DzActiviste.info Publié le sam 9 Fév 2013

Mon père, Benyoucef Benkhedda..

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A l’occasion du dixième anniversaire du décès du Président BENKHEDDA Rahimahou Allah

Mon père,  Benyoucef Benkhedda..

 

 

Par salim Benkhedda Professeur de Médecine

Université Benyoucef Benkhedda, Alger

 

 

Origine et Enfance

 

                  Benyoucef Benkhedda  est né le lundi 3 joumadha thani 1338 (23 février 1920)   à  – Berrouaghia – wilaya de Médéa. Son père, Si Abdelaziz, lui-même fils du célèbre cadi de Médéa, Si Mohieddine Benkhedda fut, à son tour, un cadi respecté à Berrouaghia. . Benyoucef, troisième d’une fratrie de six enfants, fut prénommé en l’honneur de Sidi Benyoucef, le saint patron de la ville de Miliana. Orphelin de père à l’âge de 11 ans, il était très attaché à ses frères et avait, en particulier à l’égard de l’aîné Abdelhalim, beaucoup de reconnaissance. Souvent, il louait son abnégation en disant qu’ « il avait sacrifié sa jeunesse pour élever ses jeunes frères orphelins. »

Comme la plupart des enfants de son époque, dès l’âge préscolaire, mon père fut inscrit à l’école coranique de la mosquée de sa ville natale où il apprenait le saint Coran en même temps que les rudiments de la langue arabe, avant d’être inscrit à l’école primaire coloniale de la ville.

Comme la plupart des enfants de son époque, dès l’âge préscolaire, il fut inscrit à l’école coranique de la mosquée de sa ville natale où il apprenait le saint Coran en même temps que les rudiments de la langue arabe, avant d’être inscrit à l’école primaire coloniale de la ville.  Pétri par cette  éducation musulmane traditionnelle, il fait partie d’une  génération d’Algériens  qui fera de l’identité arabo-musulmane un des socles idéologiques de son nationalisme révolutionnaire maghrébin.

 

Blida. Les premiers pas de militant.

La famille Ben Khedda s’installa ensuite à Blida où le jeune Benyoucef fut inscrit au collège colonial, actuellement Lycée Ibn Ruchd.

Blida el Ourida, ou Blida La Rose, Mon père avait grandi et milité dans cette ville qu’il aimait intensément. Il aimait en arpenter  les larges avenues, s’arrêter dans ses spacieuses places, admirer ses parcs bien entretenus… Je me souviens, il rendait souvent visite à son frère cadet, Mohammed, en se promenant agréablement sur le trajet qui mène à la grande mosquée « el Kawther » attenante à la maison de mon oncle, me tenant par la main… Chemin faisant, il me racontait avec une captivante passion et force détails le passé de sa ville adoptive. Il connaissait l’histoire de chaque rue, de chaque ruelle, jusqu’à la petite venelle… La moindre parcelle de cet espace avait pour lui un secret à garder encore ou à me livrer, un souvenir agréable ou, souvent, douloureux, une histoire mystérieuse à me raconter…

Tout au long du chemin, il égrainait ses souvenirs, et les offrait à la narration nostalgique. Calquant ma passion sur la sienne, je l’écoutais avec une attention soutenue raconter la Ville et ses habitants… « Ici fut assigné à résidence la reine de Madagascar[1], exilée par les Français, disait-il avec une certaine amertume… Là, sous les balles assassines de l’armée française, était tombé en martyr le jeune Ben M’Rah… Là-bas, la pharmacie où j’ai effectué mon premier stage… Regarde !… c’est l’école coranique où ton aïeul enseignait le saint Coran ; il y avait formé maintes générations de hoffadh  avant qu’elle ne  fût fermée par l’administration coloniale… Ce garage était  un lieu de torture durant la Guerre de libération ; les Français y avaient supplicié mon frère aîné Abdelhalim, et d’autres moudjahidine encore !… »

C’est dans une autre école de patriotisme,  les SMA (Scouts musulmans Algérien)  d’El Boulaïda que mon père fit ses premières armes de jeune militant de la Cause nationale,  ainsi qu’une brève et double carrière sportive de footballeur et de boxeur. C’est étonnant – pour qui connaît son tempérament plutôt doux – et ce fut plutôt bref comme carrières sportives : « Je venais de disputer mon premier et dernier match de boxe : au premier coup de poing donné je m’étais cassé un doigt. Alors, j’ai jeté l’éponge, si j’ose dire, et abandonné définitivement ce « sport«  trop violent. »

Dans le monde de la violence il n’était pas dans son jardin. Les circonstances réservaient pour les jeunes Algériens de sa génération un autre destin.

 

« Deux évènements clefs nous ont  marqué dès  notre enfance : la Guerre du Rif marocain conduite par le héros Abdelkrim El-Khattabi dans les années 1923 – 1926 contre la coalition franco-espagnole, et les « fêtes » du Centenaire de l’occupation française de l’Algérie en 1930.  Ils ont enflammé chez nous la conscience nationale ».

 

Il entama très tôt sa carrière de militant, en se faisant les griffes dans le monde politique. C’est au collège colonial qu’il fera la connaissance de quelques futurs dirigeants de la Guerre de libération nationale. « J’ai appartenu, dira-t-il, à la génération qui a préparé et entrepris la lutte d’Indépendance. Au lycée Ibn Ruchd de Blida, ex-collège colonial, nous étions, dans ces années 1930, un petit noyau de trois individus : Saâd Dahleb  et moi-même, chapeautés par notre aîné Mohammed Lamine-Debbaghine. Il nous arrivait de lire el Oumma, édité à Paris par les militants du PPA, du moins quand le journal nous parvenait. Ce trio s’est enrichi par la suite de Ramdane Abbane  et de M’hamed Yazid… »

« les indigènes étaient obligés de porter une chechia un  tarbouche pour bien les différencier des européens qui portaient un béret ». C’est l’école laïque de Jules ferry et des lumières avec son lot d’humiliation et de ségrégation pour les musulmans que découvre le jeune Benkhedda.

