DzActiviste.info Publié le dim 23 Juin 2013

« Nos CHU sont devenus de grands dispensaires. Une interview dans le quotidien El Watan

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Voici un entretien que j’ai donné à la journaliste Fatima Arab et qui a paru dans le quotidien national d’informations El Watan de ce jour 23 juin 2013. Pour des impératifs de rédaction cet entretien a été réduit (très peu). Je donne aux lecteurs de mon blog la version complète.

1 – Les services des Urgences des CHU connaissent une grande tension due essentiellement au flux important de malades. Y a-t-il d’autres explications ?

Si le flux des malades est une réalité quotidienne des services des urgences des hôpitaux universitaires, il n’en demeure pas moins que la tension excessive qui s’exerce sur ces structures est due également – peut-être d’ailleurs essentiellement – à l’organisation des soins dans notre pays et plus généralement à celle (l’organisation) de notre système de santé. Il faut en effet rappeler que la vocation des CHU n’est pas de recevoir les urgences médico-chirurgicales ordinaires. Celles-ci devant être acheminées vers des structures intermédiaires, centre de soins, policliniques, hôpitaux de Daïra, etc. Les seules urgences qui doivent parvenir au CHU sont celles qui nécessitent des soins ou des explorations hautement spécialisés. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les centres hospitaliers universitaires algériens sont de « grands dispensaires » où arrivent toutes les plaintes, notamment celles qui ne nécessitent pas de soins spécifiques. Mais entendons-nous bien, cette situation n’est ni de la faute de la population, ni celle du personnel soignant qui travaille dans ces structures. La responsabilité incombe aux pouvoirs publics qui n’ont pas su anticiper l’évolution de la demande et proposer une offre de soins adaptée aux nouveaux défis imposés par les problèmes de santé de la population.

 2 – Les malades et tous ceux qui s’adressent aux services se plaignent de la mauvaise prise en charge (attente et manque de moyens et de médicaments). Y a-t-il un moyen de sauver ce qui reste de ces services  et réhabiliter  les Urgences dans leur vraie vocation, à savoir une prise en charge adéquate et à temps ?

Les malades se plaignent d’être mal pris en charge. Ils n’ont pas tort parce que c’est la vérité. Les structures chargées de l’accueil des urgences sont insuffisantes et insalubres. Les locaux sont sales et peu accueillants. Vous ajoutez à cela le manque de personnel et l’indisponibilité de celui-ci, parce que accablé par l’ampleur de la tâche, et la boucle est bouclée. L’impatience des malades qui veulent toujours être les « premiers servis » et l’agitation des uns et des autres finit par transformer ces urgences en une véritable cocotte minute en ébullition. Les actes de violence sont la règle et le personnel, médecins et infirmiers, en sont toujours les victimes, en particulier quand ces derniers sont rendus responsables du manque de médicaments ou de l’impossibilité d’accéder à des examens spécialisés. Ce qui est courant dans nos hôpitaux et ce qui amène régulièrement le médecin de garde à proposer au malade d’acheter les médicaments en officine privée ou d’aller faire les examens à l’extérieur du CHU. Des faits notoires.

La question n’est pas tant de sauver ce qui reste ou de réhabiliter les urgences dans leur vraie vocation. Encore une fois, notre système de santé est obsolète. Il faut le repenser. Nous ne pouvons pas continuer à fonctionner sur un système de santé hérité des années socialisantes (les années soixante dix), la médecine gratuite, dans un environnement économique qui lui est hostile. Si ce système de santé généreux convenait en ce temps, il est aujourd’hui anachronique parce que l’Algérie s’est inscrite résolument dans l’économie de marché. Il faut nécessairement revoir ce système, sans hypocrisie, en évaluant avec objectivité le coût de la santé (coût de la consultation, des examens biologiques et radiologiques, de la nuit d’hospitalisation, du repas, etc.). C’est sur la réalité de ce coût de la santé que devrait se constituer les budgets des structures de santé. Si le choix continue de se porter sur la gratuité des soins, alors il faut donner les moyens à cette politique et ne pas faire de marchandage avec la santé du citoyen.

3 – Les hôpitaux n’arrivent pas à assurer un service des urgences aux normes. Est-ce due à l’insuffisance des budgets ou à la politique de santé mise en place ?

            C’est quoi un service des urgences aux normes ? Rien de bien compliqué. L’objectif d’un système de santé convenable est d’orienter le citoyen demandeur de soins dans la structure la plus appropriée et celle qui est la plus proche de son domicile. Si les sujets envahissent les urgences des CHU, c’est parce qu’ils ont le sentiment que c’est là qu’ils trouveront les meilleurs soins, les meilleurs médecins et tous les examens spécialisés que nécessitera leur état. Pourquoi cela ? Parce que les autres structures ont, plus souvent à raison qu’à tort, la réputation d’être démunies et de ne pas garantir une prestation médicale de bonne qualité. Pour soulager les urgences des CHU et les restaurer dans leur vocation première, il faut rediriger le flux des consultants vers les structures de soins intermédiaires ou périphériques. Lesquelles structures doivent, bien sûr, être dotées de tous les moyens humains et matériels indispensables à une prestation de qualité. De ce point de vue, beaucoup reste à faire. On a vu des malades périr du tétanos ou de rage parce que ces structures ne disposaient pas, faute de budget, de sérums et de vaccins appropriés.

4 – Qu’en est il de la ressource humaine ?  (Les étudiants en médecine sont les seuls présents dans les services, notamment la nuit).

            Les CHU ne doivent pas, en principe, souffrir d’un manque de ressources humaines et la responsabilité des urgences ne doit pas incomber aux étudiants en médecine. Ces derniers sont là pour apprendre sous la surveillance de leurs aînés. De mon temps, les internes en médecine étaient les chevilles ouvrières des CHU, notamment des urgences. Mais les assistants étaient présents et assumaient la responsabilité de l’urgence. Le patron pouvait être sollicité dans les cas les plus difficiles.

Aujourd’hui, les résidents sont nombreux et assurent généralement l’accueil des malades. Les assistants sont également présents et peuvent être sollicités en cas de besoin. Je ne pense pas que les uns et les autres manquent à leur responsabilité. Ils ne doivent pas être les boucs émissaires des grincements ou des pannes qui surviennent dans l’organisation de notre système de soins, en particulier des tensions qui émaillent la vie des services des urgences. Le médecin a aussi besoin de bonnes conditions pour travailler et pour être efficace dans la mission qui lui est dévolue. Si la prestation médicale est de mauvaise qualité, il est sans doute le premier à en souffrir. Ce que le malade ne sait pas toujours, et c’est un dommage parce que le médecin est son principal allié.


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