DzActiviste.info Publié le sam 10 Nov 2012

Mokrane ROUDJANE : l’honorable figure historique d’un village de Kabylie, Taourirt Moussa-Ou-Amar.

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Merci à notre compatriote Smail Medjber de nous avoir adressé ce témoignage.

La Rédaction LQA

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Par Smaïl MEDJEBER

Taourirt-Moussa-ou-Amar (Taourirt, en amazigh, signifie Colline),  est  un village de la Kabylie (Algérie).  Il  fait partie de la commune d’Aït-Mahmoud, de la circonscription des Aït-Douala et du département de Tizi-Ouzou. C’est un village historique et révolutionnaire qui a contribué dans le long cheminement du mouvement national.

Ce village est connu pour être le premier refuge officiel parmi les villages environnants et pour avoir vécu le premier accrochage à l’échelle de la circonscription. Un village qui a payé le lourd tribut pour l’indépendance de l’Algérie par ses nombreux Martyrs : les ROUDJANE, les LAOUDI, les SALEMKOUR, Miloud SALMI et de nombreux autres (voir, sur le site de taourirtmoussasolidarité.com, la liste complète des Martyrs).

Un village, une noble terre  dont seront originaires d’honorables personnalités, de  grands écrivains et artistes : Aïni ATH-LARBI-OU-SAID, mère de Fadhma ATH-MANSOUR, l’auteure de « Histoire de ma vie », elle-même mère de  Jean-Mouhoub AMROUCHE, poète-écrivain auteur de plusieurs ouvrages dont « Cendres », « Etoiles secrètes »  et de Taos AMROUCHE, artiste et  écrivaine , auteure de « Le grain magique », qui donnera, elle, vie à Laurence BOURDIL-AMROUCHE, femme de théâtre-écrivaine aussi ; Malika LAICHOUR-ROMANE , auteure et réalisatrice ; Samira NEGROUCHE, poétesse, écrivaine ; Nacera MEDJADEL, journaliste. Ainsi que de nombreux (ses) poètes et poétesses anonymes.

Sans oublier les grands artistes musiciens-chanteurs Moh-Ou-Smaïl MATOUB, Lounés MATOUB et, Mokrane ROUDJANE, mon défunt valeureux compagnon de combat,  à qui je voue chaleureusement, spontanément, cet hommage. Mon cœur battant très fort.

Né le  1er janvier 1948, Mokrane deviendra très jeune orphelin de Martyr. Son père, Amrane ROUDJANE, dont la maison servait de refuge aux Combattants du FLN, fut tué par l’armée française en 1956. L’un de ses frères, Akli, un valeureux Combattant, tombera aussi, la même année, sous les balles de l’armée française, devenant ainsi un autre Martyr de sa famille. Il perdra aussi, très tôt, sa mère.

Perte de ses parents, de son frère et surtout son vécu au quotidien de la guerre sept années et demi durant. Il en souffrira douloureusement et profondément toute sa vie de ses traumatismes antérieurs.

Quoiqu’étant du même village, je le connaitrais à la cité Amirouche, à Hussein-dey, près d’Alger. On partagera la même passion : la poésie, en particulier, et la littérature française en général.

Autodidacte, Mokrane savait lire, écrire et parler parfaitement le français. Il écrira beaucoup : des nouvelles et des poèmes restés inédits. Il était très intelligent, très doué. Il s’inscrira même à la faculté d’Alger pour des cours de droit,  en cours du soir, qu’il poursuivra après son travail étant à l’époque ouvrier dans une imprimerie.

Désireux d’apprendre d’autres langues, il s’offrira des cours d’allemand au Goethe Institut d’Alger.

Mais sa passion la plus folle, la plus grande, celle qui l’habitait le plus : c’est la photographie. Il se payera, pour cela, afin de réaliser son rêve de jeunesse, sa passion, des cours par correspondance avec une école française de photographie. Ainsi, il apprendra notamment le traitement et l’impression des clichés photographiques. Il possédera, chez lui, un petit laboratoire professionnel, et, bien sûr, un appareil photo tout aussi professionnel qu’on utilisera, tous les deux, à tout bout de champ.

C’est pour toutes ces raisons que je l’encouragerai à saisir l’opportunité d’une formation qu’avait proposée, en 1974, le ministère algérien de l’hydraulique, afin de réaliser, à l’époque, des projets de barrages. Une formation qui aurait lieu en Allemagne.

Mokrane  hésita, de crainte qu’il ne soit pas accepté, n’ayant pas, selon lui et à tort, tous les « bagages » exigés par le ministère pour ladite formation : ni Brevet, ni Bac (même pas le Certificat d’études primaire !).

A sa première démarche d’inscription, à mi-chemin il reviendra sans s’inscrire,  pour le motif qu’il croisera devant ce ministère des jeunes candidats venant, selon leurs apparences, de la haute caste politico-financière algérienne, rien qu’en les voyant descendre de véhicules de luxe conduits  par leurs chauffeurs.

– Comment veux-tu, me dira-t-il très fortement déçu et contrarié, que je sois accepté au milieu de ces fils de bourgeois ? C’est impensable ! C’est pas la peine que je m’inscrive. Une perte de temps et je risque, en plus, ce qui serait encore plus grave pour moi, une profonde et douloureuse déception que je garderais comme une blessure toute ma vie. Je préfère y renoncer.»