« Vous êtes des couteaux qu’on aiguise contre la France ! » Telle fut la récrimination que lançait inlassablement et avec véhémence, le principal du lycée à l’adresse de ses élèves « indigènes« .

Il relatait avec un sourire aux lèvres « Notre principal était souvent ivre et nous criait à la face- Comment pouvez-vous assimilez ces indigènes !! Ils appellent une vache un beugra et un éléphant un fil !!! »

 

D’âge bien jeune encore, mais aguerri par une prise de conscience précoce propre à cette époque, déjà adulte dans le cœur et l’esprit, on le voit mener bataille contre les campagnes d’enrôlement des Algériens dans l’armée des français  qui les emmèneront loin du bled, mourir  dans pour un pays hostile et pour une cause qui n’est même pas la leur. Dans cette affaire dite des « 10 Insoumis de Blida », son « audace insolente » lui vaudra, en compagnie d’une dizaine de ses camarades de lycée, un long séjour dans les locaux du tristement célèbre Deuxième bureau de la DST où, malgré leur jeune âge, ils firent connaissance avec la torture coloniale. « On voulait nous enrôler de force   dans l’armée française. Pour nous il n’était pas question de combattre pour les beaux yeux de la  France,  J’ai fait une grève de la faim  de plusieurs semaines j’étais  devenu un vrai cadavre,  en plus j’ai dû soudoyer un caporal….  je lui avais ramené du beurre, une denrée rare à l’époque ». A chaque fois qu’il évoquait  ces moments je voyais ces yeux qui fuyaient mon regard,   et comme pris par une émotion douloureuse, il changeait subitement de sujet. Plus d’un demi-siècle n’ont pas réussi à effacer les effroyables blessures de la jeunesse….

Il avait conservé de nombreux souvenirs de cette expérience : « le Parti [du PPA] avait appelé, à l’époque, à l’insoumission ! ». Il se rappelait encore le nom de ses compagnons de cellule… « Je me souviens, il y avait un imam du nom de cheikh Hocine Slimani, originaire de Médéa…Il nous répétait inlassablement ce verset Coranique و لا تركنوا إلى الذين ظلموا فتمسكم النار » » Ce dignitaire religieux avait été torturé, lui aussi, sans ménagement, sans égards pour ce qu’il représente. Durant ce séjour en prison, mon père fut également  marqué par « la grande fierté d’un soldat « indigène » originaire des Hauts Plateaux… Il fut condamné à mort pour avoir tué son officier [français], un capitaine, parce que ce dernier l’avait giflé :

«  »Chez nous, on ne gifle pas un » terresse (homme)  !«  [2]: expliquait ce seigneur des Hauts Plateaux dans un regard oblique et droit, empreint de majesté». Mon père évoquait ce grand monsieur  avec fierté et une certaine nostalgie dans le ton et le regard. .

En 1942, le jeune bachelier Ben Khedda Benyoucef s’inscrit à la faculté de Médecine et de Pharmacie de l’université d’Alger en vue d’y poursuivre des études de pharmacie. On l’imagine bien, en raison de son intense activité politique[3], il ira jusqu’au bout de ses études, mais difficilement. Il me confia un jour qu’avant de se décider pour les études de pharmacie, il avait sérieusement songé à « rallier Tunis pour y suivre des études théologiques à l’Université Zitouna  C’était mon rêve… DIEU en a décidé autrement. »

 

Le militant responsable du PPA MTLD

 

Il avait alors l’âge de 22 ans et était déjà membre du  PPA. Sa pugnacité et son dynamisme au sein du Parti le firent remarquer par ses pairs qui lui confièrent d’abord le poste de responsable de l’information. Admis au Comité Central, il participe  au Congrès de Février 1947 qui verra la création de l’OS, avant de succéder, en août 1951, à Hocine Lahouel en qualité de Secrétaire Général du PPA. « Ce ne fut pas facile », avouera-t-il.

 

En  Aout 1951, LAHOUEL Hocine secrétaire Général du Parti, décide de  renoncer à son poste. Au cours d’une réunion spéciale du Comité Central, BENKHEDDA est désigné comme Secrétaire Général du parti. « Ce ne fut pas facile » , avouera-t-il,

En sa qualité de responsable du Parti à l’échelon national, il vécut intensément, au cœur de la tourmente, les trois crises majeures, deux internes et une externe, qui secouèrent le PPA : dès 1948-49, ce fut la crise berbériste [4] ; ensuite, en 1950, le démantèlement de l’OS par la police coloniale ; enfin le conflit avec Messali. Ce conflit, qui aboutit à la marginalisation du chef historique et à l’implosion de son Parti en juillet 1954, vint couronner le tout. « Au Parti, nous affrontions pratiquement une crise par an, mais la plus dure fut le conflit ouvert avec Messali », confia-t-il.

Le nouveau Secrétaire Général du PPA-MTLD allait faire face, par ailleurs, à une conjoncture politique rendue inextricable par des centaines d’arrestations de militants, l’indiscipline de nombreux élus et une certaine désaffection des masses.

