DzActiviste.info Publié le ven 21 Juin 2013

Malik Aït Aoudia et Séverine Labat à Algeriepatriotique : «La secte du qui-tue-qui panique»

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Malik Aït Aoudia. D. R.

Malik Aït Aoudia. D. R.
Algeriepatriotique : Votre documentaire sur les moines de Tibhirine, diffusé sur France 3, a semble-t-il réalisé un record d’audience…
Malik Aït Aoudia et Séverine Labat : Les chiffres de l’audience que nous connaissons ne concernent que la France métropolitaine. Mais si nous en jugeons par les réactions de téléspectateurs de Tunisie, du Maroc et bien sûr d’Algérie que nous avons reçues à travers les réseaux sociaux, le documentaire a été très suivi également au Maghreb. Nous recevons des propositions de télévisions du monde entier qui souhaitent diffuser le documentaire. On peut donc en effet parler de succès. Mais au-delà de l’audience exceptionnelle pour un documentaire diffusé en seconde partie de soirée, nous retenons que la part d’audience n’a cessé de croître. Pour les spécialistes, c’est le signe que le documentaire, loin de lasser les téléspectateurs, les a au contraire captivés. Même ceux qui ont pris le documentaire en cours sont restés jusqu’à la fin. Pour finir, le documentaire a battu un blockbuster américain avec Bruce Willis et Halle Berry diffusé en même temps sur M6. Notre égo s’en porte mieux depuis (rires).
Qu’est-ce qui explique cet intérêt soutenu pour une affaire qui remonte à près de 20 ans ?
Il y a à notre avis plusieurs paramètres. Le premier est que l’histoire de l’enlèvement et de l’assassinat des sept moines de Tibhirine a, dès 1996, mobilisé la conscience universelle. Le monde entier s’est senti concerné par le martyre de ces hommes de paix qui ont consacré leur vie à faire le bien autour d’eux. Par ailleurs, cette tragédie qui a touché des chrétiens en terre d’islam a comme vous pouvez l’imaginer également des résonances dans le contexte d’instabilité que traversent des pays comme l’Irak, la Syrie, la Libye ou l’Egypte. Le film Des hommes et des Dieux a ensuite replacé le parcours des moines de Tibhirine sur le devant de la scène. La fiction de Xavier Beauvois est très centrée sur le parcours spirituel des moines. Malgré des erreurs factuelles, tout à fait normales s’agissant d’une fiction, le public a été touché par la force de l’engagement et la puissance du message de Tibhirine. Il restait à raconter la tragédie vécue par les moines en la replaçant dans le contexte plus large de la guerre civile algérienne. Ce que nous nous sommes efforcés de faire en étant le plus proche possible de la réalité afin de rendre un hommage à ces hommes d’exception. C’est en quelque sorte un mélange de toutes ces raisons qui a fait le succès du film documentaire Le martyre des sept moines de Tibhirine.
Le contact avec les personnes interviewées en Algérie, notamment les anciens chefs terroristes, a-t-il été facile ? Comment ont-ils répondu favorablement à votre sollicitation pour le documentaire ?
Ni facile ni difficile. Long est le terme approprié. Vous imaginez bien que pour faire un tel documentaire, on commence à travailler des années avant la réalisation. Séparément, puis ensemble, nous avons travaillé sur l’enlèvement et l’assassinant des moines de Tibhirine depuis 1997. Nous n’avons pas attendu la veille du tournage pour solliciter les témoignages des acteurs de cette tragédie. La plupart parlent pour la première fois devant une caméra mais cela fait des années que nous sommes en contact avec eux. Certains étaient au maquis, en prison ou perdus dans la nature. Il a fallu des mois et des années pour les identifier, les rencontrer, établir une relation de confiance, vérifier et recouper mille fois tout ce qu’ils nous disaient pour ensuite les convaincre de parler devant une caméra. Nous avons pu lire que certains confrères étaient surpris que nous ayons pu réaliser certains entretiens. Il faudrait donc s’excuser pour leur incompétence. On ne leur demande pas ce qu’ils faisaient lorsque nous étions sous la pluie dans un hameau, la nuit en hiver, dans la montagne de Tablat ou de Chréa pour convaincre un repenti de nous conduire chez son ancien responsable pour essayer de savoir où se trouve un ancien détenu qui connait un geôlier des moines… Notre documentaire est le fruit de ces années de travail. On ne leur reproche pas d’être restés assis sur une chaise, qu’ils ne nous reprochent pas d’avoir fait notre travail comme nous estimions devoir le faire.
