DzActiviste.info Publié le lun 3 Déc 2012

Monika Borgmann, Saïd Mekbel : Une mort à la lettre. Entretiens

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Paris, Téraèdre, 2008, 141 p.

Pourquoi publier en 2008 une série d’entretiens réalisés en décembre 1993, il y a quinze ans, en pleine vague d’attentats touchant les intellectuels et les journalistes algériens, avec le directeur et chroniqueur du quotidien Le Matin, Saïd Mekbel, assassiné un an plus tard à Alger ? L’auteure du recueil, Monika Borgmann, est une journaliste née en Allemagne en 1963, vivant au Moyen-Orient et en Égypte, qui a produit notamment en 2004 un film en co-réalisation avec le journaliste libanais Lokman Slim, Massaker, sur les massacres de Chabra et Chatila racontés par leurs bourreaux. Elle essaie d’expliciter dans un avant-propos les motivations qui l’ont amenée à éditer ce qu’elle avait considéré à l’époque comme un « testament » ne lui appartenant pas en propre. Elle a modifié sa position après avoir créé une association œuvrant à la constitution d’archives sur la guerre civile libanaise. Faire la vérité sur un passé risquant de se répéter, faute d’avoir été transmis, la hante désormais comme Saïd Mebkel, qui se savait condamné à plus ou moins court terme au sort déjà subi par nombre de ses amis, médecins, sociologues, ou journalistes et qui voulait savoir pourquoi. La publication différée de ce « document » biaise cependant « la recherche de la vérité » affirmée en première intention. Quel que soit l’intérêt rétrospectif des informations délivrées, la mise en scène de l’enquête journalistique au long de trois entretiens (sélectionnés) dans le bureau du journaliste algérien ne prend toute sa valeur qu’à l’aune d’une menace bien réelle alors pour le directeur du Matin, dont la cause exacte échappait alors à sa réflexion fiévreuse. Le lecteur devient le spectateur (et le témoin lui aussi) d’un combat dont il connaît d’avance l’issue fatale : son principal protagoniste, conscient d’être acculé à devenir un héros tragique, tente de percer le secret imposé par un mystérieux pouvoir sur les raisons d’une culpabilité vouée de toute façon à entraîner sa mort. Ces trois entrevues, censées dénouer un silence qui tue plus rapidement que les assassins, révèlent la nudité d’une vie traquée, réduite à un passé frappé d’amnésie, et qui, pourtant, affronte lucidement et  héroïquement son destin. En transmettre le précieux témoignage, sans céder à une indignation compassionnelle, devient l’unique justification d’un échange à bâtons rompus entre les deux journalistes, conduit en réalité avec des techniques journalistiques éprouvées.

Malgré l’interview qui, en introduisant le regard extérieur d’un tiers, en principe neutre, devrait permettre de libérer la parole de l’interviewé, Saïd Mekbel livre peu d’indications sur sa personne lors du premier entretien (p. 19-54). Monika Borgmann l’interroge d’abord, et ce n’est pas un hasard, sur ce qu’il a ressenti à la mort de Tahar Djaout, victime inaugurale en mai 1993 d’une série de meurtres d’intellectuels. L’interviewé évoque longuement sa figure emblématique (p. 20-21). Il souligne que sa disparition a provoqué, après la première stupeur, un changement dans sa propre réflexion comme dans son action : du cri d’injustice, il est passé à la révolte, puis à la résistance organisée contre la peur. Lettres de menaces et tentatives avortées d’assassinat ne l’incitent pas à se protéger davantage : « je veux qu’on sache que je n’ai plus peur » (p. 43). Suivant la pente de sa formation scientifique, il préfère faire preuve de sa capacité à analyser le mécanisme des crimes précédents, relève leurs points communs et les contradictions de témoignages qui laissent dans l’ombre leurs véritables auteurs. Dans le deuxième entretien (p. 57-85), Monika Borgmann, après s’être rendue chez lui et avoir fait la connaissance de sa femme, recueille de sa bouche des informations biographiques plus précises. Né dans une famille pauvre, il entre à l’école militaire à Bougie et prépare un doctorat de physique. Ingénieur, il devient en 1962 journaliste à Alger Républicain, sous la gouverne de Tahar Djaout et de Kateb Yacine qui encouragent son talent littéraire. Après le coup d’Etat de Boumediene en 1965, il refuse de travailler au journal El Moudjahid et ne publie plus rien jusqu’en 1989, date à laquelle il entre à nouveau à Alger républicain avant de passer au Matin en 1991. « Une mort à la lettre » s’inscrit d’avance dans les billets qu’il y écrit sous des pseudonymes faisant référence à la culture populaire, d’abordEl Ghoul, « L’Ogre », à Alger républicain, puis, au MatinMesmar J’ha, « Le clou de Djeha ». D’une virulente impertinence pour le pouvoir en place, ces billets expliquent selon lui sa notoriété et sa condamnation. Plume restée exemplairement indépendante, sans compromission aucune, ce qu’il revendique avec fierté, au risque d’attirer la haine, il continue de publier des libelles qui semblent le désigner aux tueurs potentiels plus sûrement que n’importe quel autre fait objectif. Mais la recherche de la raison exacte du choix de sa personne comme cible d’un prochain attentat l’obsède en permanence et trouble son discernement, à l’égal de Tahar Djaout dans son ultime roman, Le dernier été de la raison.

