DzActiviste.info Publié le mer 4 Jan 2012

« Notes pour une esquisse de l’état d’âme du colonisé », par Jean Amrouche

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Jean Amrouche, algérien, catholique, engagé dès 1945 auprès de son peuple décrira la situation du colonisé dans laquelle il se reconnaît car il se déclare orphelin sans patrie. Extraits:

 

 

« Le colonisé vit en enfer, isolé, entravé, sans communication avec autrui, déraciné de son histoire et des mythes de son peuple, maudit. Il prend conscience de son état dans l’humiliation, le mépris et la honte. Il n’est pas seulement repoussé par une force centrifuge, comme étranger, par un milieu social donné, par une classe sociale qui se défend comme l’intrus. Il se sent frappé d’une tare indélébile, condamné. Ses dons personnels ne sont pas en cause. C’est plus grave. Ils sont disqualifiés, et ravalés au niveau des dons du singe. S’il les manifeste avec quelque éclat, ce ne peut être que dans deux perspectives : la folklorique qui montre en lui un dernier surgeon d’une tradition morte ; la coloniale qui loue en lui l’imitateur, l’élève de ses maîtres. Jamais on n’interprète sa réussite comme la preuve d’un authentique accomplissement humain. Il est toujours l’½uvre de quelqu’un d’autre, comme s’il était incapable de fournir quoi que ce soit par lui-même, de valoriser un fonds qui lui appartienne en propre, ou qu’il tienne en héritage par filiation naturelle et légitime. Son succès, fondé sur un atroce malentendu, se retourne toujours contre les siens, dont paradoxalement il est séparé et vers lesquels il est rejeté. Car ce qui dans la personne du colonisé est nié, c’est ce qui en tout homme est possibilité, promesse d’accomplissement de l’homme. C’est quelque chose qui ne dépend pas de l’individu lui-même, mais dont il est fait, et cette privation, cette destitution ontologiques constituent ce péché originel sans rémission qui définit précisément le colonisé comme tel.

Ce péché, que le régime colonial le presse de confesser, le confine dans un enfer à deux dimensions. Celle de l’étrangeté radicale, de la différence irréductible et infériorisante absolument, qui lui interdisent le plein accès à la société colonisatrice dominante, qui le tiendra toujours pour suspect […] [1

« Le colonisé est nié dans son ascendance que l’on ne fait remonter, sur le plan du mythe et sur le plan de l’Histoire, que jusqu’à ce moment qui marque la mutation d’un peuple libre en peuple asservi, que jusqu’à ce point originaire du péché qui est aussi le commencement de la victoire du colonisateur. Cette victoire fonde en valeur absolue la domination de ce dernier et la déchéance des vaincus ; elle est la preuve historique et la sanction morale d’une supériorité de fait et de droit qui ne peut être contestée tant que subsiste le régime colonial dont elle est le fondement. Le colonisé est, il doit s’éprouver comme tel, vaincu dans ses ancêtres, et les conséquences de cette défaite se prolongent indéfiniment dans les deux dimensions du temps. C’est ainsi qu’il est frappé dans sa descendance aussi bien que dans son ascendance. La race entière est destituée de son humanité. Du moins tant que le colonisé garde mémoire de son origine, et porte les stigmates visibles de son appartenance : certains traits de physionomie, la couleur, le nom. Car la défaite n’est pas conçue comme un simple accident, comme un fait contingent, mais acquise une fois pour toutes, absolue et éternelle » [2]

« Au terme de cette esquisse, qui n’a que la valeur d’un témoignage, je veux souligner que l’état colonial est irréformable, et que, comme tel, il doit être condamné, reconnu et rédimé comme un crime absolu, que rien ne peut excuser ou justifier. Cette tâche est celle de ce siècle. Elle requiert l’étroite collaboration des colonisés insurgés contre leurs maîtres, et des colonisateurs contraints enfin d’avouer leurs crimes et de les racheter » [3].

 

 

[1]« Notes pour une esquisse de l’état d’âme du colonisé », in Eternel Jugurtha, p. 128.

[2] « Notes pour une esquisse de l’état d’âme du colonisé », in Eternel Jugurtha, p. 128.

[3] « Notes pour une esquisse de l’état d’âme du colonisé » Études Méditerranéennes 1958.


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