« Tu sais, souvent, c’est celui qui a été le plus patient qui finit par avoir une info que les autres n’ont pas. » Tandis que nous attendons dans le hall de l’imposant hôtel El Aurassi, qui domine les hauteurs d’Alger et que les habitants surnomment « le radiateur », la consœur avec laquelle nous collaborons prend les choses avec calme, à rebours de l’effervescence des autres journalistes qui fourmillent maintenant dans la ville à deux jours de la présidentielle du 17 avril. C’est la troisième fois que nous venons à l’hôtel pour essayer de négocier un simple rendez-vous avec un observateur électoral de l’Union africaine.

Il a fallu attendre depuis le début. Un mois plus tôt, le 11 mars, les premiers jours printaniers réveillaient Paris quand je suis allé à l’ambassade d’Algérie. A l’accueil, où je dépose ma demande de visa, la réceptionniste est confiante : « Quelques jours, pas plus. » Mais les jours se transforment en semaines. Et toujours la même réponse, invariable et usante : « Votre dossier a été transmis à Alger. Nous attendons leur réponse. »

Et « Alger » n’est pas pressée. Il faut attendre. Mes confrères sont dans la même situation. Nous nous tenons informés. L’élection approche, nos espoirs s’amenuisent. Je commence à travailler sur des sujets depuis Paris, sans être sur place. Nous allons devoir nous contenter d’une parole rapportée ou, au mieux, de conversations impersonnelles par téléphone, avec la Méditerranée entre nous. Je voulais rencontrer les jeunes humoristes algériens qui tournent en dérision le régime, il faut se borner à les joindre par internet ou téléphone. Ils disent oui pour un entretien, mais non pour parler de politique. Puis ils ne répondent plus du tout. Ont-ils peur ? Il faut faire avec ce qu’on a, tout en gardant l’idée dans un coin de la tête que les choses pourraient se débloquer.

Feu vert

Mardi 8 avril, 20h30. Un coup de fil de l’ambassade. C’est le feu vert tant attendu. Le temps d’envoyer et récupérer le passeport, trouver un vol, boucler les articles en cours et lancer les premiers rendez-vous, je décolle pour Alger, excité et tendu. Nous sommes déjà vendredi 11 avril. Plus que six jours avant l’élection et je devrai repartir le 20 avril, au plus tard. Le régime n’a ouvert le pays aux journalistes que pour quelques jours. Il ne veut pas qu’on vienne fourrer le nez dans ses affaires et il n’envisage visiblement pas de deuxième tour. Il va falloir travailler vite, au dernier moment. Et sur une zone limitée : le visa et l’accréditation ne m’autorisent pas à quitter Alger.

Dans l’avion, mon voisin d’une cinquantaine d’années jette un œil aux dépêches que je relis. Curieux, il devine que je suis journaliste et se lance dans une diatribe à voix haute contre Abdelaziz Bouteflika, malade, qui se présente pour un quatrième mandat, tandis que l’appareil vibre en traversant la couche de nuages dans sa descente sur la somptueuse baie d’Alger.

Des passionnés de politique

Comme lui, presque tous les Algériens que je vais rencontrer pendant cette mission sont désireux de parler. Il y a le vendeur de savons, qui me hèle dans la rue – « Reporter ! » –, les jeunes qui m’indiquent tous les bureaux de vote du quartier mais qui n’y mettront pas l’orteil, le chauffeur de taxi qui ne voulait pas voter mais a changé d’avis et soutiendra l’opposant Ali Benflis, « parce qu’ils [le camp Bouteflika] m’ont trop énervé à le traiter de terroriste », l’homme qui tient l’alimentation générale et pense que ceux qui fêtent Bouteflika ont tous été payés. La liste serait interminable. Ils me parlent de politique, sans que j’évoque le sujet. Ils se moquent du régime, mais pointent rapidement la tristesse, voire la honte de voir leur pays élire un homme incapable de parler face à ses électeurs.

On m’avait dit que les Algériens se désintéressaient de la politique. Ce n’est pas exact : ils s’en détournent, par lassitude, résignation, rejet, mais ils l’observent d’un œil attentif. A Alger, revient un triptyque des préoccupations : logement, emploi, mariage.

