DzActiviste.info Publié le lun 5 Août 2013

Mohamed Bettache, P/APW de Béjaïa, un élu en colère : Le code de wilaya actuel nous réduit au statut de simple observateur

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2013-05-3333_14_890333102 Younes Saadi in http://reporters.dz

Béjaïa, une ville et une wilaya dynamiques ? Sur le papier, la région, en effet, passe pour être l’un des espaces économiques les plus prometteurs du pays. Dans la réalité, nous dit son P/APW, Mohamed Bettache, la région souffre d’un manque d’investissements importants et d’un retard pénalisant en termes d’infrastructures de base. Pour cet élu FFS, l’administration, au lieu d’être un vecteur de facilitation, s’enfonce elle aussi dans l’inertie et reste en décalage par rapport aux aspirations des Bédjaouis… Entretien coup-de-gueule.
Reporters : Vous êtes à la tête de l’Assemblée populaire de wilaya de Béjaïa depuis huit mois. C’est une période courte, mais suffisante pour tenter une évaluation du terrain.
Quel regard portez-vous sur le contexte socio-économique dans la région ? 

Mohamed Bettache : La wilaya de Béjaïa est un sous-ensemble d’un grand ensemble qui s’appelle Algérie. Si ce grand ensemble va mal, automatiquement le sous-ensemble ira mal aussi. Si le pays connait des crises d’ordre social et économique, la population de Béjaïa ne pourra pas échapper à ce schéma. Pour votre question, je dirais que Béjaïa baigne dans le sous-développement et enregistre un retard énorme par rapport au reste des régions du pays. Les problèmes que rencontrent les citoyens de Béjaïa sont beaucoup plus complexes que ceux que vivent le reste des Algériens. Il n’est un secret pour personne que notre wilaya enregistre énormément de retard en matière de développement. A titre d’exemple : le taux de raccordement au gaz de ville est le plus faible d’Algérie: il ne dépasse pas les 35 %. C’est une aberration. Idem pour la question du logement et des infrastructures routières. Sur ces dernières, tout le monde y compris les ministres s’accordent à dire que notre wilaya est enclavée et que nos routes nationales sont dans un état de dégradation totale. Nous avons toujours sollicité le ministère des Travaux publics pour une attention particulière pour notre région, malheureusement, en dehors du projet de la pénétrante, nous n’avons rien vu venir de sa part. La RN 26 reliant le chef-lieu de wilaya à la commune de Tazmalt est l’illustration parfaite de ce retard. Le même constat est fait pour la route nationale reliant Béjaïa à Tizi-Ouzou en passant par Adekar. Nous avons demandé l’inscription dans le programme de réalisation des grands travaux de l’Etat d’une autoroute reliant Béjaïa à Alger à travers le littoral. Comme nous avons demandé de créer un réseau routier pour relier les trois wilayas Béjaïa-Sétif-Bordj Bou Arréridj. Une situation qui va encourager aussi bien les investisseurs que les importateurs qui passent par le port de Béjaïa. Ce sous-développement est accentué par l’inaction de certains décideurs face à une population vigilante et consciente des enjeux. Sans un réseau routier fluide et moderne, la wilaya de Béjaïa ne pourra pas sortir du sous-développement. Il faut noter également que sur le plan social, la misère commence à toucher des catégories entières de la population. Nous avons des familles qui vivent presque une déchéance humaine en raison de la crise du logement. Nous assistons à l’émergence d’un phénomène social inquiétant : des femmes et des hommes récupèrent les déchets des légumes et des fruits dans les marchés. C’est vraiment malheureux de voir de pareilles scènes dans un pays riche comme le nôtre. Pour moi, le pays ne s’est pas encore doté d’un modèle de développement égalitaire.

Comme pour le reste du pays, la question du logement demeure d’une actualité brûlante. Le gouvernement continue pour cette raison d’investir énormément d’argent pour la construction de complexes immobiliers. Qu’en est-il pour votre région ? 
Les programmes annoncés par les pouvoirs publics sont destinés à la consommation locale. Nous n’avons pas vu sur le terrain ce qui a été annoncé en grande pompe dans les médias. Dans le précédent programme quinquennal, notre wilaya n’a bénéficié que de 4000 logements sociaux. 4000 logements pour une wilaya d’un million d’habitants sont-ils suffisants ? La réponse est, bien sûr, que non. Afin de parer à cet épineux problème, il nous faut un grand programme spécial. Il y a un grand décalage entre l’offre et la demande. A Béjaïa-ville, on distribue 200 à 300 logements pour une population de plus de 200 000 habitants. Notre wilaya doit bénéficier d’un quota conséquent de logements de type social, car l’accès au reste des formules est réservé à une certaine catégorie sociale.

