DzActiviste.info Publié le dim 22 Sep 2013

Omar AKTOUF . Algérie et politiques économiques : éternel dilemme entre néolibéralisme à la US et bureaucratie paralysante ?

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Taille du texte normaleAgrandir la taille du texteEl Watan le 21.09.13 Omar AKTOUF  

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERAA voir la tournure dominante que semblent prendre les débats quant à ce que devrait faire notre pays pour se sortir de l’impasse en termes de politiques économiques à adopter, en ces temps de 50ème anniversaire d’indépendance et de cruciales (certains disent «décisives») élections en 2014, il m’apparait que tout cela ne fait que tourner en rond autour d’infinies diatribes qui oscillent entre «comment se débarrasser d’un pseudo-État devenu tentaculaire bureaucratie paralysante» et «comment, du même souffle, faire pénétrer LE salutaire modèle de type US, basé sur le tout entreprise privée». Pourquoi ne pas tenter de voir les choses autrement.

En finir avec les débats qui tournent en rond :

C’est une cause mille fois entendue et une fois pour toutes, que de dire et répéter que la situation algérienne sur les plans administratif, économique, social… bref sur le plan de tout ce qui relève de l’État, n’est que Kafka doublé d’Ubu, en plus d’être une vaste pagaille gangrénée par la rente, le clientélisme et la corruption.
C’est une cause tout aussi entendue  que de répéter que la moindre «initiative privée» (hors cas de «parrainages» que l’on sait) en Algérie, ne peut que se heurter à des murailles d’obstacles bureaucratiques aussi absurdes qu’épuisants et vertigineux. Mais une fois cela dit, doit-on pour autant continuer, tel un éternel ronron, à ressasser que LE remède ne viendrait que des pseudo-bienfaits d’un incontournable virage néolibéral à 180° ? Que l’unique issue ne réside plus que dans la quasi élimination pure et simple de toute idée d’État en Algérie, pour laisser place à un salutaire néolibéralisme où le privé prendrait relais et place d’un «public» endémique incapable-inefficace-gangréné ? C’est ce que semblent indiquer les régulières sorties dominantes de «think-tanks», économistes, experts… depuis un certain temps, de colloques en colloques, de tables rondes en tables rondes, de suppléments économiques de médias en débats de «spécialistes»… n’y-a-t-il pas d’autres voies à explorer ?

Défendre l’intérêt général du pays et du peuple ou celui de milieux particuliers ?

À voir la tournure que prennent ces «débats»… il me semble que, intentionnellement ou non, consciemment ou non, certainement avec de bonnes intentions et de bonne foi, la plus grande partie apparaît comme la défense d’intérêts ciblés : ceux du secteur privé dominant algérien actuel, animé par «Forum» et «think-tanks» interposés. Lesquels intérêts ne peuvent être mieux servis que part un virage résolument néolibéral-laisser-faire de l’économie du pays (virage de type économie-management à la US, alors que ce «modèle» s’écroule de partout, sauf pour le maintien des mainmises du pouvoir privé sur, à la fois, le politique et l’économique).

Autrement dit, un virage qui conduirait, avec toutes les précautions et clauses de style qu’on voudra, à affaiblir-éliminer (sous prétexte de lutte contre la bureaucratie-corruption) le rôle de l’État (État, entendu pour moi ici, bien sûr comme «État de droit»… question sur laquelle je reviens plus bas), et promouvoir la dite «initiative privée-bride sur le cou» comme quasi unique et totale voie de salut.

Tout comme d’autres analystes l’ont fait, je pense aussi que notre «privé» peut fort bien s’accommoder d’un statu quo et de connivence «objective» avec le système tel qu’il est, pourvu qu’il ne lui mette pas trop de bâtons dans les roues et le laisse aller tranquillement dans ses efforts de captage d’une part de plus en plus grande de la rente qui sert de bouée d’oxygène à l’Algérie depuis des décennies. Sur ce plan, je partage largement les analyses de G. Corm, reprises dans les colonnes du journal El Watan de ce jour : les pays du Maghreb et du Moyen Orient en général demeurent des régimes féodaux de rentes, d’économies néo-colonisées par les multinationales, et de surcroît largement de non-valeur ajoutée…

