DzActiviste.info Publié le jeu 22 Mai 2014

Mécanique de l’immobilisme et fécondation des impasses

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BenabiPar Abdelhamid Charif

Note de l’auteur :

Cette contribution est une version actualisée et modifiée d’un précédent article paru dans Le Quotidien d’Oran du 21-06-2009 et  El-Watan du 21-06-2009

 

« L’action est la molécule de l’histoire ! ». C’est par ce bref énoncé, et cette simple et surprenante définition, que commença, par une paisible soirée printanière de l’année 1972, une conférence à l’adresse des élèves du prestigieux lycée Amara Rachid. Nous étions incapables de suivre ce quidam de conférencier et je ne je me souviens personnellement que de cette courte phrase. Elle était toutefois suffisante pour nous accrocher toute la soirée et laisser une impression singulière sur moi et sur mon ami Kamel. Ce dernier postula d’ailleurs sur le champ, avec la rigueur d’un élève de Première Mathelem : « Tu sais Hamid, ce mec c’est un mokh ». C’est tout un programme, un mode de vie, cette petite phrase. Ayant raté la présentation faite par le proviseur, c’est bien plus tard que j’apprendrai que le conférencier répondait au nom d’un certain Malek Bennabi. Ce Monsieur ne devait certainement pas ignorer que cette bonne parole prêchée à une telle hauteur, devant de jeunes adolescents, soumis au quotidien à l’endoctrinement du socialisme et d’une certaine révolution agraire avec ses interminables cérémonies de partage des bénéfices réalisés à coups de décrets, avait très peu de chance de provoquer l’effet escompté. Il devait cependant être tout aussi sûr, que toute bonne parole pouvait et devait inéluctablement, tôt ou tard, par la grâce divine, livrer ses fruits mûrs, tel cet arbre sobre et majestueux, aux racines fermes et ramures élancées dans le ciel.

La durée de maturation semble hélas s’éterniser et nous sommes certainement loin du moment de la récolte, car de nos jours, en Algérie, il est plutôt question d’impasse, d’inaction, et d’immobilisme. Le statu quo est devenu une sorte de position confortable d’équilibre que l’on reprend invariablement quelles que soient les perturbations ou dissidences. La doctrine de support doit se baser sur les probabilités d’erreur excluant tout succès de l’équation. L’inaction est le seul garant du risque zéro. Autrement dit, une nation qui ne recule pas avance. En clair et décodé, des conditions idéales pour l’individualisme prédateur, la rapine, la corruption, et autres sports favoris annexes. Loin d’embarrasser ou déstabiliser ses responsables, ni de servir comme simple excuse ou alibi, ainsi perçue et funestement positivée, l’impasse « féconde » devient désormais alors un objectif devant être consolidé et farouchement défendu. Le changement, pour ceux qui le souhaiteraient encore, se réduit alors à une fonction à une seule variable, le temps. C’est ainsi que le plus intègre des responsables Algériens finira, par devenir petit à petit une sorte de robot, partageant avec le concours de l’horloge, l’expédition des affaires courantes, et par perdre du coup tout sens d’initiative et toute capacité à déployer la moindre envergure pour faire face aux dérives et neutraliser la médiocrité et perversion rampantes. Que restera-t-il alors de la notion de responsabilité ?

Un autre souvenir personnel, qui mérite également évocation et méditation, par cette période interminable des vaches maigres, est cette fameuse grève des élèves de L’Ecole Nationale Polytechnique en 1976/77. Elle dura suffisamment pour que le ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, Feu Benyahia, décide de dépêcher sur place son secrétaire général en personne, l’imposant et éloquent Mr Dembri, pour mettre un terme à la perturbation. Aussitôt arrivé, en compagnie de quatre ou cinq gaillards intimidants et impeccablement vêtus, celui-ci imposa un silence total immédiat. « Vous voulez être écoutés, eh bien je suis ici pour cela. Toutefois par mesure organisationnelle, toute personne désirant prendre la parole, doit d’abord donner son nom et ses coordonnées à mes collaborateurs. » Stratégie qui porta ses fruits immédiatement. La plupart des virulents meneurs de la grève perdirent la voix ce jour là. Je dois dire que moi-même, faisant pourtant partie de la majorité silencieuse entraînée à son insu dans la grève, je ne pus m’empêcher de ressentir la trouille. Il eut débat quand même, certains braves camarades purent exprimer timidement quelques revendications revues à la baisse. La tutelle allait gagner sans gloire, mais haut la main, une simple querelle contre de jeunes adultes à peine sortis de l’adolescence. C’est alors que se leva, au fond de la salle, la main d’un étudiant, si frêle et si effacé qu’on ne daigna même pas lui demander son nom. Il faisait probablement partie, lui aussi, des suiveurs non convaincus. Il se mit soudain et calmement à débiter toutes les revendications en reprenant scrupuleusement tous les termes et propos virulents répétés lors des assemblées précédant cette rencontre. Pourquoi a-t-on omis de lui demander son nom ? L’a-t-on reconnu comme quelqu’un de spécial, ou l’a-t-on tout simplement sous estimé de par son profil bas, et que l’issue de la bataille était de toute façon scellée ? La réponse ne se fit pas attendre, avant même qu’il eut fini son intervention. « Taisez-vous ! Vous êtes un réactionnaire !» s’écria Mr Dembri en tapant du poing sur la table et en se levant brusquement. Sentence qui, à l’époque, pouvait vous envoyer finir vos études dans les geôles de Lambèse ou Berrouaghia. Mais oh stupeur ! Que se passa-t-il ? Un éclat de rire collectif envahit l’amphithéâtre. Ce fut si inattendu et si spontané que même Mr Dembri perdit de son assurance. Cet étudiant, si frêle et si effacé, n’était ni plus ni moins que le jeune frère du tout puissant président Houari Boumediène. La grève prit en fait fin après satisfaction de quelques revendications légitimes et quand la masse silencieuse se décida à peser dans la balance. Je suis certain que cette fameuse réplique de réactionnaire n’a pas manqué de provoquer d’autres fou rires au niveau du ministère et de la présidence.