Le contexte mondial actuel nous a certes habitués à voir dans l’empêchement de l’exercice normal du métier de journaliste, y compris par la persécution, une stratégie de manipulation de l’opinion publique. « La censure crée le conformisme, elle fabrique des courtisans, elle domestique, elle avilit aussi bien ceux qui la pratiquent que ceux qui la subissent. Elle aboutit fatalement à l’autocensure, mutile, travestit, falsifie, traite la réalité comme une erreur, qu’elle corrige à sa façon. C’est le langage de la peur. », prévenait déjà Kateb Yacine en 1987. Au-delà d’un hommage justifié à la mémoire de Saïd Mekbel, rejoignant celui qui lui est fait aujourd’hui par les journalistes en Algérie et à travers le monde, la publication de ce document a l’intérêt de mettre au jour les réactions à ce phénomène de ceux qui, chargés par leur métier de témoigner d’une violence au-delà des mots, y sont exposés en première ligne. Le jeu de miroirs entre les deux interlocuteurs, en recentrant leurs échanges sur le questionnement qui absorbe la pensée de Mekbel, transforme l’enquête sur les coupables en une radioscopie de leur victime. Le rôle de double empathique que joue l’interviewer  tend à révéler la personnalité de l’interviewé qui se dissimule au départ derrière une attitude combative privilégiant la victoire sur la peur, la révolte, la lutte pour la démocratie… Les doutes, la fatigue, la complicité avec les bourreaux finissent par apparaître sans fard. Les craintes irrationnelles aussi, à l’opposé du triomphe de l’intelligence d’abord proclamé, naissent d’interprétations déformées de ce qui peut donner du sens à ce qui n’en a pas. Quel est le signe qui marque toutes les victimes au front, se demande-t-il, les prédestinant au statut d’assassiné, dans des raffinements de cruauté toujours inédits, avec un seul point commun, l’impunité totale ? Il confie dès le premier entretien (p. 30) qu’en observant les photos publiées des victimes, il a eu subitement la révélation effrayante que lui-même appartenait à une population particulière, dont les visages possèdent des traits identiques, caractérisant soit des médecins, soit des intellectuels, images d’un savoir qui dépasse largement celui qui est strictement nécessaire à leur profession.

