DzActiviste.info Publié le mer 4 Juin 2014

On s’est souvenu de l’Amazighité dans et vers 1984

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1984 est le titre d’un des livres de Georges Orwell

Amazighité : solitaires ou solidaires ?

par Kamel Daoud

Deux hommes sont en prison. L’un des deux le sait. Il revendique sa liberté, crie, frappe les murs et écrit des chansons où se réfugient ses souvenirs de collines, d’herbes, d’arômes et d’oliviers. Quand on lui enlève tout, pour la fouille et l’humiliation, il possède encore sa langue dans sa bouche. Quand on lui ouvre la bouche pour lui faire cracher sa langue, elle se refugie dans sa gorge ou dans ses poumons. On ne peut rien contre. Il y a des choses qui restent, en l’homme, même quand on lui enlève son corps.

L’autre homme est, aussi, en prison, mais il ne le sait plus. Il a oublié la possibilité de l’horizon, le nom des autres choses vivantes, sa propre langue, ses prénoms d’autrefois, ses collines et le rythme de ses chansons. De sa mère, il ne connaît que l’écho qui en reste dans les noms énigmatiques des villages. La prison lui impose des noms, des mots qu’elle choisit, elle, le trompe et lui raconte des histoires qui ne sont pas les siennes, en lui jurant qu’il s’agit du jour où il est venu au monde.

Question du chroniqueur : qui est le plus à plaindre ? Quelle est l’histoire la plus tragique ? Quel est le destin le plus malheureux ? L’homme qui se sait enfermé et se révolte ou l’homme qui ne sait même pas qu’il est en prison et qui ne comprend pas que l’on puisse revendiquer le souvenir et pas seulement du pain ? L’homme humilié ou l’homme qui n’a plus souvenir de sa dignité ? L’homme qui sait qui il est ou l’homme qui ne sait même pas où il se trouve ?

Le plus fascinant, dans cette histoire, est que l’homme qui se sait enfermé, veut se sauver et fuir et retrouver sa liberté. Mais il le veut, parfois, seul, pour lui-même, sous prétexte que l’autre ne le veut pas (alors que l’autre ne se sait même pas enfermé) et qu’ils n’ont pas la même langue (alors que l’autre était poussé à oublier la sienne) et qu’ils n’ont pas le même souvenir du passé (alors que l’autre n’a, même pas, souvenir d’avoir eu, un jour, des souvenirs). Il veut se battre, seul, parce que l’autre ne se bat pas.

Alors l’homme qui a une langue s’isole, creuse son trou dans son coin du mur et croit qu’il peut être libre sans que l’autre ne le soit, en même temps. Dehors, il sera seulement seul. Pas libre. Libre d’oublier mais pas libre de vivre. Il ira partout, mais toujours nulle part. Parfois, il se retourne vers l’autre prisonnier qui ricane et voit, dans la grimace de l’autre, une insulte, alors qu’elle n’est que profonde tragédie. Il dit que l’autre ne veut pas être libre alors que l’autre ne sait même pas qu’il y a des collines et de l’air libre, derrière la lucarne. Et l’homme qui a une langue et une mémoire, trace, avec un bâton d’ancêtre, sur le sable terne de la cellule, une frontière : ceci est à moi. C’est mon pays.

C’est celui de mes ancêtres. Sans se poser la question de fond : peut-on être libre dans une prison qui enferme deux personnes dont l’une est l’ombre de l’autre ? Le gardien de la prison en rit de ces deux prisonniers qui se disputent la liberté pendant qu’ils se partagent la prison. Dans une prison, on ne peut pas avoir un pays à soi. Seulement un coin et une gamelle. L’homme qui a des souvenirs cultive sa différence, pour ne pas perdre son identité et, du coup, tragiquement, cultive sa solitude et perd sa générosité. Il défend sa langue et, du coup, tragiquement, en défend le partage. Et l’homme, sans souvenirs, ricane dans l’ombre car il ne voit dans l’autre que l’ombre dont il ne se souvient plus.

L’homme aux souvenirs vifs et à la langue belle, n’a pas compris que pour s’évader, il lui faut, avant de se libérer, libérer son compagnon, pour être deux et être forts, à la fois. Doucement, par le partage et la générosité. L’homme aux souvenirs n’a pas compris qu’il lui faut être l’ancêtre manquant qui tend la main à un descendant qui a tout oublié et qui, dans l’ombre et la ruine, ricane et recule.


