DzActiviste.info Publié le lun 28 Avr 2014

Nacer Djabi : «La dernière élection a envoyé un message dangereux aux Algériens»

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Nacer Djabi_actu_elwatan_465x348pPour le sociologue Nacer Djabi, les résultats de la dernière élection sont porteurs d’«un message clair et dangereux» aux Algériens, qui continuent à croire que la présidentielle pourrait être un moyen de changement. «Le message leur dit qu’il ne faut pas compter sur l’élection pour changer le système», explique-t-il. Selon lui, le clan présidentiel vient d’obtenir un «rapport de forces», qui reste fragile en réalité en raison de l’état de santé de l’élément garantissant sa cohésion et son unité. Afin de garantir la pérennité du système, ce clan sera tenté par la réactivation de l’idée du transfert du pouvoir par héritage…

-Le Conseil constitutionnel a confirmé les résultats de l’élection présidentielle du 17 avril. Et l’unique surprise de ce scrutin est le taux d’abstention qui avoisine les 50%. Comment expliquer ce phénomène tout à fait nouveau dans l’histoire des élections présidentielles en Algérie ?

Tout à fait, presque un Algérien sur deux n’a pas voté. Mais il faudra d’abord vérifier si ces chiffres officiels sont exacts. Beaucoup d’Algériens ont des doutes sur le taux de participation annoncé officiellement. Des facteurs de la sociologie politique expliquent cela. La pratique sur le terrain prouve qu’un certain nombre de catégories sociales ne votent pas ; il s’agit des citadins et de la Kabylie qui votent peu. Cela veut dire que les régions les plus peuplées sur le plan démographique boudent les urnes. Généralement, les taux élevés de participation sont enregistrés dans les Hauts-Plateaux, au sud du pays et parfois dans les wilayas frontalières à l’image de Tindouf, Tébessa, El Oued… On dirait que nous sommes devant une loi sociologique : plus la densité de la population est importante, moins il y a de participation aux élections. Je l’ai déjà souligné dans une étude sociologique.

Le vote mobilise la même catégorie sociologique que celle qui fréquentait les mosquées dans les années 1970. A cette époque, contrairement à ce qui se passe maintenant, la mosquée mobilisait les vieux, les ruraux et la catégorie sociale n’ayant pas un niveau scolaire élevé. Alors qu’on constate un changement pour la mobilisation de la mosquée, l’élection, en tant qu’institution, n’a enregistré aucune avancée : les jeunes, les citadins, les couches moyennes, l’émigration votent toujours moins. De ce fait, on constate un paradoxe dans la mesure où l’Algérie moderne, qui travaille et fait des études, ne vote toujours pas.

-Mais cette fois, même dans les régions du Sud et des Hauts-Plateaux, toujours selon les chiffres officiels, le taux de participation n’était pas élevé…

C’est pourquoi on est obligé de revenir à la question de la crédibilité des chiffres officiels. Celui qui a l’habitude de trafiquer les chiffres peut jouer avec les taux à sa guise. Le taux de participation est toujours lié à la fraude. Parce que quand on annonce 50% de participation au lieu de 25 ou 20%, celui qui fabrique les chiffres dispose d’une marge de 25% des voix à distribuer comme il le souhaite. Ce n’est pas le cas dans d’autres systèmes politiques comme le système égyptien, par exemple, qui ne joue pas sur le taux de participation. D’autres systèmes politiques dans le monde n’ont aucun complexe à annoncer des taux de participation très bas. Pourquoi le système algérien a-t-il cette tendance à gonfler le taux de participation ? Je crois que cela a un rapport avec la fonction de ces élections dans la conception du pouvoir algérien. Ces élections sont essentiellement un outil pour gagner une légitimité aux yeux de l’opinion internationale. Le gonflage des taux de participation pourrait également être une nécessité pour la Présidence afin de pouvoir négocier avec d’autres centres de décision à l’intérieur du pouvoir.

-Justement, si l’on reste toujours dans cette question de légitimité, pourquoi, selon vous, le pouvoir a-t-il accepté, cette fois-ci, d’annoncer un taux de participation de beaucoup inférieur à ceux des précédentes élections ?

La première hypothèse est que les autorités ont constaté que les Algériens ne sont pas allés voter. Donc il ne fallait pas exagérer dans le gonflage des chiffres. Parce que s’il y avait 11 millions de votants, il y aurait eu des foules devant les 50 000 bureaux de vote. Nous n’avons pas constaté cela. De ce fait, il y a un problème de crédibilité des chiffres officiels. De plus, la bourde de Sellal sur les Chaouis a influé sur le vote au niveau d’au moins cinq ou six wilayas de l’Est. En revanche, le candidat Ali Benflis a fait une très bonne campagne. Nous avons également un autre fait lié à l’appel lancé par la coalition des partis qui ont boycotté ce scrutin. Tout cela fait que ces chiffres sur le taux la participation sont difficiles à croire.