Cependant, avouera-t-il, la présence de Messali le confortait, l’aidait à garder confiance tant il comptait sur son aîné, sur son prestige et sur son charisme pour essayer de redresser la situation : « Hélas, au fur et à mesure que mes nouvelles fonctions me mettaient en rapport direct avec Messali, je m’apercevais que ce  mythe était loin de la  réalité. Je me rendis [alors] compte de son principal défaut, le refus d’admettre toute critique (…). Le Parti, c’était sa propriété privée. Au cours de la crise qui éclatera au grand jour deux ans plus tard, il dira à une commission de bons offices, parlant des membres de la direction du Parti : « Qu’ils  partent de chez moi ! », sous-entendant de « mon Parti » ! »

La crise Messali-Comité Central est un épisode douloureux dans l’histoire de l’Algérie. La position prise par le C.C. est courageuse et honore ses membres. Et s’il y a un enseignement à en tirer, c’est que le fonctionnement démocratique d’un parti politique est le socle de son efficacité et de sa pérennité : « Les membres du Comité central ont voulu démocratiser les instances du Parti, à partir du moment où il était devenu légal. Leur souci principal était de faire en sorte que la Direction soit l’émanation de l’ensemble des militants sans renoncer aux principes et à l’idéal du Parti. Messali Hadj n’avait pas cette vision. Habitué à l’action clandestine depuis 1939 d’où sa personnalité émergeait exclusivement, il n’avait pas compris que la situation avait changé depuis 1946, date de la création du MTLD, parti nationaliste légal en Algérie même. Il lui semblait que les initiatives du Comité central visaient sa personne, qu’elles le gênaient et qu’elles « l’étouffaient. Pour lui, le Parti, c’est tout d’abord Messali. Etablir des statuts, un règlement, c’est sombrer dans la bureaucratie et éclipser le Zaïm. Le comité central devint pour lui un obstacle qu’il fallait éliminer. »

L’origine de la crise c’est le zaamisme ce maraboutisme politique.

 

En Novembre 1954 il est arrêté à l’instar de nombreux  autres  responsables nationalistes. Durant son incarcération à la prison  de Serkadji à Alger, mon père reçut la visite d’un certain Vincent Monteil, dépêché auprès de lui par Paris afin de le sonder. Monteil s’entendra dire : « Il faut négocier avec le FLN et accepter l’idée de l’indépendance » de l’Algérie, avait conseillé Ben Khedda à l’émissaire spécial du gouvernement français. La Révolution du Premier Novembre, déjà bien engagée, avait atteint un point de non-retour

 

A ce propos il écrit : « Le Premier Novembre 1954 avait sonné l’heure de la rencontre du peuple algérien avec son destin. Ce n’était ni un événement fortuit, ni une rupture avec le passé. Issu de la crise qui a fait éclater la direction du PPA-MTLD [5], [le mouvement du Premier Novembre 1954] saura capitaliser l’idéologie de libération nationale que le PPA-MTLD n’avait cessé de promouvoir [depuis 1942] avec une remarquable constance et une détermination inébranlable. »

« Fidèles aux idéaux du Parti [PPA-MTLD] dont ils sont issus, les Six [6] déterminent l’objectif de la lutte : La restauration de l’État algérien indépendant, souverain, démocratique et social, dans le cadre des principes islamiques. »

 

La Guerre de Libération

 

             Peu de temps après sa libération de prison en mai 1955, mon père rejoignit le FLN. Il devient le conseiller et le confident de son ami Abane Ramdane, responsable de l’Algérois. Fin août 1956, le Congrès de la Soummam désigne Benyoucef Benkhedda membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE), l’instance politico-militaire du FLN, aux côtés de ses amis Abane et Ben M’Hidi. Il avait la charge de superviser l’organisation politique.

Un de ses amis, Brahim Chergui raconte : « A Alger, il a mené un travail de  fourmi auprès de la bourgeoisie, du Bachaga Boutaleb, Bengana, Benchicou, Tamzali et les imams Chanderli, Baba Ameur, Tchikou…pour les amener à épouser la cause de la Révolution. Il a été la cheville ouvrière de la commission financière qui alimentait la Révolution. Je l’ai connu en 1950 lorsque j’ai été nommé chef de daïra du parti à Blida. Il venait chez moi pour réviser ses études de pharmacie »

C’est aussi Benkhedda, alias Monsieur Joseph Molina, qui  a été le principal négociateur avec le PCA. Avec Sadek Hadjeres et Bachir Hadj Ali, il négocia  à Alger la livraison du stock d’armes  que les communistes avaient réussi auparavant à se procurer  grâce à l’aspirant Henri Maillot. Mon père écrira « ce que nous voulions, c’était d’empêcher l’existence de toute autre force militaire que la nôtre. Le reste  était sans importance ».

Avec Abane il sera à l’origine de la création de  l’UGTA.  C’était  au domicile de Boualem Bourouiba  à Bologhine le 18 février 1956  avec pour responsable de l’organisation son ami du comité central Aïssat Idir. A l’actif du CCE également l’hymne national Qassamen, le drapeau algérien, l’UGEMA, l’UGCA etc….

 

Avec l’arrestation de Ben M’Hidi et de Brahim  Chergui, l’étau se resserrait sur les autres membres du CCE. Pour éviter à la Révolution d’être amputée de quelques-uns de ses animateurs les plus déterminants, il ne leur restait qu’une issue : quitter les lieux. Mais pour Ben Khedda, ce ne fut pas le meilleur choix. Il écrira à ce propos que      « la sortie du CCE fut une erreur monumentale. Une direction doit demeurer à l’intérieur du pays. »

En compagnie de Krim Belkacem, après moult péripéties qui jalonnèrent sa sortie tumultueuse d’Alger, il regagne Tunis par monts et vaux, via Blida et les monts de Chréa, ceux de Djurdjura, le massif des Bâbords, les Aurès. Il est nommé  ministre des affaires sociales du GPRA dirigé par Ferhat Abbas. En  1961, il est désigné par ses pairs à la tête du GPRA et mènera une intense activité diplomatique notamment en Chine,  Amérique latine et dans les pays arabes. Il représentera l’Algérie premier Congrès des Pays Non Alignés à Belgrade. Il hérite de la crise profonde entre le GPRA et l’EMG, des  rapports tendus avec le colonel Nasser, de l’affaire Lamouri. Il gérera  tous cela avec tact et circonspection, toujours  avec un seul objectif l’indépendance de l’Algérie. De Tunis, il aura à piloter les négociations qui aboutiront en 1962 aux fameux Accords d’Évian  qui mirent fin à la Guerre d’Algérie après d’âpres négociations en raison de la découverte d’importants gisements pétroliers et gaziers au Sahara. Il lui revint le privilège de conduire l’Algérie vers cette indépendance tant espérée et de prononcer le discours annonçant le cessez-le-feu avec l’ennemi qui, après cent trente-deux longues années de colonisation d’une rare brutalité, comprit enfin qu’il fallait « négocier avec le FLN et accepter l’idée de l’indépendance » de l’Algérie.

