DzActiviste.info Publié le mer 2 Jan 2013

Mohammed Hachemaoui : systèmes politiques algérien et marocain «Ils profitent à une minorité au détriment de la majorité»

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Les régimes politiques marocain et algérien sont-ils identiques, usent-ils des mêmes procédés de corruption ?

hachmaoui-ph-salim_elwatanMohammed Hachemaoui, docteur en sciences politiques, tente une réponse à ces questions à travers une analyse publiée dans la dernière livraison de la Revue internationale de politique comparée. Intitulée «Institutions autoritaires et corruption politique : l’Algérie et le Maroc en perspective comparée», l’analyse de Hachemaoui arrive à cerner les caractéristiques des deux régimes ainsi que leur mode de fonctionnement et mainmise sur leurs économies. «Tout n’est pas identique dans les systèmes de corruption prévalant en Algérie et au Maroc. Tandis que le premier, marqué – notamment depuis le coup d’Etat de janvier 1992 – par la fragmentation, la dé-légitimation et la privatisation de la violence, est plus instable, le second, tirant profit de la stabilité relative du régime et du leadership, s’avère plus ordonné.

Là où le premier se caractérise par la prolifération des «bandits sédentaires», des «bandits vagabonds» et des transactions extraordinaires, le second se distingue par un nombre réduit d’offreurs, des transactions routinières et des prix relativement stables.

Aussi, est-ce pourquoi le Maroc – soutenu par l’ancienne puissance coloniale et les pétromonarchies arabes – s’avère plus attractif, en termes d’investissements directs étrangers, que l’Algérie. Les deux systèmes, profitant à une minorité au détriment de la majorité, n’en génèrent pas moins la désintégration et les inégalités sociales, lesquelles sont une source d’instabilité», note Hachemaoui dans son article. Il précise que malgré les contrastes qui distinguent les deux communautés politiques, «les arrangements institutionnels qui sous-tendent la corruption dans les deux pays sont proches. En Algérie comme au Maroc, la corruption, institutionnalisée dès les fondations des régimes, participe d’un système politique informel. Dans les deux cas, la corruption est tirée par l’abus de pouvoir et l’impunité. Les systèmes prétorien et monarchique, en diffusant une corruption endémique au bas de l’échelle et une grande corruption au sommet de la pyramide, permettent aux gouvernants de fragmenter l’élite stratégique, d’adoucir l’ordre autoritaire, de neutraliser le conflit de classe et d’assurer la survie de leurs régimes».
Les prétoriens en Algérie et la monarchie néo-patrimoniale au Maroc
Le système de corruption, qui est derrière de soi-disant plans de développement, a pour conséquences désastreuses «le maldéveloppement, aggrave la désintégration et creuse les inégalités, lesquelles font voler en éclats le «pacte social»…», indique Hachemaoui. Régime prétorien dans le cas de l’Algérie, monarchie néo-patrimoniale dans le cas du Maroc, les deux systèmes «se révèlent, tant du point de vue historique, politique qu’économique, nettement dissemblables», dit Hachemaoui, mais nuance la différence en précisant que «les deux systèmes n’en divergent pas moins par leurs formules politiques : alors que le roi, qui exerce au Maroc un pouvoir monopolistique et non imputable, s’est doté dès l’indépendance d’un pluralisme de façade; en Algérie l’état-major de l’armée, qui détient les rênes du système, n’a expérimenté le multipartisme qu’après l’usure, au sortir de la décennie 1980, de la formule du parti unique. L’économie politique est un autre révélateur de contrastes : si l’économie de marché marocaine paraît plutôt diversifiée, le système économique algérien, libéralisé au début des années 1990, demeure, lui, mono-exportateur d’hydrocarbures et rentier».