« Ce n’est pas de la censure, hein ! »

Mais derrière cette parole libérée, il y a une autre réalité. Souvent, les interlocuteurs redoutent d’être cités nommément ou photographiés. Alors que je suis en plein entretien avec des jeunes pour un reportage dans la Casbah d’Alger, la police nous interrompt pour réclamer mes documents et passe un coup de fil, en précisant : « Ce n’est pas de la censure, hein ! » Certes, mais c’est intimidant pour mes interlocuteurs.

Bien plus grave, la chaîne Atlas TV, critique à l’égard du président, a été brutalement fermée, le 12 mars, tandis qu’Ennahar TV, chaîne pro-Bouteflika, diffuse en continu un reportage accusant les partisans de Benflis d’importer des armes de Libye. Le quotidienAlgérie News, opposé au quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, comme une grande partie de la presse francophone, a été privé de la publicité des administrations et des entreprises publiques en représailles.

Une journée dans les bureaux de vote

Jeudi 17 avril, jour de l’élection, encore une fois, le pays a deux visages. Le matin, le chef d’un centre de vote accueille les journalistes avec ses plus beaux sourires. Mais, l’après-midi, alors qu’approche l’heure du dépouillement, il demande ce que je fais encore là, veut en savoir plus sur moi et ce que je trafique avec mon téléphone à tweeter. Il me demande de me lever d’une chaise à côté des observateurs, où les membres du bureau de vote m’ont pourtant gentiment invité à m’asseoir.

Dans le centre de vote voisin, la police m’appelle, vérifie mes documents (passeport, badge, accréditation), convoque le chef du centre, qui vérifie à son tour, puis plusieurs chefs de bureaux (chaque centre a plusieurs bureaux) tour à tour. L’un d’entre eux veut savoir ce que j’écris sur mon carnet. En repartant, le chef du centre de vote, très agacé de ma présence, me demande si je serai là pour le dépouillement : « Je dois prévenir. » Il affirme que j’ai besoin d’une accréditation spéciale (il n’en faut aucune). Il me demande d’écrire dans mon cahier que « toutes les opérations se passent de manière très très claire ». Je lui dis que si je ne peux pas entrer dans le centre ce soir pour suivre le dépouillement, je l’écrirai. Il s’énerve : « Faites comme vous voulez ! », avant de me tourner le dos, furieux. Un passant me regarde, l’air désolé : « C’est ça l’Algérie. » Que veut-il dire ?

Rires sous cape

Le lendemain matin, des jeunes travaillant pour le ministère de la Communication ricanent sous cape en regardant la dernière vidéo du « Petit Journal » sur un ordinateur. Depuis plusieurs semaines, l’émission de Canal+ tourne en dérision cette élection ubuesque et fait un tabac en Algérie. Cette fois, « Le Petit Journal » se moque de « l’arrivée dynamique »en fauteuil roulant d’Abdelaziz Bouteflika. Pourtant, c’est bien lui qui va être présenté comme le président élu dans quelques heures. Une de leurs responsables les remarque, passe derrière eux, et se fâche : « Coupez moi ça ! Vous n’avez pas le droit de regarder ça ! » Deux minutes plus tard, ils regardent des caricatures de Bouteflika. Même eux ne croient pas à l’élection qu’ils sont supposés promouvoir.

Finalement, les autorités avaient raison. Pas besoin d’un visa au-delà du 20 avril pour un éventuel second tour. Abdelaziz Bouteflika, qui n’est pourtant pas apparu une seule fois devant ses électeurs, est réélu au premier tour avec 81,49% des voix. Les arguments sur la stabilité qu’il est supposé incarner ont-ils porté ? Pourtant, le pays ne semble pas si stable. Deux jours plus tard, au moins 14 militaires ont été tués par des jihadistes en Kabylie, selon l’agence Reuters. L’adversaire d’Abdelaziz Bouteflika, Ali Benflis, promet de créer un nouveau parti, mais personne ne semble surpris de la réélection du président.

Au fait, ma consœur avait raison. Nous avons dû revenir une quatrième fois à l’hôtel pour avoir notre rendez-vous, mais la patience a payé. Nous l’avons finalement obtenu.