– Ah bon, je lui répondis,  tu te laisses avoir par ces minables enfants de bourgeois ; ils te font peur, ils te découragent. Tu te compares à ces minus, à ces vauriens ! Tu veux leur faire plaisir, leur laisser ta place, cette place à laquelle tu as droit, tous les droits ! Toi qui as fait des cours de droit ? Tu connais déjà le métier de la photographie, et, en plus, tu maîtrises l’allemand, tu n’auras même pas besoin de faire la formation préalable pour la maîtrise obligatoire de cette langue, comme l’exige  le ministère! Tu ne dois pas te sous-estimer et te décourager. Demain, tu y retourneras ! Tu prendras avec toi, comme preuves que tu mérites, que tu es capable de faire cette formation, tous les certificats des études que tu as faites : droit, photographie et allemand. Et pour être accepté en priorité, avant ces minables enfants de bourgeois que s’y sont, eux,  précipités, tu donnes la preuve que tu es un digne orphelin d’un Martyr qui a donné sa vie pour notre Pays. Fais, comme je te le dis ! Tu le mérites de plein droit ! 

Ce que je lui avais souhaité, il l’aura : inscrit, il sera accepté ; il ira faire sa formation en Allemagne ; il y sera l’un des meilleurs élèves. Il me fera part des excellentes appréciations de ses professeurs. (Mais aussi que, là-bas, on mange  très peu de pain mais beaucoup de pomme de terre !) Il obtiendra, bien sûr, son diplôme de technicien en photographie aérienne et il sera recruté par le ministère de l’Hydraulique. Un bon emploi et un bon salaire.

Il passera ainsi de simple et modeste ouvrier manutentionnaire, au grade de technicien spécialisé dans la photographie aérienne ! Tout en restant simple et modeste toute sa vie.

Les enfants de bourgeois, eux, c’étaient des nuls, la plupart d’entre eux  profiteront par favoritisme, de cette formation payée par l’argent du pauvre peuple algérien, et resteront en Allemagne, comme me le révèlera mon ami Mokrane, lui qui reviendra pour servir, par son savoir-faire, son Pays, l’Algérie.

En plus de ce génial Mokrane, j’ai connu aussi l’autre Mokrane : l’ardent militant, très engagé, pour l’identité, la langue et la culture amazighes. Ce que nous partagerons également, ensemble, étroitement, avec des communes, fortes et hautes convictions ainsi que des légitimes et patriotiques idéaux.

Durant les années 70, on fréquentera les cours d’amazigh que donnait le Grand écrivain feu Mouloud MAMMERI à la faculté d’Alger et ce, jusqu’à la fermeture dudit cours par le pouvoir dictatorial. Un régime de la postindépendance, implacablement et absolument amazighophobe  jusqu’à renier ses racines et interdire l’enseignement voire l’usage courant de la langue ancestrale et majoritairement maternelle du peuple algérien.

Mokrane participera très activement à l’élaboration, à l’impression et à la diffusion  de la revue Ittij (Le Soleil), une revue d’expression amazighe, la première B.D. algérienne, en outre, créée par mon cousin Mohamed-Ou-Salem MEDJEBER, un autre taourirtien. Un travail qui se faisait, bien sûr, clandestinement, dangereusement et courageusement, par militantisme.

C’est lui qui cachera, plus tard, dans un champ de notre village, la ronéo, la machine qui nous servait à l’impression de cette revue et autres tracts.

En 1972, certains taourirtiens s’en souviendront, Mokrane participera et servira de guide, touristique et linguistique, à deux  Amazighs originaires du Niger, étudiants à Alger, que j’inviterais à découvrir la Kabylie. Nos villageois seront stupéfaits et contents de les rencontrer et de découvrir que  nous parlions la même langue, tamazight !  Ces deux étudiants Nigériens aussi. D’ailleurs, avant de rentrer à Taourirt, Mokrane leur fera le tour des villages environnants : Taguemount-Azouz, Tizi-Hibel, Agouni Arous. Ils se recueilleront, en cette occasion, à leur passage, devant la tombe du Grand écrivain, Mouloud FERAOUN.

Avant de savourer un très bon couscous chez mes défuntes et très chères grand-mère et tante, Ldjouher LAICHOUR et  Ouardia SALMI.

Mokrane était  membre très actif de l’Organisation des Forces  Berbères (OFB), organisation clandestine, luttant en Algérie pour la reconnaissance de l’identité, de la langue et culture amazighes. Pour cette raison, si c’était une « raison », il sera également arrêté, en 1976, par les services de la répression  et de l’oppression sévissant en Algérie sous la dictature de Boumedienne.

Voilà l’exemple d’un militant et victime – parmi tant d’autres, à l’instar de mon autre défunt compagnon Mohamed HAROUN, digne fils de Martyr aussi  – qui sera atrocement torturés, martyrisé par les tortionnaires  de cette ignoble dictature, de ce pouvoir militariste, illégal, illégitime, criminel, inculte, masochiste, tyrannique, hégémonique, drastique. Un pouvoir briseur de vies.

Mokrane en souffrira, physiquement et moralement, durement, des séquelles suites aux  tortures et à l’incarcération qu’il subira. Cela s’ajoutant aux traumatismes de son enfance.

Mokrane m’aidera enfin, de 1996 à 2001, lors de mon édition de la revue ABC Amazigh.

Le 15 décembre 2003, un jour qui deviendra triste pour son épouse et ses filles, pour  moi comme pour tous ses frères et amis, Mokrane ROUDJANE le digne fils de Taourirt Moussa-ou-Amar nous quittera physiquement.

Son honorable vie sera ainsi éteinte. Mais il restera éternellement vivant dans notre mémoire et dans nos cœurs.

Hommage immense, même seulement  avec ces quelques lignes, à toi, Mokrane, toi qui portais un prénom qui signifie Le Grand comme tu l’étais et le resteras,  toi mon valeureux compagnon de combat, mon alter égo. Je ne t’oublierais jamais.

Tu mérites d’être reconnu comme figure historique non seulement de ton village natal, Taourirt Moussa-Ou-Amar, mais aussi de l’Algérie et même de toute l’Amazighie.

 


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