DzActiviste.info Publié le lun 19 Août 2013

Non, l’Algérie n’a pas le ventre plat.

Partager

FeqAdel HERIK

Non, l’Algérie n’a pas le ventre plat. Elle a même déjà fait plusieurs fausses couches. Le changement est dans l’air au moins depuis octobre 88. Aujourd’hui, tout le monde, y compris ceux qui profitent du système, sait que nous sommes dans une impasse et que les choses doivent changer. Il suffit de parcourir la presse en ligne pour s’en convaincre. Le problème n’est donc pas dans l’inconscience des gens, ni dans leur manque de conviction quant à la nécessité de changer de système. Il est plutôt dans l’incapacité des élites à formuler ce besoin de changement de manière claire et compréhensible pour le plus grand nombre, à proposer des alternatives valables et à mettre en route le processus, en canalisant le mécontentement populaire et en mettant en place les structures au sein desquelles les éléments les plus dynamiques peuvent s’exprimer et activer. Face au système, il y a un grand vide ou plutôt une grande indécision.

Cette incapacité, qu’on retrouve aujourd’hui dans tous les pays du Machreq et du Maghreb ayant connu, après la sortie de la colonisation, une période de modernisation autoritaire socialiste ou libérale, a des causes profondes qui remontent loin dans le temps. Le peuple algérien s’est retrouvé pour la première fois face à son destin le 5 juillet 1830, quand les troupes françaises sont entrées dans El-Dzayer el-mahroussa. Ce fut la fin de la tutelle des janissaires turcs sur le peuple algérien et les élites d’alors durent se retrousser les manches et affronter la dure réalité. Mais il était dit que le chemin qui mène à la liberté serait long : nous n’avons pas fini de le parcourir à ce jour.

À partir des années 30, trois projets – et visions du monde – seront en concurrence : le projet libéral de Ferhat Abbas, le projet populiste plus ou moins teinté de socialisme de Messali – ces deux projets s’inscrivant, de manière implicite, dans le repère occidental moderne – et, enfin, le projet islamiste de Ben Badis. C’est le projet de Messali qui va s’imposer progressivement et ce sera l’aile gauche du FLN qui prendra les commandes du pays après l’indépendance. L’Algérie sera socialiste, donc, sous Ben Bella et Boumediène. Ce socialisme a-t-il échoué? A-t-il été victime d’un complot? Le fait est que, sous Chadli, libéraux et islamistes devinrent plus agressifs et manifestèrent tous deux leur volonté d’en finir avec le système laissé par le colonel Boumédiène, les premiers trouvant qu’il n’y avait pas assez de liberté et les seconds pas assez d’islam. Ce fut donc le clash du 5 octobre 88, suivi de l’ouverture de 89-91 (trois années qui nous apparaissent aujourd’hui comme un rêve qui s’est évaporé trop vite), ouverture qui a vu le camp islamiste devenir le principal concurrent du système ANP-FLN, se permettant de traiter les libéraux de « sanafîr ». Le putsch du 11 janvier 92 verra les deux camps modernistes – du MDS au RCD -, ancrés dans le repère occidental, se liguer contre le camp islamiste perçu par eux comme le camp de la régression vers le moyen âge ou, pire encore, celui de la barbarie et du « fascisme vert ». Nous en sommes toujours là, rejoints depuis par l’Égypte. Reste la Tunisie. Si elle arrive à s’en sortir, alors le processus du changement démocratique pourra peut-être enfin se débloquer et nous reprendrons alors notre chemin vers la liberté.

Et les révolutions dans tout ça, me direz-vous? Quelqu’un a-t-il jamais planifié et mené une révolution comme on mène le projet de construction d’une maison? Je ne crois pas. Il me semble que toute révolution est d’abord un incendie. C’est un feu qui embrase soudain les broussailles desséchées, après qu’un quidam de passage ait jeté un mégot. Il y a toujours un événement fortuit, que personne n’avait prévu, qui déclenche les émeutes. Le savoir-faire des « révolutionnaires professionnels », c’est justement de transformer les émeutes en révolution, en attisant l’incendie et en l’orientant vers des objectifs précis. Mais une révolution ne réussit pas forcément du premier coup et il faut souvent se résoudre à faire face à une contre-révolution et se remettre plusieurs fois à l’ouvrage. Révolution démocratique bourgeoise, communiste ou islamiste : le mode d’emploi n’est pas toujours le même, mais il y a toujours la masse qui supporte tout le poids de l’injustice et de la tyrannie qui se soulève soudain comme une mer en furie et qui balaie tout sur son passage.

Les révolutionnaires professionnels peuvent alors entrer en scène en diffusant leurs chants et leurs mots d’ordre – « Ah, ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne. Ah, ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates, on les pendra! »; « Debout, les damnés de la terre, debout les forçats de la faim! »; « 3alayha nahya, wa 3alayha namout… »


Nombre de lectures: 205 Views
Embed This