DzActiviste.info Publié le jeu 24 Avr 2014

MOHAMMED ARKOUN: La révolution intellectuelle pour se libérer des «ignorances institutionnalisées »

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Arkoun1«C’est au prix de la maîtrise de soi que l’on peut parvenir à la maîtrise de son destin. Et pour ceux qui ne l’ont pas compris, il faut lire ce qu’en disent Imusnawen que sont Mohammed Arkoun et Mouloud Mammeri dans leurs analyses de deux composantes essentielles de notre culture : l’amazighité et l’Islam;» Hocine Aït Ahmed.
Par Hacène LOUCIF
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le Pr Mohammed Arkoun-de renommée mondiale-reste méconnu dans son propre pays : l’Algérie. Fils de Taourirt Mimoun, Ath-Yenni( il est du même village que Mouloud Mammeri), le Pr Arkoun est né le 1er février 1928. Cet intellectuel hors-paire a tiré sa révérence dans la nuit du 14 au 15 septembre 2010, à Paris,
En ces temps où le sens des mots et des choses est en exile, sa voix, sa lucidité, son intelligence indépendante et son regard intransigeant sur le mouvement de notre histoire nous manquent cruellement. Il est difficile de cerner, en quelques lignes, l’oeuvre inestimable du Pr Mohammed Arkoun. Philosophe, anthropologue et historien de l’islam, le Pr Arkoun a mené l’une des plus importantes révolutions intellectuelles de la fin du siècle dernier et du début du millénaire en cours.
Cette révolution reposait sur une lecture radicalement critique et subversive de la pensée islamique. Cela s’appliquait, chez-lui, aux autres versions du monothéisme( judaïque et chrétienne)et à la raison. Il a dénoncé, entre autres, la théorie du « choc des civilisations ». Mieux, il l’a déstructurée et lui a substitué «le conflit des ignorances».D’ailleurs, l’un des thèmes majeurs de son œuvre porte sur les « ignorances institutionnalisées» : l’ignorance de soi et l’ignorance de l’autre. C’est ainsi qu’il est arrivé à conclure que l’Islam est méconnu/ vécu dans nos sociétés. Aussi, il s’est intéressé aux « systèmes de rejet réciproque» érigés par les trois théologies-islamique, chrétienne et judaïque-depuis le moyen âge. Il a préconisé de les soumettre à une étude objective, de les comprendre et de leur substituer un système d’ouverture et de rapprochement réciproque.
Le drame du monde d’aujourd’hui est, selon le Pr Arkoun, celui de «la perversion de l’intellect à l’échelle mondiale ». En défenseur de «l’instance intellectuelle», le Pr Arkoun a lié cette situation à la réduction des espaces de résistance de la raison.
« En déconstruisant la métaphysique classique, la raison moderne a rendu obsolète tout recours à l’intellect. Si je m’autorise à parler de perversion de l’intellect, c’est pour défendre cette instance intellectuelle autonome, indépendante, critique, responsable, inattaquable qu’il incombe à la raison de défendre elle-même. Il lui incombe aussi de rendre accessible à tous ses productions, sa vigilance critique dans tous les domaines de déploiement de l’esprit. Or, force est de constater que cette dimension noble de la raison, où s’enracine toute la dignité de la personne humaine, tend à pactiser de plus en plus avec toutes les volontés de puissance qui détournent à leur profit exclusif les plus grandes découvertes de la raison télétechnoscientifique. Celle-ci est en train de rendre caduques les lieux de résistance de la raison des Lumières» a constaté le Pr Arkoun, dans un entretien intitulé « Le conflit des ignorances », accordé au journaliste Alain Fabre et paru à L’Humanité, le 22 janvier 2004.
«Le drame humain que nous vivons»
Le réduction des espaces des droits de l’homme et des libertés démocratiques a été au centre des préoccupations du penseur. Cette réduction, il l’a illustrée par l’incapacité des États républicains de l’Europe et de l’Amérique du nord, issus de «la raison des lumières », à étendre le projet de la souveraineté moderne des peuples à tous les territoires et à tous les peuples soumis à leur souveraineté politique. Ainsi, l’espérance de « la souveraineté moderne définie dans l’article 28 de la Déclaration des droits de l’homme précédant l’acte constitutionnel de 1793 : «Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa constitution ; une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. » fut réduite à néant par une colonisation négatrice de tous les droits aux peuples colonisés.
«Les conditions scientifiques, éducatives, culturelles nécessaires pour faire appliquer avec cohérence et rigueur politique la portée révolutionnaire de l’article 28, devaient s’étendre à tous les peuples, toutes les cultures que l’Europe et l’Amérique des Lumières ont contraint à vivre sous leur souveraineté politique. Là se noue le drame humain que nous vivons après 1945. C’est le drame de la raison humaine, source de toutes les Lumières, mais aussi de toutes les manipulations mytho-historiques et mytho-idéologiques qui nourrissent le discours du double critère (discours humaniste de la supériorité des valeurs occidentales et discours de stratégies rivales de domination et de partage des ressources du monde), dont l’usage cynique et dominateur est devenu particulièrement systématique et désespérant, au sens fort de l’écrasement total des espérances les plus intimes depuis la catastrophe du 11 septembre 2001.» regrettait, le Pr Arkoun.
