DzActiviste.info Publié le mer 30 Avr 2014

Mentir au nom de Dieu par Mohamed Benchicou

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L’Ancien eut une pensée triste pour le Président et une autre, plus accablée, pour les martyrs.

Il y a quinze ans, il s’en rappelle l’Ancien, il y a quinze ans cette main posée sur le Coran ne tremblait pas. La voix non plus, du reste. Il promettait tout, l’ordre, le bonheur, la prospérité, la richesse, la dignité, l’honneur, et tout cela d’un timbre clair, cérémonial et sermonneur. On le croyait volontiers, se dit l’Ancien. Les Messieurs qui parlent la main sur le Coran, qui invoquent toujours Dieu, parfois les prophètes, ces Messieurs puissants et pieux, ne pouvaient pas mentir.

Oui, il se souvient, l’Ancien, au spectacle de ce président qui descendait les Invalides sur un tapis rouge en compagnie de Jacques Chirac, qui se faisait ouvrir les plus prestigieuses portes de l’Hexagone, celles de l’hôtel de Lassay, du palais de l’Élysée et du palais du Luxembourg, il se souvient au spectacle de cet homme qui citait Tocqueville et Jefferson et faisait serment de réaliser l’inimaginable, il se souvient, l’Ancien, avoir cru le faste qu’avait dévoilé la porte dorée de l’hôtel Marigny, la prospérité et la démocratie, la souveraineté populaire, l’État de droit, l’alternance au pouvoir, ces merveilles promises "sous le règne d’un président civil" et parfois même il lui arrivait de jurer, sur la foi du serment fait par cet homme, qu’Alger est le havre de Dieu, que nous resterons beaux et forts et que la mer ne nous prendra pas.

Il s’en rappelle comme hier, de ce président qui osait promettre tout, sa main ne tremblait pas, sa voix portait haut et fort. Aujourd’hui, il fait toujours le même serment, mais sans personne pour l’écouter, encore moins pour y croire. Il ne parade plus aux Invalides, il n’y a plus de tapis rouge sur les Invalides, aux Invalides il va pour les soins, la convalescence, les choses dont on ne parle pas. Des Invalides, il ne reste que les promesses, seulement les mêmes promesses, dites d’une voix qui ne porte plus et cette main qu’il levait, grondeuse, sur son peuple, cette main tremble aujourd’hui sur le Livre saint.

Est-ce l’effet de la seule maladie ou est-ce aussi celui du parjure renouvelé à si peu de temps du jour du Jugement dernier ? Seul Dieu le sait. Mais pourquoi mentir aussi au nom des martyrs, se dit l’Ancien, eux qui n’ont ni enfer, ni paradis, ni Jugement dernier ?

L’Ancien ouvre la fenêtre. Dehors, il faisait beau, des enfants piaillaient, des jeunes fumaient un joint. Rien de tout cela. Ils ont seulement l’âge des martyrs trompés, ceux morts trop tôt, généreux, magnifiques, dans un désespoir olympien, à l’appel d’un psaume ou d’une harangue enflammée qui les condamnait au sacrifice. Ils firent don de l’unique, de leur vie, pour le sacré, Dieu ou la patrie, et s’en allèrent, solennels et imposants, avec une noble naïveté, à l’âge encore vert où l’on croit ne connaître aucune raison de vivre et tous les prétextes pour mourir. "Je fais serment, par fidélité aux martyrs…", égrène laborieusement le président.

À quoi bon invoquer la grandeur des martyrs quand leur mort n’a servi qu’aux plus habiles à décréter le pouvoir à vie ? N’est-il pas assez, se dit l’Ancien, n’est-il pas assez d’avoir offert sa vie dans des guerres brumeuses, dont on ne sait toujours pas si elles furent gagnées ou perdues, des guerres abusivement dites de délivrance et qui n’auront été que la délivrance de quelques-uns, ceux-là qui, aujourd’hui, se déclarent seuls vainqueurs de nos batailles et seuls propriétaires de notre destin ?

N’est-il pas assez de tout cela ? Il faut aussi qu’on leur rappelle que les morts ont tort si après leur mort il n’y a personne pour les défendre, qu’ils ne seront jamais rien d’autre que de vagues martyrs condamnés au sacrifice par des juges invisibles qui auront toujours su s’en servir, de vagues martyrs dont on a si vite oublié le nom, seulement écrit en tout petit sur des pierres tombales que personne ne visite plus ? L’histoire des peuples n’a que faire de vérités ni de mémoire. Elle a besoin de mythes, seulement de mythes, de faux héros, de vrais mensonges et d’orgueil grandiloquent.

Cette nuit encore, l’Ancien entendra sortir des tombes des martyrs, ces voix qui nous maudissent, nous et nos chansons, nos serments de nos psalmodies.

Dehors, les jeunes se disputaient un dernier joint, pendant que le Président terminait son serment en promettant un avenir meilleur. L’Ancien eut alors une pensée pour les hommes d’ici qui ne sont pas restés beaux et forts, mais secrètement consolés que la mer ait quand même pris quelques-uns de leurs enfants.


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