« Chaque Algérien se sentait comme un organe d’un même corps dans cette lutte gigantesque. Le FLN et l’ALN ont été des instruments de combat efficaces au service du peuple et, par leur action continue, ils ont porté des coups décisifs au colonialisme. La Révolution algérienne a forcé l’admiration de tous. Elle jouit actuellement d’un prestige universel qui lui vaut de nombreux appuis. » [7]

Par ces mots justes, le président du GPRA, Benyoucef Ben Khedda, venait de saluer, d’Alger, la victoire de la Révolution de Novembre sur le colonialisme français et ses suppôts. En rappelant l’unité des rangs et l’unanimité nationale dans la lutte qui vient de s’achever, Ben Khedda n’appréhendait-il pas quelques troubles ?… La joie était à son comble chez les Algériens qui ne se doutaient pas que de vieilles et sourdes dissensions intestines allaient devenir béantes, faire couler le sang algérien par d’autres Algériens, étalant au grand jour de détestables rancœurs.

 

La crise de 1962

 

La vraie raison, c’est la prise du pouvoir : Boumediene et son équipe, qui ont su rallier à leur cause un personnage historique comme Ahmed Ben Bella qui remplira naïvement le rôle de plastron, cherchaient à s’emparer du pouvoir, de tout le pouvoir et tout de suite, quitte à faire encore verser du sang algérien, mais cette fois par d’autres Algériens. La crise de l’été 1962 avait profondément marqué Benyoucef Benkhedda. Les critiques formulées à son égard par certaines personnes – superficielles ou malintentionnées – l’avaient consterné. Il leur répondra toutefois avec son calme habituel : « Préserver la vie de mes compatriotes, même s’ils sont devenus entre temps mes ennemis, telle était ma devise. L’esprit d’indécision, pour ne pas dire de démission, n’existe que dans l’esprit de ceux qui s’obstinent à m’imputer la responsabilité historique d’avoir, par mes prétendues faiblesses, ouvert la voie du pouvoir à l’état-major [de Boumediene et au groupe de Tlemcen]. On parle encore de frilosité alors qu’en y regardant de près, c’est de scrupule qu’il s’agit, de sens des responsabilités devant une réelle menace de guerre civile. L’indépendance, elle était entre nos mains. Pour rien au monde, je n’aurais accepté de cautionner des tueries d’Algériens par d’autres Algériens, qu’elle que fût la « légitimité » de l’acte. Mon attitude est à mettre au compte d’une certaine conception de la morale qui, en Islam, rend chacun comptable de chaque goutte de sang versé et, de surcroît, générerait immanquablement haine et vengeance parmi la population, peut-être sur des générations. J’accepte d’être accusé de pusillanimité – dont on m’a d’ailleurs si outrancièrement gratifié – plutôt que de vouloir se maintenir au koursi fut-ce au prix de la vie d’un seul Algérien. Autant je fais preuve de détermination face à l’ennemi, autant je suis plein de scrupules vis-à-vis de mes frères. Grâce soit rendue à Dieu ! J’ai contribué, un tant soit peu et à ma modeste échelle, à écarter l’immonde spectre de la guerre civile, privilégiant le sens moral sur toute autre considération, ne désespérant pas du verdict final de l’Histoire. »

                C’est la grande déviation selon Benyoucef Benkhedda qui avait commencé bien avant 1962 : «Ce sont, en effet, les chefs militaires, membres du CCE élargi en août 1957 qui, après s’être sommairement débarrassés de Abane, se sont adjugés l’intégralité du pouvoir FLN.  Abane n’eut pas droit à un procès équitable.  Aucune instruction ou procédure à son encontre, aucun tribunal formé de ses pairs pour le juger.  Depuis, la réalité de ce pouvoir n’a plus échappé aux militaires. Et c’est là le tournant tragique de la Révolution.  C’est là  la déviation.  Désormais le pouvoir est entre les mains des militaires qui le garderont pour de bon, et la déviation se poursuivra par la permanence des coups d’Etat. En 1959, c’est un deuxième coup d’état qu’ils opèrent en forçant le GPRA à remettre ses pouvoirs à l’assemblée des 10 colonels réunis à Tunis (août-décembre 1959). En 1962, c’est le 3e coup d’état, opéré par l’Etat-major contre le GPRA, assorti de l’instauration du régime du parti unique. En 1965, quatrième coup d’état : c’est le renversement de Ben Bella par Boumediène ; désormais les militaires s’emparent de l’Etat directement. En 1992, c’est la « démission » du Président Chadli  et son remplacement par le HCE avec l’annulation du processus des élections et l’instauration de l’état d’urgence qui conduit  l’Algérie là où elle est aujourd’hui. »[8]

 

L’indépendance et la lutte pour un état démocratique dans le cadre des principes islamiques

 