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1984 est le titre d’un des livres de Georges Orwell

Amazighité : solitaires ou solidaires ?

par Kamel Daoud

Deux hommes sont en prison. L’un des deux le sait. Il revendique sa liberté, crie, frappe les murs et écrit des chansons où se réfugient ses souvenirs de collines, d’herbes, d’arômes et d’oliviers. Quand on lui enlève tout, pour la fouille et l’humiliation, il possède encore sa langue dans sa bouche. Quand on lui ouvre la bouche pour lui faire cracher sa langue, elle se refugie dans sa gorge ou dans ses poumons. On ne peut rien contre. Il y a des choses qui restent, en l’homme, même quand on lui enlève son corps.

L’autre homme est, aussi, en prison, mais il ne le sait plus. Il a oublié la possibilité de l’horizon, le nom des autres choses vivantes, sa propre langue, ses prénoms d’autrefois, ses collines et le rythme de ses chansons. De sa mère, il ne connaît que l’écho qui en reste dans les noms énigmatiques des villages. La prison lui impose des noms, des mots qu’elle choisit, elle, le trompe et lui raconte des histoires qui ne sont pas les siennes, en lui jurant qu’il s’agit du jour où il est venu au monde.

Question du chroniqueur : qui est le plus à plaindre ? Quelle est l’histoire la plus tragique ? Quel est le destin le plus malheureux ? L’homme qui se sait enfermé et se révolte ou l’homme qui ne sait même pas qu’il est en prison et qui ne comprend pas que l’on puisse revendiquer le souvenir et pas seulement du pain ? L’homme humilié ou l’homme qui n’a plus souvenir de sa dignité ? L’homme qui sait qui il est ou l’homme qui ne sait même pas où il se trouve ?

Le plus fascinant, dans cette histoire, est que l’homme qui se sait enfermé, veut se sauver et fuir et retrouver sa liberté. Mais il le veut, parfois, seul, pour lui-même, sous prétexte que l’autre ne le veut pas (alors que l’autre ne se sait même pas enfermé) et qu’ils n’ont pas la même langue (alors que l’autre était poussé à oublier la sienne) et qu’ils n’ont pas le même souvenir du passé (alors que l’autre n’a, même pas, souvenir d’avoir eu, un jour, des souvenirs). Il veut se battre, seul, parce que l’autre ne se bat pas.

Alors l’homme qui a une langue s’isole, creuse son trou dans son coin du mur et croit qu’il peut être libre sans que l’autre ne le soit, en même temps. Dehors, il sera seulement seul. Pas libre. Libre d’oublier mais pas libre de vivre. Il ira partout, mais toujours nulle part. Parfois, il se retourne vers l’autre prisonnier qui ricane et voit, dans la grimace de l’autre, une insulte, alors qu’elle n’est que profonde tragédie. Il dit que l’autre ne veut pas être libre alors que l’autre ne sait même pas qu’il y a des collines et de l’air libre, derrière la lucarne. Et l’homme qui a une langue et une mémoire, trace, avec un bâton d’ancêtre, sur le sable terne de la cellule, une frontière : ceci est à moi. C’est mon pays.

C’est celui de mes ancêtres. Sans se poser la question de fond : peut-on être libre dans une prison qui enferme deux personnes dont l’une est l’ombre de l’autre ? Le gardien de la prison en rit de ces deux prisonniers qui se disputent la liberté pendant qu’ils se partagent la prison. Dans une prison, on ne peut pas avoir un pays à soi. Seulement un coin et une gamelle. L’homme qui a des souvenirs cultive sa différence, pour ne pas perdre son identité et, du coup, tragiquement, cultive sa solitude et perd sa générosité. Il défend sa langue et, du coup, tragiquement, en défend le partage. Et l’homme, sans souvenirs, ricane dans l’ombre car il ne voit dans l’autre que l’ombre dont il ne se souvient plus.

L’homme aux souvenirs vifs et à la langue belle, n’a pas compris que pour s’évader, il lui faut, avant de se libérer, libérer son compagnon, pour être deux et être forts, à la fois. Doucement, par le partage et la générosité. L’homme aux souvenirs n’a pas compris qu’il lui faut être l’ancêtre manquant qui tend la main à un descendant qui a tout oublié et qui, dans l’ombre et la ruine, ricane et recule.


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