Quelles voies ? Quels exemples ? Les Tigres asiatiques…

G. Corm répète qu’il convient de s’inspirer de l’exemple des Tigres asiatiques. Je partage aussi largement cette vision et la répète aussi depuis des décennies, sauf que j’y ajoute la «racine-pivot» de ces modèles qui reste tout de même le modèle des pays de l’Europe du nord, à commencer par l’Allemagne. Mais, bien entendu, des cas comme ceux des Tigres (Malaisie par exemple) seraient bien plus proches de nos conditions et plus aisés à suivre. Il convient de bien souligner que historiquement, les pays du Sud Est Asiatique que l’on dénomme Tigres (Thaïlande, la Malaisie, l’Indonésie et les Philippines) ont eux-mêmes été inspirés par ceux qu’on appelle Dragons (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan) qui, eux ont été inspiré bien plus par les modèles d’Europe du nord – Allemagne en tête-, que par ceux du capitalisme financier de type USA ou reste de l’Europe de l’Ouest.   Voyons la Malaisie puis quelques indications-conditions-préalables… plus précis, que l’on peut proposer pour l’Algérie.

Grandes lignes des caractéristiques et du cas malaisien

Il ne sera nullement question d’entrer dans les détails (nombreux et complexes) de la façon dont un aussi petit pays que la Malaisie a su tirer avantageusement son épingle du jeu sur les plans socio-économique et politique, mais tout simplement de donner à titre indicatif quelques pistes fortes (les données sont de 2011-2012) que rien n’empêche (sinon ce que l’on verra plus bas) l’Algérie de suivre ou de tenter de suivre.
• Indépendance en 1957
• Système dénommé «Capitalisme nationaliste» ou «nationalisme corporatif»
• Population d’environ 30 millions
• Superficie d’environ la moitié de la France
• PIB par habitant 10 250 $
• Taux d’alphabétisation : 94 %
• Taux de croissance : ~ 6 %
• Taux de chômage : ~ 3 %
• Ressources en parts du PIB :
• agriculture et mines (dont hydrocarbures offshore) : 20,5 %
•  industrie et construction :  28 %
• services : 50,4 %

C’est essentiellement sous la houlette d’un homme politique d’envergure et de détermination, «avec la Malaisie dans le sang», le Dr Mahatir. Devenu premier ministre en 1981 (sa carrière politique a débuté dès 1964), il quittera volontairement le pouvoir en 2003 après avoir fortement contribué à faire de son pays un État dit aujourd’hui «développé», avec l’aéroport le plus moderne du monde, une nouvelle capitale Putrujaya, une nouvelle capitale de l’informatique et du multimédia : Cyberjava dite «ville intelligente», le premier fournisseur au monde en semi-conducteurs, nouvel exportateur d’une voiture à succès la Proton, les tours jumelles (dite de Petronas : 452 mètres, 200 ascenseurs…) les plus grandes au monde et capables de résister à des séismes de 7,2 Richter…

Mais, ce qu’il convient de souligner ici c’est que  l’État a été (et est toujours) un acteur de tout premier ordre (avec des compagnies nationales, et des entreprises privées ‘impulsées’ par les objectifs et investissements impliqués) dans ce développement, avec notamment des plans quinquennaux successifs, dont le dernier dit «Malaisie Vision 2020» tend à corriger la relative dépendance de l’économie envers le commerce international, notamment côté pays occidentaux les plus touchés par la crise de 2008. Un des slogans connus de Mahatir était «Look East» : «regardez vers l’Est», intégrez les échanges … dans le cadre de l’ASEAN, plutôt que de lorgner sans cesse vers l’Occident et les USA.

Fervent défenseur-acteur de l’intégration-complémentarité entre économies de l’ASEAN, farouche opposant aux politiques du FMI … : il a mis à la porte tous les fonctionnaires des IFI de Malaisie lors de la crise de 1997 ! Sans, encore une fois rentrer dans de fastidieux détails, disons que malgré une réputation parfois sulfureuse (antisémite – à cause de ses positions pro-palestiniennes…- ; autocratique-dur-centralisateur – à cause de son intransigeance et du rôle prépondérant qui a été donné aux investissement-dirigisme de l’État : jusque ~ 60%  des investissements durant une dizaine d’années… notamment infrastructures…) Mahatir n’a fait que suivre de prestigieux précédents qui ont eu également recours à dirigisme étatique … et intégration «nationaliste» des secteurs privés en «complément», puis en les aidant à devenir les plus gros joueurs mondiaux : précédents dénommés Japon, Corée… Je me réjouis de voir que notre plan «Algérie 2030» se fasse avec une collaboration coréenne, on pourrait y greffer de l’expérience malaisienne… mais… à quelles conditions ?