Votre documentaire a contribué à démonter la thèse du qui-tue-qui développée dans les milieux anti-algériens en France depuis les années 1990 à ce jour.
Pour être honnêtes avec vous, cette histoire de thèses des uns et des autres ne nous intéresse pas. Nous n’avons pas voulu opposer une thèse à d’autres. Ce n’est pas comme cela que nous travaillons. Ce qui nous intéresse, ce sont les faits. Du début à la fin du documentaire, il n’y a que des faits et des témoignages d’acteurs directs du drame devant une caméra. Vous remarquerez que personne n’a remis en cause ce qui est dit. Il n’est jamais question comme dans d’autres documentaires de «l’homme qui a vu le cousin de celui qui peut-être aurait été présent près de l’arbre où un ours a avalé en une bouchée un éléphant face à une caserne du DRS». Pour notre part, nous n’avons pas de thèse, nous n’avons que des faits. La différence est là.
Quelle a été la réaction des tenants du qui-tue-qui ? 
Si on en juge par leurs réactions publiques, la secte est déchaînée. On peut même dire qu’ils ont perdu leur sang-froid. Nous en voulons pour preuve la panique qui les gagne : on nous reproche d’avoir fait notre travail parce que le leur, c’est-à-dire des heures de reportage et des livres ou des articles à profusion, n’a convaincu personne. Parce qu’ils n’ont rien à opposer aux faits et témoignages de notre documentaire, ils signent une pétition pour introniser le juge Trévidic seul au monde à pouvoir établir la vérité. Les victimes de la barbarie islamiste ne sont qu’un alibi pour des desseins politiques. Leurs pathétiques gesticulations montrent que tout ce qui compte pour eux, c’est la possibilité de traduire devant la justice française les responsables algériens qui ont empêché les terroristes du FIS et du GIA de prendre le pouvoir en Algérie. Ils n’ont que faire des moines de Tibhirine ou de la population de Bentalha.
Ils continueront de défendre la thèse la responsabilité de l’armée algérienne dans cette tragédie ?
Ces «tenants de la responsabilité de l’armée algérienne dans cette tragédie», comme vous dites, ne sont pas nombreux mais bruyants comme tous les activistes. Ils fonctionnent comme une secte. Depuis 1996, en dehors de fables qui ne résistent pas une minute à la confrontation avec les faits, ils n’ont jamais été capables d’apporter le moindre élément sérieux. Sur ce dossier, les plus virulents sont Armand Veilleux et Jean-Baptiste Rivoire.
Commençons par Armand Veilleux. C’est l’ancien procureur de l’ordre cistercien et il se comporte comme au temps de la «Sainte Inquisition». Il désigne un coupable et cherche ensuite comment établir sa culpabilité. Son acharnement à prouver que l’armée algérienne est coupable est tel qu’il ne se rend même pas compte que dans cette «mission» qu’il s’est assignée il dit tout et son contraire. Si vous le suivez, il faut être d’accord avec Tigha qui dit que les moines ont été enlevés par l’armée et tués par le GIA, avec Buchwalter qui dit que les moines ont été enlevés par le GIA et tués par accident par un hélicoptère de l’ANP et, enfin, avec Moulaï qui prétend que les moines ont été enlevés et assassinés par l’armée algérienne. Ses malsaines obsessions l’empêchent de voir que les trois «thèses», outre qu’elles sont fausses, sont contradictoires et antinomiques. Ce Torquemada moderne aurait au moins pu faire semblant d’en choisir une pour paraître crédible.