-Avec toutes ces données, le pouvoir se retrouve en mal de représentation. Comment fera-t-il pour continuer à gérer le pays ?

Là, il faut revenir à l’élection présidentielle et à la place qu’elle occupe dans le système politique algérien. Les législatives et les locales sont acceptables dans la mesure où elles donnent suite à un changement et à une alternance au niveau des élites. C’est la rotation des élites à l’intérieur d’un même système. De plus, ce genre d’élections ne bouscule pas le système ; elles sont acceptées.
Ce n’est pas le cas pour la présidentielle. Depuis l’indépendance, le système algérien n’accepte pas la présidentielle qui devrait mener à l’alternance au pouvoir.

Ainsi, l’organisation des élections présidentielles n’est faite que pour la forme et pour répondre à un besoin de légitimité internationale. Elles sont organisées seulement pour respecter les apparences, car un Président algérien qui n’est pas élu en 2014 passe très mal aux yeux de l’opinion internationale. C’est-à-dire que les élections, en Algérie, ressemblent à un jeu qui consiste à faire semblant de changer sans le faire en réalité. C’est cela, le dilemme de ces scrutins qui ne débouchent sur aucun changement. C’est pourquoi le système politique vit la présidentielle comme une vraie crise. Et à chaque fois, on fait pression sur la population par deux cartes : l’ennemi extérieur et l’unité nationale. Du coup, les Algériens ont peur lors de ces élections. Cette fois, les gens ont même commencé à emmagasiner des denrées alimentaires et le taux de change de la devise sur le marché parallèle a augmenté. Ce sont des signes de peur chez les Algériens.

-Quid alors des aspirations au changement en Algérie ?

La dernière élection a envoyé un message très dangereux aux Algériens. Ce message leur dit qu’il ne faut pas compter sur les élections pour obtenir un changement et que le vote n’est pas un moyen de changement. Et cela va pousser les gens à chercher d’autres moyens de changement. Restent alors la rue et la violence. Dans une étude que j’ai réalisée sur le thème des scénarios de changement, j’ai dit que l’élection 2014 pourrait être la dernière chance pour un changement pacifique dans le pays. Et l’Algérie avait les moyens nécessaires pour cela : une situation financière qui permet d’assumer la facture sociale de la transition et, sur le plan international, le changement est demandé… On a raté cette chance et je crains que le changement se fera par une confrontation dans la rue.

-Des partis de l’opposition tentent actuellement de s’unir pour aller vers une conférence nationale pour la transition. Ces forces ont-elles des chances de réussir ?

Je pense que c’est une bonne initiative de par sa composante. C’est la première fois, depuis l’avènement du multipartisme, qu’on voit des partis très opposés idéologiquement, comme le RCD et le MSP, travailler ensemble pour un seul projet qui est l’organisation d’une conférence nationale pour la transition. C’est un bon indice de développement chez les élites politiques en Algérie, qui s’excluaient mutuellement dans le passé. Aujourd’hui, elles commencent à apprendre à travailler ensemble tout en gardant leurs différences. Je crois que si ces partis travaillent sérieusement et s’ils ont les moyens nécessaires, ils pourront être une alternative et devenir des pôles importants sur l’échiquier politique national dans les prochains mois.

-Le pouvoir acceptera-t-il une proposition qui viendrait de cette opposition qu’il tente toujours de diaboliser ?

Je ne pense pas. Les résultats de l’élection version 2014 ont donné naissance à un nouveau rapport de forces favorable au clan présidentiel. C’est un rapport de forces qui a été imposé à la société.
Ce clan paraît fort parce qu’il s’est imposé, mais en réalité il est très faible et précaire car le président est dans un état de santé très fragile. Donc le temps ne joue pas en faveur du clan présidentiel, d’autant plus que l’élément central de ce rapport est défaillant. Pour sauver l’avenir, le clan, je pense, va réactiver l’idée du transfert du pouvoir par héritage qui est tombée à l’eau en 2011. Et s’il y a, dans les prochain jours, un début de promotion de Saïd Bouteflika à travers des entretiens sur des chaînes de télévision, c’est que l’idée de transfert du pouvoir par héritage est déjà remis en selle. C’est l’unique solution pour ce clan hétérogène, dont les membres ne s’entendent pas. De plus, Bouteflika, de par sa culture politique, n’acceptera jamais un vice-Président, d’autant plus que le système qu’il a mis en place repose sur l’individu et la famille. Je crois qu’il tentera, à nouveau, de placer son frère comme successeur.

Madjid Makedhi
El Watan 28 04 2014


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