Où se trouvent selon vous les raisons de ce retard ? 
En tant qu’élu local, je dirai qu’il y a au sein du gouvernement une main qui a mis un frein quant à l’essor de la wilaya. Nous n’avons pas reçu suffisamment de programmes de logement, d’investissements, d’infrastructures, et ce, contrairement aux autres régions du pays. La répartition des richesses nationales n’est pas équitable à travers les régions. Les gestionnaires du pays veulent aller dans un sens  machiavélique. Ils veulent diviser le pays. En tant que citoyens, nous refusons cette politique de monter une région contre une autre.

L’une des explications, sans doute pertinentes, fournies par les pouvoirs publics réside dans l’indisponibilité du foncier immobilier dans la région… 
Ecoutez, la rareté du foncier n’est qu’un prétexte pour justifier une politique discriminatoire à l’égard de notre wilaya. Lorsqu’il s’agit de certains projets, ce problème ne se pose jamais. Pour exemple, il n’a pas été difficile de dégager une assiette foncière importante pour construire une prison dans la commune de Oued Ghir. Idem pour une école de la Gendarmerie dans la commune de Fenaia. Pourquoi le manque d’assiettes foncières se pose uniquement lorsqu’il s’agit de la construction de logements et autres projets d’utilité publique ? L’administration, tant au niveau local que central, doit répondre à cette question. Quand on veut trouver des solutions, on les trouve, mais quand on ne veut pas, eh bien on ne les trouve pas. Les choses sont claires : il y a un manque de volonté déguisé. Nous avons des cas concrets qui illustrent parfaitement cette politique : des sites sont disponibles pour accueillir plusieurs projets, mais rien n’a été lancé pour le moment. Je vous cite les cas des zones d’expansion touristique à l’est de Béjaïa, le CHU, le complexe pétrochimique, le nouveau siège de la wilaya, les deux zones industrielles et autres. Des communes ont mis à la disposition des pouvoirs publics des assiettes de terrain pour implanter ces projets, mais rien n’a été fait pour le moment afin de débloquer la situation. Voilà des exemples concrets qui attestent de nos accusations. Il faut également rappeler que les Domaines et la Conservation des forêts disposent d’énormes fonciers. Il suffit de changer de nature juridique pour les rendre constructibles. Là encore, rien n’est fait. Aussi, la loi autorise maintenant à l’Etat d’acheter des terrains auprès des privés pour accueillir des projets. L’administration a-t-elle épuisé tous ces mécanismes ? La réponse est non.

Vous semblez avoir une dent contre l’administration sur laquelle vous rejetez l’entière responsabilité. Cependant, il se trouve aussi que dans beaucoup de cas, ce sont les populations qui s’opposent à certains projets. Il en est ainsi des conduites de gaz à Aokas et de la modernisation de la voie ferrée à Ouzellaguene et Béjaïa…
Effectivement, plusieurs citoyens dans les communes d’Ouzelaguene et de Béjaïa contestent le tracé choisi par le bureau d’études pour la nouvelle voie ferrée. Je ne peux pas commenter un travail fait par des spécialistes dans le domaine. Mais ce que je peux relever, c’est l’absence de concertation. On décide sans associer ni les élus locaux, ni les comités de village et de quartier encore moins les concernés par l’expropriation. Pour le cas d’Aokas, l’Etat est responsable. Une seule personne ne pourra pas priver des milliers d’autres du raccordement en gaz de ville. L’application de la loi s’impose dans ce genre de cas, or, rien n’a été fait dans ce sens. Du coup, les habitants de plusieurs communes situées à l’est de Béjaïa demeurent sans cette énergie.

Quelles sont les raisons qui poussent des citoyens à s’opposer à des projets d’utilité publique et d’intérêt général ?
D’abord, il y a un problème de confiance. Les citoyens ne croient plus en rien. Ils sont tellement déçus par les fausses promesses et les politiques mensongères, qu’il est très difficile de les convaincre des bienfaits d’un quelconque projet. D’autant plus, qu’ils sont éloignés de la prise de décision. On peut noter aussi que les montants de l’indemnisation posent souvent des problèmes. Ils sont souvent dévalués et en deçà des attentes.