Ironie de l’histoire…. Ceux qui ont réclamé  et lutté toute leur vie pour une constituante algérienne, ses amis et lui,  sont  écartés de la première  Assemblée constituante de l’Algérie indépendante  Il assiste ainsi  impuissant à la confiscation de l’indépendance … Manipulation, corruption et répression voici le triptyque qu’utilisera le pouvoir pour asseoir définitivement son hégémonie. Un savant dosage de manipulation des masses, de corruption des Moudjahidines et de l’élite et de répression des récalcitrants. Notre père dut faire face aux tentatives d’humiliation, de représailles et à  toutes sortes de mesquineries et d’harcèlements administratifs. Mais cette fois-ci de la part  de ces coreligionnaires. Ce qui sera plus difficile. Notre mère s’en rappelle avec une certaine amertume : « Après l’indépendance, un ami de ton père lui  proposa (car ton père était sans ressource),  de lui céder une pharmacie en location-vente ; son dossier administratif fut rejeté sous prétexte qu’il n’avait pas de diplôme de pharmacien !!! En réaction, un militant  fou  furieux fait  faire des dizaines de photocopies du diplôme qu’il  distribuera  à la presse et aux dignitaires du régime.

Mon fils (s’exclamera ma mère), c’est un  français, Monsieur Arnaud qui a trouvé un travail à ton père !!! C’était un pharmacien qui le connaissait. Il faisait de l’importation de médicaments…. Il lui a proposé de gérer la société Pharmafrique.  Il a travaillé là- bas jusqu’à ce que Boumediène nationalise les sociétés… Puis Tedjini Haddam qui était ministre lui a permis d’avoir sa propre  pharmacie à Hydra »

Un jour que nous étions en voiture, il me montra une  villa perchée sur un monticule  situé au niveau du Boulevard Bougara : « Tu vois cette villa ?  Nous habitions ici les premières années de l’indépendance, je l’avais retapée. Eh bien le ministre de l’intérieur de l’époque, nous a expulsés et mis dehors sur ordre de Ben Bella !!  Durant plusieurs mois nous avions habité dans un cabanon au bord de la mer  puis chez des amis à Kouba  jusqu’au jour où  j’ai pu louer un appartement à Alger.» 

Certes, il ne gardait nulle rancœur mais, s’agissant des intérêts supérieurs de l’Algérie, il n’était pas question pour lui de transiger sur quoi que ce fût. C’est ainsi qu’en 1976 il cosigna, avec Ferhat Abbas, Hocine Lahouel et cheikh  Kheireddine  « l’Appel contre la dictature et pour la démocratie » ce qui lui vaudra une assignation à résidence durant quatre longues années alors que son officine de pharmacien, unique ressource pour sa famille, sera tout simplement  confisquée. Mais qu’est-ce qui avait motivé cet appel ? « Au moment où Boumediene régnait sans partage sur l’Algérie, écrira-t-il, il fallait faire entendre une voix d’opposition. L’occasion nous fut donnée en mars 1976, à propos d’une prétendue Charte nationale qu’il [Boumediene] avait faite confectionner et qu’il voulait imposer au peuple algérien pour légitimer son pouvoir. L’Algérie se trouvait alors en crise avec le Maroc, et les deux blocs Est et Ouest étaient en pleine guerre froide. Les cosignataires [9] de l’appel craignaient que le conflit ne débordât sur les deux ailes du Maghreb et ne fût le prétexte pour les deux superpuissances d’intervenir en Afrique du Nord à l’image de [ce qu’ils firent en] Angola où ils s’affrontaient dans un bain de sang dont seule la population africaine pâtissait. Nous réclamions [donc] la voie des négociations au lieu de celle de la confrontation pour régler ce conflit entre deux peuples frères et voisins. » Quant à la  Charte nationale, nous réclamions l’élection d’une Assemblée constituante souveraine, seule apte à voter un pareil document. La très officielle agence APS  nous traitera d’  »éléments réactionnaires agissant pour le compte de l’Étranger », dénonciation ressassée par la presse de l’époque, puis l’évènement fut médiatisé à l’étranger. [De leur exil], Mohammed Boudiaf, [de Kenitra, au Maroc], suivi de Aït Ahmed  [de Genève, en Suisse], nous apportèrent leur soutien. Puis ce fut au tour de Lebjaoui, et de Kaïd Ahmed également exilé… » Cette situation durera  jusqu’à la mort de Boumediene et la nomination du  colonel Chadli Bendjedid.

En 1985 lors du débat sur la charte nationale, mon père publie un long article  dans la presse internationale. La presse nationale avait bien sur refusé de le publier. Il reprenait les idées clefs, les mêmes mots d’ordre depuis plus d’un demi-siècle : Démocratie, liberté, constituante, respect de l’Islam.

A l’époque du Président Chadli avec  l’éphémère ouverture  démocratique et l’institution du  multipartisme   il fonde avec  Abderrahmane Kiouane et d’autres anciens amis nationalistes, le mouvement El Oumma dont l’objectif, emprunté à la Déclaration du Premier Novembre 1954, s’articule autour des principes fondateurs de la Révolution, à savoir « l’instauration d’un État souverain, démocratique et social, dans le cadre des principes islamiques. »

À l’Indépendance, « Nous avions réalisé la première étape, disait mon père, [c’est-à-dire] l’instauration d’un État souverain ; il faut [à présent parachever l’œuvre et] concrétiser la seconde étape : un État démocratique dans le cadre des valeurs islamiques. »

La seconde étape de la Révolution de Novembre ne fut pas réalisée parce que, expliquait-il « Le cours de la Révolution fut détourné de son objectif initial : « il s’agit de lier le train des nationalistes sincères et authentiques – et qui croient en l’Islam comme projet de société – à celui des jeunes militants islamistes inexpérimentés. »

          L’ouverture démocratique en Algérie sera de courte durée. Les décideurs ont décidé que le peuple algérien, était un peuple mineur et qu’il  n’était pas  capable de choisir ses représentants.