Les mouvements de libération des pays occupés, nés après la seconde guerre mondiale portaient la promesse de l’émancipation des peuples opprimés. Cette promesse fut bondonnée au profit de régimes usurpateurs de la souveraineté populaire. Quel regard le Pr Arkoun portait-il sur cette réalité ?
«Dans la période postcoloniale qui couvre la seconde partie du XXe siècle, ce sont les « élites » nationales portées au pouvoir par des coups de force et des usurpations de toutes les formes de légitimité (religieuse, morale, juridique, judiciaire, politique et surtout intellectuelle) qui contribuent le plus à ce que j’appelle les tragédies programmées des peuples, frustrées des espérances nourries pendant les guerres de libération.» déplorait-il.
Le Pr Arkoun ne s’est pas arrêté à ce constat. Il a tiré la sonnette d’alarme quant aux dérives à craindre d’une telle évolution. Des dérives qui se déclinent par « les dislocations des tissus sociaux, la désintégration des codes symboliques et culturels, la négation des rationalités élémentaires». D’après lui, « les enjeux de cette évolution qui atteint les sociétés les plus démunies sont bien plus décisifs pour l’avenir de la dignité de la personne que ceux du fondamentalisme et même du terrorisme, qui ne sont que des symptômes, des manifestations violentes, des rejets et des blessures profondes des mémoires collectives opprimées, des cheminements souterrains des espérances refoulées et des consciences morales brisées.»
Ces dérives touchent particulièrement des espaces dont les États font face à des impasses, historiques, politique, culturelle, cultuelle, morale, intellectuelle, économique et géostratégique, tel que l’espace maghrébin.
Libérer l’identité de l’idéologie et du fondamentalisme
Le problème identitaire est au centre des luttes pour les libertés démocratiques qui secouent les États maghrébins. Et la question demeure : qu’est ce que l’homme maghrébin ?
Tout comme Mouloud Mammeri, le Pr Arkoun s’est dressé contre toute forme d’aliénation la mémoire et de réécriture idéologique de l’histoire des peuples et des pays, notamment ceux du Grand Maghreb.
«Effacer les langues et les civilisations quelles qu’elles soient est un crime contre la dignité de l’homme, c’est la négation de sa dignité. Il faut savoir faire la différence entre la politique entant (qu’instrument) idéologique et le destin des cultures et des langues humaines. Voici la démarche à effectuer pour l’espace maghrébin. Si l’espace maghrébin avait eu des dirigeants ayant cette culture et cette histoire que je viens d’évoquer, il serait aujourd’hui intégré dans l’espace européen, sans aucune espèce de différenciation. Toute cette histoire ouverte sur l’ensemble de l’espace méditerranéen a été stérilisée, ignorée, chassée de la mémoire historique des maghrébins.» .s’est indigné le Pr Arkoun, dans l’un des entretien qu’il a accordé au chercheur marocain Rachid Benzine, en mars 2010, quelques mois seulement avant son décès. (1)
Dans le même ordre d’idées, il a critiqué «sévèrement l’option idéologique et aveugle qui a appauvri intellectuellement, culturellement, scientifiquement, spirituellement, moralement l’ensemble de l’espace maghrébin ».
Il a, également, pointé du doigt le rejet idéologique des États postcoloniaux maghrébins de la connaissance scientifique et des cultures européennes enrichissantes et innovantes. Ce rejet justifie-t-il, pour autant, celui de la culture arabe? La réponse du penseur est sans équivoque : «ce n’est pas pour autant que je dis qu’il faut négliger la culture arabe. Cette dernière-avec l’Islam- a subit à son tour les vicissitudes de l’Histoire depuis le XIIe siècle. La langue arabe a coupé totalement avec le dictionnaire philosophique qui s’est enrichi du VIIe aux XIIIe siècles avec de grands philosophes qui pensaient et faisaient de la philosophie en arabe. Penseurs juifs, chrétiens et musulmans parlaient arabe.»