Que fait l’APW pour redonner confiance aux gens et débloquer des situations préjudiciables au développement de la région ?
L’Assemblée populaire de wilaya est une instance de délibération avec des prérogatives très limitées. Le code de wilaya actuel nous réduit au statut de simple observateur sans possibilité de peser sur l’administration qui détient tous les monopoles. Il n’existe aucun mécanisme pour que les membres de l’APW restent informés de ce que font les administrations publiques au niveau local. Sur la question du foncier industriel par exemple, l’APW ne siège pas au Calpiref, l’instance chargée de la gestion du foncier destiné à l’investissement. Est-il logique de tenir à l’écart l’APW de la gestion du foncier industriel ? En quoi un élu de l’APW peut-il déranger ? Idem pour la gestion des zones d’expansion touristique. Néanmoins, en dépit de toutes ces contraintes, nous avons créé une commission mixte avec l’administration. Il s’agit de la Commission de règlement des conflits entre l’administration et le citoyen, joue le rôle du médiateur entre l’administration et les citoyens. Nous avons réussi à régler nombre de problèmes grâce à ce mécanisme. En ce qui concerne la question de logement, nous avons saisi la visite du Premier ministre à Béjaïa pour interpeller le ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme sur la nécessité d’octroyer un quota supplémentaire pour la wilaya. Il nous a promis de revenir une autre fois spécialement pour discuter de la question. Espérons qu’il tiendra sa promesse. Nous remettons également des dossiers à nos députés pour qu’ils interviennent auprès des ministres afin de débloquer des projets en suspens. Voilà de manière globale ce qu’on fait à l’APW.

Le débat dans votre région porte depuis quelque temps sur la réalisation d’un nouveau port pétrolier et d’un complexe pétrochimique. Où en est-on avec ces projets ? 
L’actuel port pétrolier sera délocalisé pour laisser place à une marina. C’est une bonne nouvelle pour le secteur du tourisme. Pour le complexe pétrochimique, nous avons discuté longuement avec le ministre de l’Energie et des Mines sur la question. Il en est très favorable. La commune d’El Kseur a proposé un terrain pour son implantation. Au niveau local, nous avons tout préparé. Il ne manque plus que l’accord final du ministère de tutelle pour passer à la réalisation. Le terrain choisi répond à toutes les exigences. Il est situé à proximité de la pénétrante, du chemin de fer et n’est qu’à quelques kilomètres du port pétrolier de Béjaïa. C’est un projet sur lequel nous comptons énormément pour dynamiser l’activité économique dans toute la région. Il générera pas moins de 3000 emplois directs et des milliers d’autres indirects. Il relancera aussi des activités annexes.

Pensez-vous que la région d’El Kseur est éligible à un tel projet ? Pensez-vous également que toutes les précautions, notamment écologiques, sont prises pour éviter tous risques industriels analogues à ceux qui ont eu lieu par exemple à la raffinerie de Skikda ? 
Il faut arrêter de chercher des prétextes pour priver notre wilaya de grands projets à forte plus-value. La raffinerie de Skikda a été construite durant les années 1970, donc selon les normes et les technologies de l’époque. La technologie a avancé depuis. L’équipement actuel est plus sophistiqué et plus solide. Il n’y a plus lieu de faire cette comparaison. A mon avis, la question de l’environnement et le risque sur les habitations ne se posent pas. Maintenant, pour les ressources hydriques, le ministère des Ressources en eau projette de construire un barrage d’eau dans la commune de Beni Ksila, pas loin du site prévu pour ce complexe. Comme vous le voyez, ce problème ne va pas se poser aussi. Il faut rappeler, dans ce cadre, que des explorations de pétrole en offshore et onshore sont en projet dans le golfe de Béjaïa. Une autre opportunité qui renforce la nécessité de doter notre wilaya d’une industrie pétrochimique. Toutes les énergies doivent être mobilisées pour concrétiser ce projet prometteur qui créera, sans doute, un boom économique à Bédjaïa.

Restons sur la question de l’écologie et de la préservation de l’environnement. Les habitants comme les visiteurs de cette ville côtière sont choqués par la multiplication des décharges publiques à ciel ouvert et l’absence de gestion des eaux usées qui se déversent directement dans la Soummam. Quelles solutions préconisez-vous ? 
Les problèmes des eaux usées et les décharges publiques sauvages ne sont pas propres à notre wilaya. C’est toute l’Algérie qui en souffre. Les solutions à cette catastrophe ne peuvent venir que des hautes autorités du pays. Au niveau local, nous avons commencé par la décharge de Boulimat, dans la commune de Béjaïa. A cet effet et afin de l’éradiquer, un centre d’enfouissement technique CET est prêt. Son exploitation n’est qu’une question de temps seulement. D’autres CET doivent être construits dans d’autres communes. Pour les eaux usées, nous avons quelques stations d’épuration en fonction et d’autres en cours de réalisation. Certes, ça reste insuffisant, notamment dans la vallée de la Soummam qui en souffre le plus. Il est aussi indispensable de construire des mini-stations sur la côte ouest pour protéger les plages de la pollution.

