venait à empirer. Alors, ils espèrent acquérir une nationalité X, (actuellement la française et la canadienne sont les plus prisées) pour pouvoir circuler librement à travers le monde. A ce titre, je suis presque sûr qu’il y a énormément d’algériens qui ont réussi à acquérir une nationalité leur permettant de circuler librement à travers le monde ET QUI SONT ACTUELLEMENT EN ALGERIE. Et pourquoi me diriez-vous ? Eh bien tout simplement parce ce qu’ils ont rencontré des difficultés certaines à l’étranger (c’est un autre débat) et qu’une fois qu’ils ont acquis une nationalité « libre », ils sont revenus au pays pour y vivre normalement et ils sont très bien !…
Ceci pour vous dire, pour finir avec ce point, que si demain, la nationalité algérienne venait « subitement » par acquérir les prérogatives et les privilèges des autres nationalités (française ou canadienne par exemple) dont la principale est LA LIBERTE DE SE DEPLACER A TRAVERS LE MONDE, eh bien je suis sûr qu’il y aura un séisme démographique très bénéfique pour notre pays. A savoir, les algériens qui sont en Algérie et qui sont dans l’impossibilité de sortir vont tout faire pour aller voir ailleurs et revenir. Ils vont réaliser que notre pays n’est pas aussi inhospitalier qu’ils le croyaient, que nous le croyons ! … Et que nous autres, à l’étranger, on va se précipiter chez nous pour retrouver, d’abord notre pays et le bien-être d’y être. Cette seconde perspective est malheureusement hypothétique de nos jours…
Ceci nous amène à la question fondamentale de la dépréciation, depuis maintenant deux décennies, de la Nationalité Algérienne, avec tout ce que cela suppose comme humiliations aux frontières dès qu’on présente le passeport vert, avec la non équivalence de nos diplômes et autres brimades.

Peut-être que les efforts actuels de notre Président de redorer le blason national, vont-ils, dans un avenir proche, nous remettre en selle dans « le concert des nations ». Pour ma part, permettez-moi d’en douter un petit chouia.

2. Le second point est relatif au niveau de vie acquis à l’étranger. Et c’est un argument de taille et à double tranchant. Là, je réponds à une question qu’avait posée notre Président en juin 2000, lors du rassemblement de la Communauté Algérienne en France. Il avait dit en substance, en s’adressant à nous : « Je me demande lesquels vivent mieux : les Algériens qui vivent en Algérie où ceux qui vivent à l’étranger ? » Vaste débat.

 

Matériellement, et surtout avec la dévaluation drastique de notre pauvre dinar, il est certain que les Algériens exilés, même s’ils « vivent juste », ont tout de même un pouvoir d’achat bien plus élevé que les algériens du pays. Mais, il faut prendre cette remarque dans son contexte.
Amusons-nous à faire une simulation (en fait vécue) :

 

On est en France, on reçoit un couple d’algériens venus en vacances. Pour leur faire plaisir, on les invite au restaurant. On est à quatre. Si on a choisi un restaurant convenable, la facture va se situer autour de 100 euros.

Le même couple veut nous rendre la politesse à Alger. Un restaurant convenable, avons-nous dis. La facture va osciller aux alentours des 8000 dinars.

En termes, strictement absolus, les 100 euros ne représentent que 7% du salaire minimum en France alors que les 8000 dinars représentent 50% du salaire minimum en Algérie. ET C’EST ENORME ! … C’est un effort surhumain que produit l’algérien de l’Algérie par rapport à son frère de l’étranger.