On l’aura cependant bien compris, la morale de l’histoire est ailleurs, et est si limpide et si claire qu’elle ne mérite pas plus de détails. Ou plutôt si, un dernier détail, relatif à l’incontournable et légendaire professeur Mohand Aoudjhane. Ce premier algérien agrégé en mathématiques constitua, pour plusieurs promotions, le rempart principal et souvent fatal pour l’accès au prestigieux diplôme de polytechnicien. L’excellence et la sévérité excessive sont normalement incompatibles et le professeur Aoudjhane constitue l’unique exception confirmant la règle. Gare aux imitateurs et autres médiocres en quête d’une vaine excellence ! Aux étudiants qu’il jugeait inaptes, Aoudjhane recommandait avec insistance de rejoindre la faculté, et ceux qui ne suivaient pas son conseil le regrettaient. Toutefois, sa rigueur très sévère, et parfois excessive, était acceptée, respectée, voire admirée, par tout le monde, car son propre fils en était la plus grande victime. Ce n’est donc pas par hasard, que l’université Algérienne, à l’époque, rivalisait avec les toutes meilleures universités du monde.

Cher camarade Boukharouba, ou que vous soyez,  salut polytechnicien sur vous. Il m’arrive fréquemment encore d’émettre de vives critiques sur l’œuvre et les responsabilités de votre frangin de président ; et notamment ses pulsions de putschiste ainsi que sa révolution agraire et l’idéologie de support, mais … Mais, je mesure maintenant, chaque jour davantage, y compris en écrivant ces lignes, combien je lui suis redevable, de m’avoir offert ce pôle d’excellence, qui me permet aujourd’hui, à moi et mes semblables, de rayonner à travers le monde, en dehors du pays évidemment, avec en prime, un complexe acquis de supériorité. Tant pis pour la modestie et la crédibilité. Cela me suffit que vous et vos semblables, me compreniez. Ce pôle polytechnique d’excellence, concentré de compétence, initialement édifié pour servir d’exemple à suivre, une référence, semble aujourd’hui devenir, selon les cris de détresse qui me parviennent, l’exemple à abattre, ayant définitivement perdu sa bataille contre la médiocrité et la déchéance.

Les parcours exemplaires d’un Mohand Aoudjhane ou d’un Malek Bennabi, ne sont plus de mise aujourd’hui, et n’auront bientôt plus droit de cité. Et c’est plutôt à l’étranger qu’on peut fièrement évoquer et faire apprécier ces modèles. Le rapport pédagogique d’Aoudjhane avec son fils, n’est pas sans rappeler l’examen légendaire que l’illustre savant Timoshenko, fit passer à son fils, en public et dans le jardin vitré de la faculté. Il dura de longues heures et semblait se prolonger tant que le candidat arrivait à trouver des réponses aux questions de plus en plus difficiles. Il ne prit en fait fin que quand Madame Timoshenko, dont la patience s’épuisa, se mit à taper et briser les vitres.

Revenant à cette soirée de 1972 et à cette mémorable conférence ratée, j’admets avoir à maintes reprises essayé de définir la chimie de l’inaction, mais invariablement sans le moindre succès. En attendant le prochain Bennabi, on peut toutefois d’ores et déjà certifier que son effet dévastateur est on ne peut plus clair. L’inaction ne peut que nous laisser à la traîne, en marge de l’histoire.

 

Abdelhamid Charif

 


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