Conscient de la subjectivité de sa perception, Mekbel ne reste pas passif : il essaie de dépasser les apparences de la logique et de démontrer son fonctionnement à vide dans la main d’utilisateurs au service d’un but d’autant plus terrifiant qu’il reste, dans sa proximité même, inconnu. La lettre reçue lui conseillant de changer souvent d’apparence physique lui confirme un processus insidieux de dépersonnalisation. En un geste d’ultime bravade, il tente encore de garder un peu d’humanité : rester propre, digne, se défendre par un mental entretenu par de minuscules actions, pour l’emporter, de façon dérisoire, sur des ennemis qu’il sait infiniment plus nombreux, insaisissables et dont il prévoit qu’ils auront le dernier mot. Sa capacité d’interprétation réussit même à retourner la manipulation dont il pense être l’objet. Si les intégristes sont toujours ses adversaires, il soupçonne en effet qu’ils ne sont pas ses seuls ennemis (p. 37). Les divisions entre les différents partis politiques se brouillent. Défendant avant tout la démocratie, le journaliste se retrouve proche de tous les opprimés par le pouvoir, au point de retrouver des frères en la personne des islamistes, malgré tout ce qui l’en sépare, à la lecture des lettres qu’ils lui envoient. Pour Mekbel, ces meurtres, prémédités comme des « assassinats pédagogiques », sont destinés à faire prendre conscience de la valeur de ce qu’ils abattent, l’école, la démocratie, la liberté d’expression, etc., en visant des personnes chargées de la transmission d’un savoir « républicain » en voie de disparition. Le journaliste assume alors cette mission de porte-parole et, se sentant d’autant plus menacé que son investigation progresse, il se désigne lui-même au rôle de sacrifié. Du sacrifice de victimes privilégiées au soupçon de « génocide » de toute une population ciblée par le choix des intellectuels, le pas est franchi, nouant indéfectiblement le couple bourreau / victime dans l’écriture qui tue mais qui sublime le journaliste en écrivain. Toujours en proie au désir ardent d’écrire, Mekbel forme en effet l’espoir fou, dans de telles conditions d’urgence, de « transmuer son vécu en œuvre littéraire » (p. 63-66) suivant là aussi l’exemple de l’écrivain Tahar Djaout, incarnation de la prise de risques d’une littérature aux premiers postes d’un combat pour la vérité, la raison, la justice. Le dernier entretien est celui qui va le plus loin dans l’analyse des mécanismes anthropologiques d’une violence où la victime se trouve impliquée par l’enracinement de sa vie personnelle dans la solidarité familiale et clanique (p. 95-139). Lorsque la journaliste lui apportera le numéro du journal où les photos des intellectuels assassinés ont été publiées, des souvenirs anciens reviennent nourrir la révélation provoquée par la confrontation de leurs visages aux circonstances de leur mort. Devenant chaque jour plus pessimiste sur l’avenir des démocrates, il évoque sa colère à la lecture de lettres de menaces particulièrement haineuses. Plongeant plus avant dans son passé, l’interviewé confie des épisodes de sa vie ignorés jusque-là même de sa famille proche : il décrit concrètement les tortures et enlèvements répétés subis dès le régime de Boumediene, nomme des bourreaux qui sont des personnes connues, et même familières, toujours en place. Il analyse la façon dont il est arrivé à devenir leur complice, les aidant à réparer les outils de sa propre torture, ou leur rendant le service d’écrire une lettre, tel l’instituteur dans les villages. Le besoin irrépressible de témoigner pour la première fois d’une expérience de l’extrême qui l’a transformé en profondeur atteint néanmoins sa limite. Au terme de son dernier récit, Mekbel demande à son interviewer d’arrêter d’enregistrer. Est-ce un aveu d’échec de sa propre recherche de la vérité ou le rappel de la distance nécessaire que doit garder l’enquêteur ?

L’impossibilité pour l’enquêteur, qu’il soit journaliste ou chercheur, de se cantonner à son métier d’origine, serait finalement la leçon que pourrait délivrer ce petit livre qui, sans tirer de conclusion, offre les prémisses d’une appropriation improbable de la vérité par temps de censure (externe et interne). Pour le journaliste algérien, l’histoire racontée par ses témoins, victimes ou bourreaux, devait en effet être initialement le premier pas pour comprendre le pourquoi de la persécution impensable dont il était l’objet (p. 14). Or, après avoir exposé ses doutes, il la charge d’une seule mission, prioritaire : faire savoir ce qui s’est réellement déroulé (p. 139). Et c’est bien là aussi l’horizon ultime de la démarche actuelle de Monika Borgmann, à travers une recherche de la mémoire collective cette fois, sur le modèle des nombreuses commissions de réconciliation pour la vérité à travers le monde, et non plus de manière solitaire, comme tentent de le faire encore aujourd’hui, à l’égal des intellectuels traqués en 1993 nombre de journalistes et écrivains courageux. La lecture de ces entretiens nous fait comprendre en effet la difficulté pour toute loi d’amnistie de tirer un trait sur un passé dans lequel le fonctionnement actuel de la vie sociale et politique prend sa source, ses protagonistes principaux se recyclant dans de nouvelles configurations au gré de combinaisons renouvelées d’intérêts. À défaut d’établissement de la vérité sur le passé, a fortiori d’expression de regrets ou d’excuses, la guerre des clans en Algérie prend d’autres formes et d’autres cibles. Même si la décennie tragique est derrière nous, l’histoire ne peut donc que se répéter encore. Mais si le journaliste doit se faire historien, l’historien lui ne peut s’enfermer dans sa tour d’ivoire. Le témoignage à chaud, malgré son absence de recul, pourrait apporter un positionnement irremplaçable. Étant donné le caractère parcellaire d’une vérité divisant en permanence celui qui s’expose à la débusquer, au risque de mettre en danger son intégrité physique, intellectuelle et morale, le journalisme ne serait-il pas capable de donner le mode d’emploi d’une connaissance des situations extrêmes au seuil de laquelle échouerait l’histoire ou les sciences sociales ? Comme il l’a fait lors du récent débat français autour des lois mémorielles, l’historien objecterait qu’il faudrait différencier mémoire immédiate, usages du passé et réécriture de l’histoire : seule cette dernière peut prendre la distance suffisante pour jeter les bases d’une réconciliation, à condition que l’une et l’autre partie participe à sa rédaction collective.