L’analyse soutient que les règles du jeu dans le système de corruption dans ces deux pays, mais aussi dans tous les pays machrek, se basent sur «concentration et exercice non imputable du pouvoir ; institutionnalisation des monopoles ; affaiblissement institutionnel de l’Etat et de la société civile. Ces logiques de gouvernement achèvent de façonner les symptômes d’un système de corruption dominé par des ‘‘official moguls’’, c’est-à-dire des magnats étroitement liés aux gouvernants. Siger, ONA et Anas Sefrioui au Maroc, Khalifa, Tonic et Cevital en Algérie, Trabelsi, Materi et Mabrouk en Tunisie, Osman Ahmad Osman, Ahmed Ezz et Bahgat Group en Egypte, Ramy Makhlouf en Syrie, en sont des illustrations». Dans les trajectoires empruntées par les deux régimes pour asseoir leur pouvoir, la corruption est un fondement de base. «La mainmise des prétoriens sur le régime constitue la première règle normative du jeu politique algérien.

Le collège des prétoriens – qui peut soit rester informel, soit revêtir une forme organisationnelle en épousant les contours de l’état-major de l’Armée – demeure l’institution qui détient les rênes du pouvoir en Algérie», analyse Hachemaoui en ajoutant que «le pouvoir prétorien, dépassant les limites du domaine militaire stricto sensu, couvre l’ensemble des activités civiles, à commencer par la politique et l’économie. Le dispositif du pouvoir prétorien pénètre tous les pores du corps étatique. Il comprend, par-delà la cooptation des chefs d’Etat et de gouvernement, la conduite des grandes opérations commerciales et financières extérieures. La police politique contrôle ce domaine réservé, en permanence».
Institutionnaliser la corruption pour survivre
La pérennisation de ce système passe par l’institutionnalisation de la corruption et ce depuis l’indépendance. «L’allocation corrompue des ressources de l’Etat permet aux prétoriens d’atteindre un objectif politique impérieux : obtenir le silence sinon la complicité des anciens acteurs de la guerre d’indépendance dont la réaction à leur mise à l’écart pouvait, à l’heure des rébellions armées, menacer la stabilité du régime naissant», indique Mohammed Hachemaoui en soulignant que «la concurrence sur le partage des prébendes se pose, face à la répression politique, comme le seul jeu admis par le système».

La répartition des butins se fait entre cercles fermés : «La répartition des prébendes, qui dure jusqu’au début des années 1970, est sous le contrôle des services de la Sécurité militaire. Les clients cooptés qui obtiennent, à bas prix, droits d’acquisition et concessions, forment le premier noyau du secteur privé. Celui-ci est constitué pour l’essentiel d’anciens chefs maquisards, seigneurs de guerre, marchands d’armes et/ou leurs parentèles respectives. La corruption politique concerne, aussi, l’élite militaire en place. Le groupe dirigeant, craignant les tentatives de putsch, est contraint de céder aux chefs des régions militaires des fiefs et des circuits l’enrichissement en compensation de la monopolisation grandissante du pouvoir réel par lui exercé.»

Evoquant en parallèle, le début de l’institutionnalisation de la corruption au Maroc, l’analyste tient à préciser d’abord la différence de Constitution des deux régimes. «Le Maroc, sous protectorat français de 1912 à 1956, n’a pas subi, comme l’Algérie, les effets destructeurs de la colonisation de conquête et de peuplement sur la communauté traditionnelle. Sous l’impulsion du maréchal Lyautey, le protectorat français y a même «préservé» le sultan et le makhzen – en veillant à les déposséder toutefois de leurs fonctions de gouvernement et de patronage. Fort de cet héritage historique, le sultan Mohammed V est parvenu, depuis son retour héroïque d’exil en 1955, à s’imposer très vite au centre du jeu politique : en divisant les factions nationalistes d’un côté, en s’alliant aux notables ruraux – ci-devant alliés du protectorat français – de l’autre. Alors que l’indépendance contribue à accroître l’autorité et le pouvoir du monarque, la décolonisation, progressive et non brutale comme en Algérie, permet à celui-ci de prendre possession des plus belles terres et de devenir «le plus grand propriétaire foncier du royaume».