Mais, comme je viens de le dire, cet argument est à double tranchant et ne se résume pas à une invitation au restaurant. Malgré cet exemple isolé, le Smicard algérien est, dans l’absolu toujours, mieux loti. Pourquoi ? Parce qu’il y a plusieurs facteurs qui interviennent en sa faveur :
A) Quelque soit la situation du Smicard algérien, même quelque fois désespérée, il a toujours une solution pour s’en sortir. La solidarité familiale, le contexte en lui-même n’est pas aussi inhumain que celui de l’étranger et bien d’autres considérations font que le fait « d’être chez soi » n’est pas aussi désespérant que cela.
B) Malgré sa situation telle que décrite précédemment, l’algérien Smicard en Algérie, a un projet à long terme bien établi. On vient de le voir avec la politique gouvernementale qui facilite l’accès au logement. Il y a eu 22000 modestes candidats au logement, rien que pour la capitale. A long terme, le smicard algérien, s’il sait bien gérer son budget, peut devenir propriétaire. Alors que l’exilé, soit il n’y pense même pas, soit il n’en a pas les moyens. On a même vu des propriétaires à l’étranger qui ne sont pas contents de leurs sorts. A quoi bon acquérir un bien à l’étranger ? Sans doute ont-ils pensé à la maxime qui nous rappelle qu’il vaut un petit chez soi qu’un grand chez les autres.

3. L’une des causes importantes qui retient les algériens à l’étranger provient justement de la façon dont on a été traité chez nous avant d’émigrer. Et c’est d’ailleurs la motivation principale de tous ceux et celles qui se sont dis un jour : « Y en a marre, je me tire ! … » Oui, la façon selon laquelle nos dirigeants ont divisé par strates les algériens. Je cite pour simple mémoire, les anciens moudjahidines, les enfants de Chouhadas, les militaires, on parle maintenant des enfants des anciens moudjahidines et peut être dans une génération, des petits enfants des anciens moudjahidines et ça peut nous amener au 4° millénaire, sans choquer personne.
Non, moi, cela me choque quelque part. Non part, qu’il ne fallait pas rendre hommage à nos anciens moudjahidines. Non, je trouve simplement que la façon dont le problème a été géré, a été en soi une ineptie immense. Les privilèges dont ils bénéficient ne laissent aucun algérien indifférent. Et je ne parle que des privilèges qui sont de notoriété publique : une licence d’achat de voiture tous les trois ans, une priorité pour les retraites de tous genres, des lettres de cachet à tout bout de champ pour régler leurs problèmes, des priorités pratiquement dans tous les actes de la vie –logement, terrain à bâtir, traitement à l’étranger, réévaluation régulière et constante des retraites- et bien d’autres avantages.
Ce qui est choquant devant une telle situation, ce n’est pas l’acquisition des privilèges, on n’est pas jaloux. Si l’Algérie leur donne cela, elle doit forcément le prendre quelque part… Et surtout en laissant sur le bord de la route ceux qui ont en le plus besoin. Je pense spécialement aux veuves de nos chouhadas qui ont été laissées au bord de la route sans que cela choque personne.

Non, l’ineptie dans ce domaine a été leur incursion systématique dans les affaires administratives de l’Etat. Je connais, pour ma part, un ancien moudjahid aujourd’hui décédé Allah Irrahmou, qui s’immisçait même dans la désignation des directeurs départementaux et même des walis. « Je veux Un tel à telle place et tel autre à telle place » et il n’y avait pas à discuter. Bien sûr avec tout ce que cela suppose comme dégâts incommensurables portés à l’économie nationale. L’expression « directeur analphabète trilingue » a bien été inventée en Algérie. Et cette injustice sociale provoquée par tous les ayants droits, a été, j’en suis convaincu, une cause principale du départ des algériens à l’étranger. Surtout ceux qui auraient pu faire partie de l’élite algérienne et qui font le bonheur actuel de plusieurs sociétés multinationales et autres labos de recherche dans le monde.
Enfin, pour en finir avec nos anciens moudjahidines, je connais aussi un certain nombre qui sont fiers de leur passé, qui vivent normalement, qui peinent quelques fois à joindre les deux bouts et qui ne se sont jamais immiscer de quoique ce soit dans la vie sociale et économique du pays. Ceux-là méritent notre total respect sans réserve.