La côte ouest commence à perdre son cachet naturel. Elle est maintenant envahie par des constructions illicites ou par des projets en autoconstruction qui ne tiennent pas compte du cadre naturel de la région. Que fait l’APW pour la préserver? Et pour que le foncier ne soit pas détruit par des réalisations sans beauté ni intérêt pour les habitants ? 
Comme je vous l’ai déjà dit, l’APW n’a pas assez de prérogatives pour intervenir directement sur le terrain. Nous sommes au courant que plus 90 % des bâtisses construites sur le littoral ouest sont illicites. Les P/APC des communes concernées ont essayé de mettre un terme à ce problème, en vain, en raison de sa complexité. Par contre, les pouvoirs publics, à leur tête le wali, peuvent intervenir pour mettre de l’ordre. Hélas, ils ne l’ont pas fait. L’Etat se montre impuissant devant ce bradage organisé d’un foncier précieux, pourtant protégé par la loi.

Les industriels de la région d’Akbou ne cessent de réclamer la promotion de la zone d’activité de Taharacht en zone industrielle. Cependant,     les réponses à leur demande tardent. Pourquoi ?
La zone d’activité de Taharacht est parmi les plus dynamiques du pays. Un avantage qu’on ne veut pas voir pour ne pas la promouvoir en zone industrielle. Le ministre de l’Industrie, des PME et de la Promotion des l’investissement a trouvé le prétexte de la superficie pour la maintenir dans le même statut. C’est une autre aberration qui s’ajoute à tant d’autres dont est victime notre wilaya. Avec ce statut de zone d’activité, les opérateurs économiques payent des impôts, sans toutefois bénéficier des aménagements et des autres avantages qu’offre l’Etat pour les zones industrielles. Ces opérateurs ont réussi à s’imposer sur le marché national et même à réaliser des opérations à l’export. Si nous sommes associés au Calpiref, on aurait pu fait quelque chose pour promouvoir Taharacht en zone industrielle digne de ce nom. Mais encore une fois dommage, l’administration agit toute seule.

Depuis 2006, le débat dans la région porte aussi sur l’exploitation d’une mine de plomb à Amizour. Sept années se sont écoulées, et rien ne semble indiquer qu’il y ait une avancée notable à ce sujet. Qu’en pensez-vous ? 
Le dossier est au niveau du ministère de l’Energie et des Mines qui a confié à deux bureaux d’études étrangers la réalisation des études sur l’impact de l’exploitation de ce projet sur l’environnement. Les conclusions ne sont pas encore disponibles, donc nous ne pouvons rien dire pour le moment. Certaines sources d’informations évoquent l’incapacité financière de la société australienne sélectionnée, mais nous n’avons pas pu vérifier la véracité de ces informations.

L’été est malheureusement une saison propice aux feux de forêt qui, chaque année, n’épargnent pas Béjaïa. Qu’en est-il pour cette année ?
Je peux affirmer que les pompiers de la wilaya de Béjaia accomplissent un travail formidable que ce soit pour maîtriser les feux de forêts ou les accidents de la circulation. Il faut plus de moyens humains et matériels pour les gardes forestiers. C’est le seul moyen possible pour lutter contre ces incendies, dont beaucoup sont d’ordre criminel comme l’ont démontré les enquêtes menées. Pour ma part, je préconise un débat national ouvert aux élus locaux sur la protection de ce qui reste encore de notre richesse forestière. La situation est critique et exige des actions à la hauteur de la catastrophe.

Qu’en est-il du projet de tramway de Béjaïa ?
Le projet du tramway est inscrit dans le cadre du programme quinquennal 2009-2014. C’est une commission nationale qui suit son étude et sa réalisation. Nous ne savons pas si les choses avancent ou pas.

Terminons, si vous le voulez bien par la question importante de la culture. Hormis le théâtre et quelques évènements circonscrits aux communes et d’audience limitée, Béjaïa et sa région semblent plutôt absentes de la scène culturelle dans notre pays. Un mot à ce sujet.
A travers les colonnes de votre journal, j’interpelle le gouvernement pour qu’il consacre une activité culturelle et scientifique d’envergure pour la wilaya de Béjaïa comme il l’a fait pour Alger, Tlemcen et maintenant Constantine. Une année de savoir et de dialogue des civilisations est nécessaire créer une dynamique culturelle et socioéconomique à Béjaïa. Une ville qui a contribué à la construction des différentes étapes de l’Histoire de l’Algérie. Aussi, je leur demande de dégager un programme spécial pour la construction d’infrastructures sportives. Nous avons des champions dans différentes disciplines, mais nous n’avons pas d’infrastructures sportives spécialisées.


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