Et donc : «La domination sultanienne concourt à la restauration du makhzen comme source principale de distribution des bénéfices aux clientèles du Palais. Hassan II, qui succède à Mohammed V en 1961, poursuit l’entreprise entamée par son défunt père. Un système de corruption s’impose, comme dans l’Algérie des prétoriens, à titre de marché de substitution à la participation et à la contestation». Et d’ajouter : «La corruption politique a, pour reprendre l’excellente analyse de John Waterbury, permis au roi de lier les intérêts des officiers supérieurs de l’armée (berbères pour la plupart), des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur et des notables ruraux à la survie du régime.» La bourgeoisie de Fès est mise à contribution dans cette mise en alliance de la clientèle du souverain. Du côté de l’Algérie, la prébende est distribuée par la mise sous monopole du cercle du pouvoir de tout l’appareil économique. «Les gouvernants algériens, exerçant les pouvoirs d’Etat sans contrôle ni reddition des comptes (‘‘accountability’’), érigent ou prennent possession de multiples monopoles logés dans différents lieux de l’économie.»

Le contrôle, selon Hachemaoui, s’exerce «par le truchement des fameux ‘‘intermédiaires institutionnels’’ – marchands d’armes, anciens maquisards, ambassadeurs et affairistes liés aux dirigeants – qui tirent de colossaux bénéfices à travers le jeu des pots-de-vin et des commissions auquel donnent lieu la conclusion, par l’Etat mono-exportateur d’hydrocarbures, des gros contrats relatifs à l’achat d’armement, d’équipement, d’usines et d’infrastructures clés en main». Hachemaoui rappelle que le gouvernement des réformateurs sous la coupe de Mouloud Hamrouche avait tenté de mettre fin à cette structure du-tout-corruption. «Les mesures prises à l’époque, en s’attaquant aux leviers de la corruption politique, suscitent l’hostilité des maîtres du système. Ces derniers parviennent, par le truchement de la dirty tricks politics et l’intervention de l’armée en juin 1991, à faire échec à l’entreprise de sortie du régime d’autoritarisme et de corruption». Après 1992, les oligopoles privés, directement liés aux chefs prétoriens, viennent à la rescousse et héritent du monopole commercial.

«Les gouvernants érigent, à l’ombre de l’extraversion de l’économie et de la privatisation de la violence, des oligopoles commerciaux grâce auxquels ils sont très rapidement devenus – l’insécurité favorisant la prédation rapace 71 – de puissants (protecteurs de) magnats dans l’importation des produits alimentaires de première nécessité, des médicaments, des matériaux de construction, etc.», note Hachemaoui. Prenant exemple sur le Maroc, «les prétoriens algériens, qui suivent de très près le modèle du Maroc, cherchent à réussir la greffe capitaliste».
Au Maroc, les banques commerciales, qui forment au Maroc un oligopole restreint, s’avèrent le «principal instrument de contrôle du makhzen… Hassan II, parvenu à exercer une influence considérable sur le secteur privé, peut – contrairement aux prétoriens algériens qui misent sur la rente pétrolière et l’import – approfondir l’insertion de son pays dans le mouvement de la mondialisation, sans avoir à craindre la défection des «grandes familles».

Mohammed VI est sur la même voie, puisque depuis son intronisation «la tendance est à la concentration capitalistique et à l’accroissement du patronage du makhzen – la fortune personnelle du roi estimée par Forbes étant passée, à l’heure où le taux de pauvreté au Maroc a atteint, selon le PNUD, plus de 18%, de 500 millions en 2000 à 2,5 milliards de dollars en 2009». La justice étant dans les deux cas entre les mains des régimes, les affaires et scandales financiers qui se font jour jouissent d’une impunité totale. «Les processus révolutionnaires enclenchés en Tunisie et en Egypte dévoilent au grand jour deux dimensions saillantes : les liens structurels entre corruption et régime politique ; la centralité qu’occupe la question de la corruption dans la dé-légitimation éthique des régimes.» Les systèmes prétorien et monarchique en vigueur dans cette région pourront-ils à présent fonctionner sans ce mode de gouvernement ? L’attitude des clans Ben Ali, Moubarak, El Gueddafi et Al Assad face aux mobilisations protestataires le montre bien : les groupes dominants ne renoncent pas facilement aux intérêts acquis. «Les trajets institutionnels façonnés depuis les fondations étant robustes et difficiles à changer, les agendas de ‘‘réformes’’ proposés par les dirigeants sous la pression des soulèvements populaires seront évalués à l’aune d’une donne fondamentale : le démantèlement des arrangements liant institutions politiques et corruption systémique», conclut Mohammed Hachemaoui. 

R. P.

El Watan 02 01 2013


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