Bien que le choix puisse être fait par dépit, il n’en demeure pas moins que le choix du peuple fut, lors des élections du 26 décembre 1991, sans appel : la victoire du FIS aux seuls élections libres qu’a connu le pays. C’était  la sanction de millions d’Algériens à ce  système qui ne pouvait répondre à leurs aspirations, à cette classe de pseudo-intellectuelle occidentalisée incapable de battre au rythme des masses.

Au moment où certains  déclaraient  s’être trompé de société, où d’autres appelaient l’armée à sauver « la démocratie »,  Benkhedda  déclarait dans un communiqué du mouvement Oumma : « Le Mouvement EL OUMMA, devant l’extrême gravité de la situation dans le pays et les lourdes menaces qui pèsent sur son devenir, tient, en toute conscience et responsabilité à se déterminer…Tout en constatant que le processus ainsi installé (HCE)  n’est pas conforme à la Constitution, l’important étant dans la solution concrète de la crise actuelle qui est, avant tout, morale : le peuple n’a plus confiance en des dirigeants, qui se sont imposés à lui et qui n’ont pas été à la hauteur de ses aspirations. Qui plus est, c’est sous leur direction que la mauvaise gestion, la corruption et l’injustice se sont systématisées. La crise ne peut donc se dénouer que par un retour, le plus rapide possible, au processus démocratique qui est un acquis de l’ensemble des algériens. Il implique le libre choix, par le peuple, de son orientation politique et de ses dirigeants, ainsi que le respect de ce choix auquel rien ne peut être opposé.

Le pouvoir  procèdera le 04 mars 1992 à la dissolution du FIS. C’est ce même jour, en compagnie du vénérable cheikh Ahmed Sahnoun  et d’autres personnalités politiques, que  mon père formera le Tadhamoun el Islami el Djazaïri dans le but de dénoncer l’arrêt du processus électoral, les violations des droits de l’homme et surtout  pour appeler au dialogue et à la réconciliation nationale : « la solution à nos problèmes doit obligatoirement passer par le dialogue, seule voie civilisée susceptible de sauvegarder l’unité nationale, » 

En 1992, Benyoucef Benkhedda rendra visite, en compagnie de son ami et compagnon de lutte Abderrahmane Kiouane, au président Mohammed Boudiaf. pour lui proposer comme solution à la crise le dialogue avec les trois partis vainqueurs aux élections de décembre 1991, à savoir le FIS, le F.F.S et le F.L.N : « Malheureusement nous n’avons pas pu le convaincre. En 1993, nous avons eu un entretien avec Si Liamine Zeroual alors ministre de la Défense nationale. Nous lui avons fait la même proposition tout en attirant son attention sur les « dépassements » des forces de sécurité. Cette visite fut suivie de deux lettres, datées du 30 juin 1994 et du 20 décembre 1994, que je lui ai adressées pour lui signaler des cas concrets et lui demander d’ouvrir une enquête. Aucune réponse ne m’est parvenue alors que seul le dialogue peut économiser le sang précieux des Algériens…. » Il n’a jamais cessé de le répéter et cela jusqu’à sa mort.

 

Témoin de l’histoire et devoir de mémoire

 

                     Témoigner, notamment sur la Guerre de libération, était pour lui une exigence morale aussi impérative que le fut la lutte pour la libération du pays. Voilà pourquoi – en dépit de son âge et de la gêne que lui occasionnait une acuité visuelle abîmée par la lecture et l’écriture à des heures indues de la nuit – il consentit l’effort de rédiger cinq œuvres, déjà publiées, sans compter un certain nombre de projets d’ouvrages inachevés.

« Ecrire l’Histoire, expliquait-il, c’est consentir à parler des frères qui ont exercé des responsabilités, parfois lourdes, et à juger leur action. Écrire l’Histoire, c’est être amené à évoquer en termes critiques des personnalités dont le nom s’est entouré d’un tabou quasi inviolable pour beaucoup [de nos concitoyens]. Écrire l’Histoire, c’est partir en guerre contre les scandaleuses altérations de la vérité

historique et contre les préjugés tenaces, produit d’un long travail de sape par l’intoxication. On se demande alors si on dispose de suffisamment de force morale et de probité intellectuelle pour aller jusqu’au bout dans la restauration de la vérité. (…) C’est un devoir de ne pas relâcher nos efforts pour apprendre aux jeunes générations que l’Indépendance de l’Algérie ne nous a pas été octroyée dans un geste d’on ne sait quelle magnanimité ou philanthropie par l’ancienne puissance coloniale… C’est à cet impérieux Devoir de mémoire qu’il faut désormais s’atteler pour rendre justice à tous ceux et à toutes celles qui ont fait l’offrande de leur vie afin que naisse un  »État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ». » [10]

Malgré la forte myopie dont il souffrait et les graves complications oculaires pour lesquelles il subit trois interventions chirurgicales, il passait des nuits entières dans son bureau à écrire à la main. Souvent, il me réveillait en pleine nuit ou au petit matin et me demandait de saisir pour lui, sur ordinateur, un texte dont il venait d’achever la mise au point, ou une idée qui venait de lui traverser l’esprit et qu’il voulait préserver de l’oubli. « L’informatique est un véritable dont de DIEU » disait-il alors.

Il assistait régulièrement aux journées d’étude organisées autour du thème qui lui tenait le plus à cœur : l’histoire du mouvement national. Je pense que ce sont les activités au sein de l’ « Association historique et culturelle du 11 décembre 1960«  qui stimulaient sa mémoire en lui donnant de nouvelles opportunités – en plus de ses propres écrits – de porter encore témoignage de l’Histoire de l’Algérie. Livrer entièrement et avec probité son témoignage à qui de droit, c’est-à-dire au peuple, notamment aux jeunes générations, est une lourde responsabilité autant que le devoir de mémoire est une impérieuse nécessité. 

