DzActiviste.info Publié le mar 28 Août 2012

Notre nouvel ennemi: la démocrature

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By Laurent Joffrin in Le Nouvel Observteur

Comme un écho au livre controversé de Francis Fukuyama (La fin de l’histoire et le dernier homme) qui est d’une actualité brulante, Laurent Joffrin commet un article qui nous interpelle, nous citoyens de la zone » printemps arabe ». Oui M. Joffrin, il est fort regrettable de constater que des démocratures sont en cours d’installation dans notre région. Ce qui est encore plus regrettable c’est que les sponsors de ces démocratures, qui furent aussi les sponsors des « printemps arabe », ne semblent pas avoir compris le message des peuples de la région. 
Je vous laisse, chers lecteurs, apprécier le texte de M. Joffrin en vous suggérant vivement de lire le livre de Francis Fukuyama….. Slim Othmani

Poutine, Brejnev,même combatLa condamnation par la justice Poutinienne de trois artistespunk du groupe Pussy Riot à deux ans de camp de travail pour << crime d’impertinence >>  n’est pas seulement la honteuse résurrection dans le postcommunisme des méthodes de fer en usage du temps de l’URSS totalitaire. Comme le blocagede l’action internationale contre le tortionnaire Assad par la Chine et la Russie, elle symbolise l’émergence de plus en plus menaçante d’un nouveau régime politique,qui pourrait devenir dans les années qui viennent l’ennemi principal de nos démocraties: la démocrature.

La mollesse consternante des réactions internationales à ce jugement inique Paul McCartneyet Madonna ont plus fait pour les Pussy Riot qu’Obamaet Hollande réunis montre que les gouvernements des démocraties n’ont pas encore mesuré le danger représenté par ces systèmes politiques neufs, conquérants, adaptés au XXI• siècle,qui forment un mélange redoutable de démocratie et de dictature.

Les démocratures sont nées de la chute du communisme. Elles se distinguent de l’ancienne dictature totalitaire par une acceptation de l’économie de marché, par un recoursplus mesuré à la répression et par l’instauration d’une démocratie politique partielle. Ainsi la Russie de Poutine tolère-t-elle une opposition même si elle la persécute. Ainsi la Chine désormais vouée au capitalisme sauvage, quoique beaucoupplus répressive que la Russie, desserre-t-elle progressivement l’emprise totalitaire  jusque exercéepar le Parti communiste chinois.

Les démocratures ont remplacé la défunte idéologie communiste. On ne sauraitles assimiler à de simples dictatures:si le peuplerusse rejette massivement Poutine, il est probablequ’il sera contraint dese retirer; son gouvernement se garde de supprimer toute opposition et reste soucieux de son image internationale; le régime chinois souligne régulièrement qu’il a mis fin aux sanglantes utopies de l’ère Mao et laisse se développer une classe moyennequi prendra nécessairement son autonomie  par rapport à l’Etat. Mais au nom du redressement national de pays humiliés par l’Occident, leurs classes dirigeantes recourent à des mesuresautoritaires et ne cessent depiétiner, d’une manièreou d’une autre,les libertés publiques et la volonté populaire.

Régime d’autorité enrobé dans une démocratie formelle, ambition nationaliste, répression plus ou moins ouverte, volonté d’être accepté dans le concertdes nations: ces traits se retrouvent dans bien dautres pays à l’histoire fort différente. Gouvernée par un parti religieux <<modéré >>   et respectueux de certaines formes démocratiques, la Turquieétablit progressivement un régime islamiste <<  soft >>  à visage démocratique, autrement dit une démocrature musulmane.

Le Venezuela de Chavez conjuguel’antiaméricanisme, les réformes sociales et les penchants autoritaires qui en font une démocrature de gauche. Singapour  vit depuis longtemps dans ce régime hybride théorisé par son leader historique Lee Kuan Yew. Le projet des partis islamistes d’Egypte, de Libye oude Tunisie se situe à mi-chemin des aspirations démocratiques du <<   printemps arabe >>   et des dictatures religieuses au nom dAllah. Et si l’on écoute bien les leadersdes partis dextrême droite populistesqui fleurissent au sein de l’Union européenne,on retrouvera dans la combinaison d’une revendication identitaire agressive, de mesures radicales contre l’immigration et la délinquance et d’un appel à la volontépopulaire une forme européenne de démocrature.

Considérées souvent comme des régimes de transitionvers la démocratie, les démocratures  ourraient bien au contraire s’installer durablement dans le paysage international. Fondées sur l’économie de marché, elles ne souffrent pas des tares des économies entièrement collectivisées; pratiquant une répression à la fois cruelle et mesurée, elles échappent au rejet universel qui frappe les dictatures à l’ancienne comme celles de Syrie ou de Corée du Nord; remportant de grands succès technologiques et économiques, elles parlent maintenant d’égal à égal avec les anciennes démocraties engluées dans la crise financière et la stagnation. Efficaces, volontaristes, financièrement prospères grâce à leur mercantilisme, fondées sur  des valeurs à la fois populaires et conservatrices, elles peuvent offrir à nos démocraties une alternative dangereuse et crédible. Au sein même des démocraties, elles ont ou elles auront leurs avocats. Les capitalistes voient déjà en elles un eldorado sous contrôle, favorable aux investissements étrangers; les conservateurs sont séduitspar leur stabilité politique et leur appel aux valeurs traditionnelles;certains tiers-mondistes attardés verront en elles uneforme de résistance à l’uniformisation occidentale. Leur puissance militaire, encore ténue, pourraitbien se hisser progressivement au niveau de leur force démographique et économique. Ainsi, loin dêtre dominées par la <<  guerre contre le terrorisme>>, par la lutte contre l’islamisme ou par le<< choc des civilisations>>, les années qui viennent pourraient bien être le théâtredun affrontement de plus en plus tendu entre démocratures et démocraties, qui viendrait remplacerl’ancienne guerre froide entre démocraties et communisme. Pour cette raison lamollesse des réactionseuropéennes face aux iniquités poutiniennes n’est pas seulement une lâcheté. Elle traduit un aveuglement stratégique. L. J.

 


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