De quelques pistes concrètes pour l’Algérie en cette période d’élections cruciales-déterminantes : mon message d’espoir…
Comme cela a été déjà dit, l’Algérie est engagée dans sa décennie décisive, voire déterminante, vu l’horizon proche de la nécessité de passer à une ère de no-rente pétrolière. En très grands traits, mais cruciaux :
– mon «espoir paradoxal» est que, inexorablement, inéluctablement, le capitalisme financier à la US et son néolibéralisme létal sont en droit chemin vers leur tombeau (sans les bas prix chinois… qui ne sauraient durer… ce capitalisme serait déjà à l’état de cadavre)
– ne jamais oublier que l’entreprise privée est là pour faire de l’argent, non pas le bien-être général (quitte à organiser chômage, pénurie, pollution, mauvaise qualité… un certain Veblen a largement élaboré là-dessus)
– pour cela elle doit être soumise à règles et règlements, pour sa propre survie bien pensée, elle-même (voir Allemagne, Japon… Scandinavie… pays phares presque pas ébranlés par la crise de 2008… ou même Suisse qui vient de voter l’élimination des parachutes dorés et la détermination des salaires des patrons par les assemblées générales, pouvant inclure les syndicats !)
– ces règles et règlements ne peuvent venir que d’une institution qui soit au-dessus de tous intérêts particuliers et de soupçons : un État de droit fort et garant… et porteur des impulsions-directions des grands projets menant la nation à la prospérité pour le pays et son peuple…
– comment «concrètement» ? En «très» grandes lignes :
– un gigantesque amendement de la constitution et des institutions actuelles, avec inscriptions dans la constitution des «droits ET obligations» de l’entreprise et son mode de gestion (cogestion à l’Allemande par exemple) ou… sinon et même, idéalement
– une Seconde République algérienne (comme un de Gaulle a fait faire un saut quantique à la France en passant de la 4ème à la 5ème )
– cette seconde république sera en rupture totale avec tout ce qui a fait nos pouvoirs jusque-là, je dis bien TOUT ! quitte à ménager une période de transition «raisonnable»
– en sortir un Fort État de Droit qui se chargera de remettre (par plans successifs comme Japon, Corée, Malaisie…) sur les bons rails une Algérie qui ne tournera le dos ni au dirigisme minimum nécessaire, ni aux initiatives privées «nationalistes», réellement entrepreneuriales et non de «faiseurs d’argent» extravertis
– un «audit-bilan» puissant, avec vaste usage de nos vastes compétences de la diaspora, autant de notre dit «État» que de nos dites «libres entreprises privées», sans chercher de bouc émissaires mais pour tracer les lignes de plus sains – complémentaires- comportements des uns et des autres
– orienter le fameux plan «Algérie 2030» vers les méga-priorités suivantes :
– préparation intensive (cf. les plans brésiliens, chinois… dont je parlerai par ailleurs plus tard) des Algériens à être à l’aune des économies de la connaissance, de l’entrée dans l’ère du 4G (être au diapason des applications capables d’intégrer citoyens, NTIC, administrations de gouvernance moderne, dé-bureaucratisation de fait…) ce que j’ai dénommé «priorité 1 : éducation intensive-massive»… Aller vers une économie à valeur-ajoutée… et non de rente-bazar-monopoles d’importations-revente…
• oublier les mesures de pérennisation (dangereuses en plus) de la «rente» par la précipitation sur les gaz de schistes, et penser plutôt à investir le plus possible dans la valorisation des hauts plateaux et du Sud pour une agriculture qui nous sortira de la catastrophique dépendance alimentaire dans laquelle nous sommes
• troisième priorité : les infrastructures, car même si on veut «apprendre à exporter» comme le dit le rapport CNES 2013, encore faut-il
1- : apprendre à produire des choses «exportables» hors hydrocarbures, et 2- : disposer des infrastructures portuaires, routières, ferroviaires, aéroportuaires… pour exporter et aussi… corollaire non négligeable : aller vers des industries touristiques dignes de ce nom (encore une fois, l’exemple malaisien).

Omar Aktouf : Ph.D Professeur management HEC Montréal


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