Après Armand Veilleux le grand inquisiteur, Jean-Baptiste Rivoire est le petit délateur. Il a été capable de monter une cabale pour «tuer professionnellement» Didier Contant, un confrère qui avait «commis le crime» de se rendre en Algérie pour enquêter en dehors des directives de la secte. L’hebdomadaire français Téléramavient dans une enquête très fouillée de décrire «les dessous pas très propres de Spécial Investigation», l’émission pour laquelle il travaille sur Canal plus, des donneurs de leçons qui utilisent des méthodes contraires à toute déontologie. L’oracle de Tibhirine est allé sur son mur Facebook jusqu’à appeler à une campagne auprès du président de France Télévisons contre notre documentaire qu’il n’avait pas vu. La haine est si forte qu’il exige la censure pour notre travail. C’est pitoyable de la part de quelqu’un qui traite depuis des années l’histoire contemporaine algérienne sous le seul angle de délirants complots auxquels il est seul à croire. Il est même capable de vous soutenir qu’un jeune homme qui livrait des pizzas au ministère de la Défense a assisté à une réunion avec tous les chefs de l’armée qui programmaient l’utilisation de martiens pour tuer les moines sans laisser de traces. Mais bien sûr, ce «témoignage» sera filmé avec un comédien en ombre chinoise et un autre comédien pour doubler la voix du pizzaïolo. Pour les autres, il n’y a pas grand-chose à dire, sinon que François Burgat est toujours un commissaire politique qui condamne de façon abjecte tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Il se comporte comme un khmer vert et passe son temps à salir ceux, y compris parmi les chercheurs, qui ont le malheur de contrarier sa vision du triomphe des islamistes. Sur les moines de Tibhirine, ne cherchez pas une information ou un fait dans ses écrits. Il n’y a que fiel, tout ce qui compte c’est mettre «hors d’état de nuire» tous ceux qui ont empêché la victoire du FIS et du GIA. Enfin, et cela était bien évidemment attendu, les vomissements des déchets du FIS, de laDjazara et du Fida. Ils ont innové en transformant le nom de Malik Aït Aoudia en Aït Yahoudia et en convertissant malgré elle Séverine Labat au judaïsme. C’est ce que nous avons pu lire sur le mur Facebook de Karim Moulaï, «le témoin clé» de Jean-Baptiste Rivoire qui comme Armand Veilleux et François Burgat n’a bien sûr rien à dire sur ces dérives antisémites. Pour vos lecteurs, il faut d’abord rappeler qui est Karim Moulaï. C’est un mythomane qui se fait passer pour un ancien du DRS. Pour les non-avertis, on aurait affaire à un ancien officier alors que c’est juste un ancien indicateur, c’est-à-dire une ancienne balance, un ancien «biyaâ», ce que toutes les communautés humaines considèrent comme la lie de la société. Karim Moulaï la balance était donc fait pour s’entendre avec Jean-Baptiste Rivoire le petit délateur. Ils partagent une vision voisine des rapports humains. Sur Facebook, Karim Moulaï a poussé le délire jusqu’à affirmer que nous aurions reçu 150 millions d’euros de l’Etat algérien pour faire ce documentaire. Si c’est avec ce type «d’informations confidentielles» qu’ils construisent leur certitude, le prochain documentaire de fiction de Jean-Baptiste Rivoire consacré à l’Algérie relèvera de la pure comédie.
Avez-vous rencontré des blocages en France pour la production puis la diffusion du documentaire ?
A partir du moment où France 3 s’est engagée à préacheter le documentaire, nous sommes entrés dans un processus de production «normal». Nous n’avons rencontré en France ou en Algérie aucun blocage pour travailler.
Y a-t-il une relation entre votre documentaire et la récente visite de Hollande en Algérie ? Autrement dit, le reportage intervient-il dans un contexte de réchauffement des relations entre Alger et Paris ?
Au moment de la visite de Hollande en Algérie, le documentaire était déjà fini et lorsque nous avons commencé à discuter du documentaire avec France 3, François Hollande n’était pas encore candidat. Pendant le tournage, nous suivions la campagne électorale française sans savoir qui serait élu. Un tel documentaire c’est plusieurs mois de production et il était impossible de savoir quel serait l’état des relations entre les deux pays au moment de la diffusion.