Un jour, après avoir parcouru le livre du Président du HCE, Ali Kafi, dans lequel ce dernier accuse  Abane Ramdane de trahison, mon père entra soudain dans une telle fureur… « Un ancien chef de wilayaUn ancien Secrétaire général de l’Organisation nationale des moudjahidine qui écrit des choses pareilles, c’est très grave ! La propagande de Fethi Dib (Chef des services secrets égyptiens)  fonctionne toujours ! » Encore bouillonnant et grommelant,   il s’attela à écrire un nouveau livre afin de témoigner. Il l’intitulera « Abane, Ben M’Hidi et leur apport à la Révolution ».

Il dira plus tard, à propos de ce témoignage : « Ces pages sont une réponse à Ali Kafi qui, dans un livre, avait laissé entendre que Abane avait été, pendant la Guerre de libération, un agent de la France. La qualité de l’auteur, qui a exercé de hautes responsabilités au niveau national, ne me permettait pas de garder le silence sur ces insinuations gravissimes. Certes, je ne dis pas que Abane était infaillible. Il a eu ses faiblesses ; il a sûrement commis des erreurs, comme n’importe quel dirigeant du

FLN… Et qui peut se targuer d’y échapper ?… Mais, laisser entendre perfidement qu’il fut un « agent » de l’ennemi, il y a là une ligne rouge à ne pas franchir ! »

Il n’avait pas hésité, à son âge, à creuser sa mémoire et rédiger un livre, des mois durant, pour défendre la mémoire d’un militant de l’envergure de Abane Ramdane.

« Alors que l’Algérie se débat dans les convulsions d’une tragédie sans nom ; alors que la jeunesse algérienne est à la recherche de ses repères historiques, on ne peut s’empêcher de se demander quelle motivation a poussé Ali Kafi, secrétaire général de l’Organisation nationale des  Moudjahidine, à diffamer et à calomnier un symbole de la Révolution, connu pour son œuvre historique d’unification des forces nationales, travail sans lequel la libération de l’Algérie eût été une chimère. ….

ne risquerons-nous pas de discréditer la Révolution aux yeux de la génération nouvelle, aux yeux de celles qui suivront, et de faire ainsi, encore une fois, le jeu de l’ennemi qui n’a pas digéré, à ce jour, à travers la « perte » de l’Algérie, l’une des plus grandes défaites de son histoire, et qu’il se garde bien d’avouer ou de reconnaître publiquement. Notre victoire sur cet ennemi fut une victoire éclatante, et l’une des plus glorieuses de notre Histoire. Elle pourrait être [elle l’est déjà !] une leçon pour tout le monde : celle d’un petit peuple qui réussit à triompher d’une grande puissance moderne parce que sa cause était juste, et parce qu’il était uni. »  Ainsi parlait Benyoucef Benkhedda, un pédagogue hors pair.

Une autre fois il réagit violement  aux propos  de Yacef Saadi à l’encontre de Brahim Chergui révolutionnaire de la première heure, Yacef accusait Chergui d’avoir livré Ben M’hidi aux sbires du criminel Massu. Il s’enferma pendant plusieurs jours dans son bureau et réalisa un opuscule de plus de 100 pages.  Je l’accompagnais jusqu’au centre des archives historiques où il remit une copie de son témoignage qui a été  publié dans  la revue du Centre national d’études historiques, en page 131, très catégorique il souligne qu’«à aucun moment, cet homme qui s’est acquitté loyalement de ses obligations envers l’organisation, n’a fourni à ses bourreaux les adresses des appartements et pied-à-terre où j’avais l’habitude de le rencontrer et, moins encore, ne les a convoyés à travers ces mêmes adresses  Le pouvoir fait tout pour que les jeunes ne connaissent pas leur histoire…. Qui parmi les jeunes connait aujourd’hui : Hachemi Hamoud,  Sid-Ali Abdelhamid,  Abdelmalek Temmam,  Hachem Malek, Mohamed Sahraoui, Abderrahmane Baha et autres “politiques” de la Zone autonome d’Alger qui se sont joués de la 10e division parachutistes commandée par Massu » Les procédés d’ostracisme à l’égard d’éminents acteurs de la Révolution algérienne pervertissent l’histoire en l’opacifiant. Ils se sont répandus chez nous jusqu’à faire un sort aux noms de ceux qui ont marqué de leur empreinte la Guerre de libération. On s’abstient de les  citer  quand on ne pousse pas  l’aberration jusqu’à frapper d’interdiction toute référence  claire à  ceux dont l’évocation « gêne » encore les puissants du moment. Il n’est que de parcourir nos manuels scolaires, ou de se reporter  à la célébration  dans notre presse des faits glorieux de notre lutte d’indépendance : c’est l’anonymat total, comme si notre Révolution avait été l’œuvre de fantômes »

 

La fin d’un  parcours dans la fidélité

 

Mon père fut ravi à la vie à l’âge de quatre-vingt-trois ans, ce qui, dans l’absolu, représente un âge respectable, quoique nous eussions espéré le voir parmi nous encore quelques années supplémentaires – pourquoi pas centenaire – tant ses capacités intellectuelles, lestées de sagesse, étaient intactes jusqu’à son dernier souffle, tant son énergie était débordante quelques mois seulement avant son départ : à quatre-vingt-deux ans, il se baignait encore, comme à l’accoutumée, en plein hiver, dans les eaux froides de la Méditerranée, après son long footing hebdomadaire sur la plage déserte de Sidi Fredj, après la prière de l’aube…

 

Avant d’en être empêché par la maladie qui nous le ravira, il ébaucha en parallèle quelques projets de livres qu’il laissera en chantier et peut-être en héritage. Il se rendait une fois par semaine à la Bibliothèque nationale du Hamma, sise dans le quartier populaire de Belouizdad  où il passait de journées entière à compulser livres et documents, à vérifier et à préciser, jusqu’à l’obsession, ses références bibliographiques. Il ne publiait rien qui ne fût rigoureusement exact, dûment vérifié, et plutôt trois fois qu’une. Il lisait, relisait, faisait lire et relire, avant de livrer le manuscrit à l’éditeur.