Cela dit, dans sa présentation de l’identité maghrébine, le Pr Arkoun distingue le maghrébin défini par l’idéologie nationaliste de celui qui occupe l’espace maghrébin. Pour définir la personnalité du maghrébin, il préconise de se servir de deux disciplines : l’histoire et l’anthropologie. Pour lui, l’histoire sert à parcourir le passé, Quant à l’anthropologie «Sa nomination vient de deux mots grecs : Anthropos qui veut dire l’Homme et Logos,un concept grec extrêmement riche qui veut dire la langue, la raison, le raisonnement, l’argumentation. Il renferme tout le corpus aristotélicien. De l’autre coté, il y a le le Mythe, le récit mythique. Toutes les cultures ont des récits de fondation de la communauté, de fondation de la nation, de fondation de la mémoire du groupe pour cimenter ses membres d dans une même référence. Et cette référence représente des valeurs pour le groupe. Ces valeurs, c’est le récit mythique qui les instaure. Voilà de quoi s’occupe l’anthropologie.» explique-t-il. (2)
Cette démarche de réhabilitation de l’identité maghrébine, l’anthropologue la décline de la manière suivante :
«…pour définir ce qu’est un maghrébin, il faut satisfaire au préalable de mener une enquête de type anthropologique. La population du Maghreb n’a pas commencé à partir de la première apparition des arabo-musulmans venus de Damas et d’Arabie vers l’Afrique du Nord. Elle porte le legs historique romain, latin…Vous avez, en Libye Leptis Magna, en Algérie Djemila qui est à la fois une ville romaine et chrétienne. Un autre exemple, Saint Augustin qui est le premier grand penseur du catholicisme latin, romain en son temps. Ce grand penseur nous a laissé une œuvre considérable citée, encore aujourd’hui, pour sa pertinence…St Augustin nous appartient. Il a vécu chez-nous. Et voilà que j’efface tout cela, je l’oublie, j’aliène ma mémoire! Pour satisfaire à quoi ? A une définition idéologique d’une identité qui, par nature et par ses références, est d’une grande richesse.»
«Les croyances dangereuses»
L’instrumentalisation idéologique de l’Islam a, toujours, été au centre des inquiétudes les plus profondes du Pr Arkoun. Cette instrumentalisation repose sur le discours mystificateur d’un passé ignoré.
Analysant ce phénomène, le Pr Arkoun est remonté au conflit de légitimité politique survenu autour du califat en 661 ( 30 ans après la mort du prophète). Il a évoqué, également, le rôle joué par le Mouvement des frères musulmans, la révolution islamique en Iran et le wahhabisme dans l’exaspération des conflits au sein des sociétés musulmanes. Aussi, il a mis en relief la rivalité entre les États postcoloniaux et les islamistes dans l’instrumentalisation idéologique de l’Islam. Par ailleurs, le Pr Arkoun a déploré la fermeture du « champ intellectuel « et l’absence « de protestation venant d’une société civile …consciente « pour éviter à l’Islam d’être livré de toute sorte de manipulations par «d’autres acteurs sociaux, y compris les Ouléma»
A ce titre, le Pr Arkoun nous apprend que «L’islam a connu des bouleversements profonds, des désintégrations, des éparpillements depuis les années 1930.» Et lui de situer les éléments de ces bouleversements : « C’est en 1928 que Hassan Al-Bannâ a lancé ce qu’on appelle le Mouvement des frères musulmans. Puis, vient la guerre et tout de suite après, les mouvements nationaux de libération du colonialisme. Ajoutons à cela ce que nous avons vécu depuis les années 1960, en particulier après la mort de Nasser. Sa disparition a permis aux Frères musulmans de prendre de l’importance avec toute leur idéologie. Ensuite, Khomeiny et la révolution islamique en Iran va créer tous les changements, les bouleversements, les rivalités à l’intérieur de l’Islam lui-même, entre l’islam saoudien wahhabite sunnite et l’islam chiite qui sont deux grandes branches de ce qu’on appelle l’Islam, justement.»
C’est, donc, un problème de légitimité politique qui a dégénéré en conflits religieux ayant marqué l’histoire des pays musulmans. Toutes ces tensions, ajoutées à celles provoquées par l’occupation coloniale, ont aiguise la rivalité mimétique entre les États postcoloniazux et les mouvements fondamentalistes dans la représentation et le contrôle de l’Islam. De plus, ces États ont favorisé l’émergence de ces mouvements comme rempart à l’opposition démocratique. Inéluctablement, ces éléments ont considérablement réduit le champ d’une réflexion intellectuelle libérée de toute forme de manipulation idéologique.
« Il n’y a plus de champ intellectuel. Il n’y a plus de protestation venant d’une société civile qui serait consciente ou qui disposerait des moyens de devenir consciente des enjeux de ce changement et de cet accaparement de la religion qui va perdre les fonctions spirituelles et morales que toute religion devrait remplir. En conséquence, l’Islam est livré à toute sorte de manipulation de la part d’autres acteurs sociaux, y compris les Ouléma qui eux non plus n’ont aucun accès à la connaissance des sociétés musulmanes; à travers ce que nous apprennent les sciences de l’Homme et de la société sur ce qui se passe dans les société pour produire leur propre histoire.» regrettait l’historien de la pensée islamique.
Aujourd’hui encore, raisonnent les avertissements répétés du Pr Mohammed Arkoun contre
« les croyances dangereuses ». qui «aliènent totalement la personne humaine en l’enfermant dans des superstitions, des répétitions d’ignorances, des rituels qui ont réduit la religion à cet aspect, »
Références :
1-Hommage Arkoun
https://www.youtube.com/watch?v=e3WIINJZAVE
2- Mohammed Arkoun, qu’est ce qu’un maghrébin ?
https://www.youtube.com/watch?v=M5IV6Y3S05g
Pr Arkoun versus les musulmans
http://www.dailymotion.com/video/x56stx_prof-arkoun-versus-les-musulmans_news?start=5

 


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