La publication de cette archive journalistique incite néanmoins à poser la question de la rencontre inéluctable sur ces terrains entre deux mondes, celui du chercheur, recueillant des faits pour établir une vérité historique et celui du journaliste ne recherchant l’information qu’à condition qu’elle joue le rôle de levier pour exercer un contre-pouvoir en faisant bouger l’opinion. La journaliste a pu ainsi juger dans un premier temps inopportune (et même dangereuse) la diffusion de ce témoignage et considérer plus tard qu’il fallait l’utiliser pour éclairer le présent, alors que l’historien l’aurait archivé en se réservant le droit de choisir les éléments servant à la généalogie de son objet d’étude. Le romancier opère lui, par l’intermédiaire de ses personnages, une autre médiation avec la réalité, la traduction de l’effet du réel sur l’écrivain. Le terrain se complexifie donc lorsque, comme le préfigure le cas de Mekbel, l’on ne peut plus distinguer entre les trois situations : l’analyse historique ou anthropologique est réappropriée par un « je » qui se met lui-même à écrire sur son histoire, le journaliste adopte une attitude scientifique tandis que le chercheur questionne les présupposés de sa démonstration à la lumière des enjeux actuels. Saïd Mekbel a eu un illustre précurseur en la figure de l’écrivain Mouloud Feraoun. En 1962, ne regrettant aucun de ses choix, il laissait au public son Journal, introspection lucide d’un témoin (par la lettre, l’esprit et le cœur) plongé, impuissant mais sans désir de fuite, dans l’absurdité du déroulement d’évènements qui dépassait le simple entendement. Les historiens de la guerre d’Algérie y ont puisé ensuite un éclairage inédit que ne leur procuraient ni les archives, ni même des témoignages toujours rétrospectifs. Les recherches actuelles de l’anthropologue, du sociologue ou de l’historien ne peuvent désormais encore moins ignorer l’engagement et les conflits internes qu’il engendre. Traversant une pluralité de terrains complexes et communiquant entre eux malgré la spécificité de chacun, la revendication des droits de l’homme se superpose à l’exigence de neutralité scientifique, tandis que les frontières sont devenues poreuses entre histoire et mémoire comme entre les différents genres d’une investigation réduite souvent à une recherche de traces. Le dernier mot devrait donc en toute justice revenir à celui qui parle en quelque sorte « après avoir été égorgé », pour reprendre la formule d’Albert Camus dans son avant-propos à La Maison du peuple de Louis Guilloux. C’est le privilège du mort en puissance, à l’égal des insebbelen de la tradition combattante kabyle, sacrifiés d’avance, mis à l’écart mais objets de tous les honneurs. Dans un dernier billet daté du 3 décembre 1994 et placé en tête de l’ouvrage (ses premiers mots ont servi de titre au recueil des textes de Mekbel paru en Algérie en 2003, Ce voleur qui…), le journaliste dit ainsi de lui, après une longue énumération de tous les rôles qu’il assume : « C’est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d’autre que ses petits écrits, lui qui espère contre tout, parce que, n’est-ce-pas, les roses poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tous ceux-là et qui est seulement journaliste ».

Michèle Sellès

http://chsim.ehess.fr/document.php?id=140


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