DzActiviste.info Publié le ven 20 Juil 2012

Mourad Dhina: «Les opprimés d’hier ne doivent pas devenir les oppresseurs d’aujourd’hui»

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Par Antoine Menusier – hebdo.ch – Mis en ligne le 19.07.2012

Mourad Dhina. Ex-cadre dirigeant du Front islamique du salut, l’Algérien est désormais le directeur exécutif de la société Alkarama, basée à Genève.
Photo Mehdi Fedouach / AFP

Genève. Dirigée par un ex-cadre algérien du Front islamique du salut, la fondation Alkarama, qui entretient des relations avec la Confédération, veille au respect des droits de l’homme.

Le dictionnaire des droits de l’homme s’enrichit d’une nouvelle entrée: l’islamiste voltairien. «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.» Le propos du philosophe était devenu le produit d’exportation de l’humanisme occidental, voilà qu’il s’orientalise, bon gré, mal gré. Derrière les moucharabiehs, l’habeas corpus prend forme. C’était inattendu jusqu’à ce que surviennent les révolutions arabes, qui ont porté au pouvoir des partis islamistes en Tunisie et en Egypte, entreprise contrariée dans ce dernier pays, ou s’inscrivant dans le cadre plus ou moins déterminant de la charia, comme en Libye à la faveur des élections législatives du 7 juillet.Ces victoires sont un défi et un pari: «Il ne faut pas que les opprimés d’hier deviennent les oppresseurs d’aujourd’hui», avertit d’une formule choc Mourad Dhina, ex-cadre dirigeant du Front islamique du salut (FIS), ce parti religieux que les «généraux» algériens ont empêché d’accéder au pouvoir à la fin de 1991, acte déclencheur d’une terrible guerre civile qui couvait depuis longtemps.Après six mois de cellule à la prison parisienne de la Santé, Mourad Dhina, 51 ans, établi à Meyrin depuis 1993, vient de réintégrer à Genève son bureau de directeur exécutif d’Alkarama (la dignité), une fondation de droit privé suisse, créée en 2004 et vouée à la défense des droits de l’homme dans les pays arabes. A la demande de l’Algérie, les autorités françaises l’avaient arrêté le 16 janvier à l’aéroport d’Orly et incarcéré le même jour, alors qu’il s’apprêtait à regagner Genève, au terme d’un week-end passé à Paris avec des opposants au Gouvernement algérien. Lequel avait rédigé à son encontre une demande d’extradition assez baroque, pour faits de terrorisme remontant à la fin des années 90, prétendument fomentés sur le territoire helvétique. Le Ministère public de la Confédération, début 2000, n’avait pas donné suite à ces allégations, les jugeant infondées.

Pied de nez. La France pense donc comme la Suisse. La décision de remise en liberté de Mourad Dhina est tombée le 4 juillet, veille du 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Le 5, tenant conférence de presse au siège parisien de la Ligue des droits de l’homme, des membres d’Alkarama voyaient dans cette coïncidence des dates un pied de nez à la politique de concorde civile instaurée en 1999 par le président algérien Abdelaziz Bouteflika, et largement approuvée alors par le peuple, qu’ils décrivent comme un barrage à l’avènement d’une démocratie réelle.«Le printemps arabe est venu un peu bouleverser notre programme», reconnaît Abbas Aroua, membre du conseil de fondation d’Alkarama et par ailleurs directeur de la Fondation Cordoue, sise également à Genève, qui fait œuvre de médiation dans des conflits, le plus critique ayant été celui qui opposait le Danemark au monde musulman dans l’affaire des caricatures du prophète Mahomet. «On est devant de nouveaux pouvoirs, et personne n’est immunisé contre la tentation de violer les droits de l’homme», prévient-il.Dotée d’un budget de 1,1 million de francs, employant huit permanents dont un Suisse de 27 ans, premier-lieutenant à l’armée, Alkarama, qui a ses locaux au Petit-Saconnex, bénéficie du soutien financier de mécènes arabes, principalement qataris et koweïtiens. Depuis 2011, les Pays-Bas lui versent une contribution. La fondation cherche à diversifier la provenance de ses fonds pour casser l’image d’un organisme purement arabe, quoique cette étiquette lui procure une plus grande légitimité auprès d’interlocuteurs de culture arabo-musulmane, parfois rétifs aux discours des ONG occidentales, pouvant être perçus comme intrusifs, notamment en matière de droits des femmes ou des homosexuels.Pour la Suisse, Alkarama représente un formidable carnet d’adresses. Le Département fédéral des affaires étrangères ne s’y trompe pas, qui dit «entretenir de façon ad hoc un échange de vues avec elle», sans «liens formels». La fondation genevoise avait l’habitude de défendre des individus appartenant à un groupe idéologique relativement homogène, les «barbus». «Si on prend les statistiques de notre fondation, relève Abbas Aroua, il y a quand même une petite majorité de cas de personnes soutenant la cause islamiste», personnes aujourd’hui sorties des prisons du Caire, de Tripoli ou de Tunis, où elles croupissaient et avaient subi, pour certaines, des sévices.

Participation à la révolution libyienne. L’actuel président égyptien, Mohamed Morsi, dirigeant des Frères musulmans, était suivi par la fondation genevoise lorsqu’il était incarcéré sous Moubarak. Avec l’Egypte comme avec la Tunisie, Alkarama se veut intransigeante. «Nous avons fait des propositions pour que les lois égyptiennes soient conformes aux conventions internationale contre la torture», affirme l’avocat exilé en Suisse Rachid Mesli, directeur juridique de la fondation, détenu de 1996 à 1999 en Algérie, où il fut torturé. Mourad Dhina, qui a démissionné du FIS et rejoint Alkarama en 2004, a appris de sa cellule de la Santé l’extradition vers la Libye, le 24 juin, de l’ancien premier ministre de Mouammar Kadhafi, al-Baghdadi al-Mahmoudi, qui était détenu en Tunisie. «Pour cela, je critique Ennahda, dit-il. Le président tunisien (Moncef Marzouki, du Parti Congrès pour la République, ndlr) a enragé contre cette décision.» L’affaire est d’autant plus fâcheuse que Samir Dilou, ministre des Droits de l’homme tunisien, affilié à Ennahda, est un ex-membre d’Alkarama.«Moi, comme musulman, j’ai plus de boulot que les autres», constate, cash, l’ex-dirigeant du FIS. Question de crédibilité. Financée par des Arabes, l’organisation genevoise, actuellement penchée sur le sort de 5000 Syriens, dit défendre des chrétiens en Egypte et des juifs au Yémen, et ne pas avoir de préférence entre sunnites et chiites. Elle estime avoir sa part dans la révolution libyenne: l’avocat Fathi Terbil, dont l’arrestation le 15 février 2011 à Benghazi par les sbires de l’ex-Guide libyen a provoqué le soulèvement populaire, collaborait à Alkarama. Défendre les droits de l’homme, ensuite, c’est aussi se soucier du destin de présumés salauds: pas peu fière, la fondation dit ainsi avoir convaincu le Conseil de sécurité de l’ONU de transférer le cas de Seif al-Islam, l’un des fils Kadhafi, à la Cour pénale internationale.Tannés, en dépit de leurs préventions de principe, par les valeurs occidentales au cours de leur vie d’exil, les dirigeants d’Alkarama ont conscience, pour en avoir été privés, que la liberté et la justice, moteur des révoltes arabes, sont non négociables.


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