 

4. Ce qui incite également les algériens à émigrer et surtout à ne pas revenir au pays, malgré les appels incessants des autorités, est une raison relative à l’éducation des enfants. Cette raison a ses sources bien ancrées dans l’évolution de la société algérienne post 62. Qui n’a pas entendu que les enfants de tel haut responsable sont au lycée de Genève, de Londres ou de Paris. Pour ma part, lorsque j’ai eu écho de telles rumeurs, je n’y ai pas accordé une attention soutenue. Pour la simple raison que je pensais que si de telles initiatives étaient prises par de très hauts responsables, dont des ministres nous dit-on, eh bien ce serait la preuve par neuf que le système éducatif algérien mérite largement sa réputation, usurpée ou non, « de gouffre à cancres ». Et surtout, je pensais que si la rumeur venait à se confirmer, il y avait vraiment du souci à se faire pour l’avenir de l’Algérie. Oui, en effet, si des ministres, censés soutenir les politiques gouvernementales, envoyaient leurs enfants à l’étranger pour y étudier, on peut les assimiler à des traîtres à la culture algérienne et à l’Algérie tout court.

 

Savez-vous qu’une grande marque de voiture qui vient de licencier deux hauts cadres parce qu’ils circulaient dans des voitures d’une marque concurrente. De même, pour nos chers ministres, si on a, quelque fois et très souvent supplié pour occuper un haut poste de responsabilité, on se devait au moins fidélité au système en inscrivant les enfants dans une école algérienne.

Et malheureusement, la rumeur s’est bel et bien confirmée au fil du temps. Et les autres algériens, aussi lucides que nos chers ministres, ont commencé à réfléchir sur la façon idoine de sauver leurs chérubins en leur offrant une bonne éducation. L’étranger leur tendait les bras, ils se sont jetés, convaincus d’avoir fait le bon choix.
Le 5ème point que j’ai mis volontairement en dernier, est relatif à la sécurité au pays. Je l’ai mis en dernier parce qu’à force de parler de la peur qui nous tenaille tous, nous avons fait, d’abord le lit et le jeu des auteurs des violences (je ne cite personne) et qu’enfin, l’insécurité ambiante au pays est somme toute relative. Je ne veux pas jeter l’anathème sur ceux qui pensent que le climat sécuritaire conditionne plusieurs choses. Et ils y citent pour l’exemple, le développement du pays, la croissance économique, le retour des algériens exilés et bien d’autres facteurs.
Non, la violence qui sévit en Algérie est, j’allais dire « normale ». Et plus on en parle en nous plaçant du côté des « éventuelles victimes » et plus elle perdurera. Oui, car la violence est présente dans tous les pays. L’IRA en Irlande, l’ETA en Espagne, la violence dans les territoires occupés, ont-ils poussé les irlandais, les espagnols ou nos frères palestiniens à émigrer en masse. Non que je sache.

Oui, tout homme normalement constitué a peur de la violence. Oui, c’est vrai que vivre calfeutré dans des maisons barreaudées est quelque fois stressant pour les esprits, mais je suis convaincu que ce n’est pas la cause essentielle qui retient nos compatriotes-exilés à rester à l’étranger.

 

Enfin, quoi de mieux pour conclure mon point de vue que de vous soumettre une statistique effarante qui vient de tomber : Sur les 700 ministres que l’Algérie a eu depuis l’indépendance, 500 vivent à l’étranger : Tout est dit !…

CONCLUSION :

Telles sont mes réflexions présentes sur les motivations qui incitent les algériens exilés à ne pas rentrer au pays. Il y a bien sûr des situations diverses. Mais, je suis convaincu que dans tout algérien exilé se cache un autre qui le pousse, soit à rentrer au pays, soit tout au moins à songer à rentrer dans un proche avenir. Je trouve que c’est réconfortant à plus d’un titre. Ne serait-ce que pour dire aux fossoyeurs de notre pays, que les algériens qui se trouvent actuellement à l’étranger, même s’ils ne sont pas physiquement en Algérie, gardent l’espoir d’y retourner.

Badreddine BENYOUCEF, Nîmes France


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