En août 2002, cinq mois avant sa mort, il émit le vœu d’être enterré au cimetière de Sidi yahia auprès de la tombe où gît son camarade de lycée, son fidèle ami et compagnon de toujours : Saad Dahleb. Il nous conjura de bannir tout cérémonial officiel, de ne rien céder à l’usage protocolaire, et répétait souvent cette mise en garde

Jusqu’aux ultimes instants de sa vie, il s’était montré courageux, prévoyant et extrêmement organisé : la mort qu’il sentait s’approcher ne lui faisait pas peur, et il prépara lui-même son propre enterrement en désignant le lieu de son inhumation, en  choisissant l’imam qui devait diriger l’office funèbre, en faisant d’autres recommandations, en donnant les détails… « Contactez le saint homme, cheikh Tahar Ath Aldjet, puisque mon ami cheikh Ahmed Sahnoun est malade et alité. » « et surtout n’oublies pas de retirer l’argent de la pension et de le mettre de côté pour créer l’école coranique »

 

Résumons en quelques mots sa vie de combattant de la juste Cause : il fut journaliste, jeune militant PPA et étudiant en même temps. Il fut ensuite choisi au poste de secrétaire général du PPA-MTLD, puis membre du CCE, ministre du GPRA puis président de ce Gouvernement provisoire en exil, enfin négociateur acharné des Accords d’Évian [11]… Après l’Indépendance, après le coup d’État de 1962 dont furent victimes le GPRA et la légalité, sans se désintéresser du sort qu’on réservait à son peuple, il tourna le dos à la vie politique telle qu’elle allait désormais se dérouler sous ses yeux désabusés, sous la dictature militaire, et assuma honnêtement les fonctions de pharmacien pour nourrir ses enfants, puis, lorsqu’il fallut dénoncer les violations des droits de l’humain, il n’hésita pas et dut en être le militant le plus inflexible. Il fut président de l’éphémère parti el Oumma [12]… Mais encore, il témoigna loyalement en rédigeant plusieurs ouvrages.

 

Quelles que fussent ses responsabilités de militant clandestin ou celles de l’homme politique, il demeura, durant toute son existence, fidèle aux idéaux tracés avec une encre indélébile : le Sang des Martyrs. Si je devais donner une devise qui caractériserait les parcours intérieur et extérieur de Benyoucef BenKhedda, je dirais sans hésiter : Engagement & Fidélité…

Du collège à la tombe, sa vie entière fut inscrite dans le souci permanent et obstiné de fidélité aux idéaux et aux engagements pris. C’est cette fidélité qui fait toute la valeur de l’homme politique et finalement la valeur de l’homme et son honneur.

L’honneur de notre père réside dans cette double exigence que constituait à ses yeux la loyauté vis-à-vis des idéaux révolutionnaires et à l’égard de ses compagnons d’armes. Il fut tout autant constant dans ses convictions que dans l’action entreprise. Cette double exigence demeure le critère ultime sur lequel est jugé chacun de nous, d’abord par ses semblables. C’est également sur ce critère ultime que chaque âme sera jugée le jour de la Résurrection, par le plus juste des juges : DIEU.

L’émotion unanime qui avait saisi la population dès qu’elle apprit la mort de notre père  le   01Dhou El Hidja 1423 (3 février  2003)   témoigne de la considération que les Algériens lui portent. Tous les hommes de toutes les tendances politiques ou idéologiques avaient tenu à assister à ses funérailles aux côtés d’une grande foule de citoyens anonymes accourus de tous les quartiers et banlieues de la ville.

Plus que l’ensemble des Algériens, nous en éprouvons une émotion et un chagrin immenses. Les honneurs dont il a joui de son vivant, ceux que le peuple lui témoigna défunt, et ceux qu’on rend encore à sa mémoire, font chaud au cœur mais ils sont inutiles et d’un bien faible secours pour nous qui avons perdu un père exceptionnel, et moi, un ami intime, sans doute le meilleur de tous. Dans cette pénible épreuve, seule nous console l’assurance du salut de son âme. Plaise au Miséricordieux que Ses bénédictions, chaque jour invoquées sur le défunt et ses compagnons d’armes, ne soient pas vaines. Amiiiiiiiiiine



[1] La dernière reine de Madagascar, Ranavalona III (1861-1917) déportée  par les colonialistes français et morte en exil en Algérie

 

[3] Après sa dissolution en 1939 par le régime de Vichy, le PPA continuait d’activer dans la clandestinité. Il ne retrouvera une existence légale qu’en 1946 avec la création du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD)..

 

 

[6] Les « Six » ou Groupe des Six : Mustapha Benboulaïd, Larbi Ben M’Hidi, Belkacem Krim, Mourad Didouche, Mohammed Boudiaf, Rabah Bitat.

 

[7] Extraits de l’Appel au peuple algérien, par Benyoucef Ben Khedda, président du GPRA, in « El Moudjahid« , édition spéciale du lundi 19 mars 1962. Pour plus de détails, confer « Les origines du Premier Novembre » de Benyoucef Ben Khedda, annexe 48.

 

[8] « La crise de 1962 »  Benyoucef Benkhedda

 

[10] Extrait de « Alger, capitale de la Résistance« , une des œuvres majeures de Benyoucef Benkhedda.

 

 

[12] Le parti el Oumma fut dissous par ses propres fondateurs lorsque ceux-ci comprirent qu’il est impossible de faire normalement de la politique, avec les mains liées par l’état d’urgence et toutes les autres ficelles dont use le pouvoir.


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