Y a-t-il une différence dans le traitement de l’affaire de l’assassinat des moines de Tibhirine depuis l’arrivée des socialistes au pouvoir ?
Nous n’avons pas vu de changement. Mais peut-être quelque chose nous a-t-elle échappé.
Votre documentaire met l’accent sur l’osmose qui existait entre la population locale et les moines trappistes, mais il dévoile aussi une relation ambiguë avec les groupes armés qui sévissaient dans la région. 
Cette osmose était réelle. Quiconque a pris la peine d’en parler avec les habitants de la région ou avec ceux qui visitaient le monastère vous le dira. Pour ce qui est de la «relation ambiguë» comme vous la qualifiez, Frère Luc n’a pas cherché à soigner des terroristes pour soigner des terroristes ou les aider, cela serait monstrueux de le prétendre. Il a soigné tous ceux qui se présentaient sans arme au monastère. Savait-il que certains étaient des terroristes ? Oui, il le savait. Pouvait-il faire autre chose que les soigner ? A part quitter le monastère pour ne pas être confronté à cette situation, il était difficile lorsqu’on est sans défense de ne pas soigner quelqu’un sous la menace des armes. Sachant qu’un groupe terroriste attend à la porte du monastère que vous ayez soigné leur blessé, qu’aurions-nous fait, qu’auriez-vous fait à la place de Frère Luc ? Il ne faut jamais oublier le contexte sécuritaire dans la région de Médéa entre 1994 et 1996 lorsque l’on veut porter un jugement.
Suivant les éléments de votre enquête, la vie des moines aurait-elle pu être épargnée ?
Pour être honnêtes, nous n’en savons rien. Notre travail est d’établir ce qui a été et pas ce qui aurait pu être. Nous préférons laisser le registre de la fiction à d’autres.
Reste-t-il encore des zones d’ombre dans cette affaire qui a fait couler beaucoup d’encre ?
Si vous entendez par zones d’ombre des doutes sur les responsables de l’enlèvement et l’assassinat des sept moines de Tibhirine, il n’y en a pas. Cette affaire a été montée et gérée de bout en bout par Djamel Zitouni, le chef du GIA. Est-ce qu’il reste des choses à découvrir ? Evidemment, certains acteurs ne sont plus, on ne saura donc jamais ce qu’ils savaient. Par ailleurs, d’autres repentis ou diplomates et militaires français permettront peut-être de préciser certains points s’ils venaient à parler. La connaissance de la vérité est une quête, elle n’est jamais finie.
Les éléments d’information contenus dans votre documentaire seront-ils pris en considération par la justice française ? Avez-vous été sollicités par les magistrats en charge du dossier ?
Il n’y a bien qu’Armand Veilleux pour souhaiter que Malik Aït Aoudia soit convoqué et entendu comme témoin par le juge Trévidic. Si on les laisse encore macérer un peu, avec Jean-Baptiste Rivoire et François Burgat, ils demanderont bientôt que nous soyons poursuivis pour complicité d’assassinat. Nous ne travaillons pas pour la justice française qui est libre de tenir compte ou pas du travail des uns et des autres. Cela ne nous concerne pas. Nous n’avons pas été sollicités par les magistrats en charge du dossier. Du reste, pourquoi devrions-nous l’être ?
Le Figaro annonce que l’avocat Patrick Baudoin a écrit à François Hollande pour lui demander d’intervenir pour que le juge Trévidic puisse se rendre en Algérie ?
Nous avons lu l’article du Figaro sur la lettre à François Hollande, il est accompagné par une interview d’Armand Veilleux. Mais ne nous y trompons pas, le véritable destinataire de la lettre et du dossier du Figaro n’est pas le président français mais le juge Trévidic. Médiatiquement, ils font tout pour le mettre sous leur influence. En effet, ce sont des menaces déguisées, une façon habile de mettre la pression sur Marc Trévidic, de lui faire comprendre que s’il a le malheur de penser à s’écarter de la voie tracée par la secte, il sera lapidé en place publique. La secte ne désarme pas, c’est son baroud d’honneur.
Interview réalisée par Aït Amara et Mohamed El-Ghazi


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