DzActiviste.info Publié le sam 20 Juil 2013

Pardon, Alleg !

Partager

Par Mohamed Benchicou

Chaque fois qu'un homme comme Henri Alleg s'en va, il nous laisse un peu plus orphelins d'une désespérante grandeur algérienne.

Il était l'un des derniers secrets de notre libération, lui, le gaouri, le juif, le communiste, l'un de ceux qui pouvaient encore raconter ce qu'il a fallu de foi, d'amour et de courage pour arracher l'Algérie à la servitude. Alleg nous laisse le récit brûlant d'un homme qui a tant entretenu, les dents serrées, la conscience déchirée d'un devoir qui pouvait sans doute le tuer. Torturé par les siens, il avait porté nos blessures, lui, le gaouri, le juif, le communiste. "Tandis que je me déshabillais, des paras allaient et venaient autour de moi et dans le couloir, curieux de connaître le "client" de Lorca. L'un d'eux, blondinet à l'accent parisien, passa la tête à travers le cadre sans vitre de la porte : "Tiens, c'est un Français ! Il a choisi les ''ratons'' contre nous ? Tu vas le soigner, hein, Lorca !" C’était Alleg. Une de ces créatures dont on retient qu’il lui fallut, pour accepter la douleur du corps et l'agonie, de bien terribles raisons et que ces raisons, pour grande partie, tiennent à l’amour des hommes et au respect que l’on se doit à soi-même, de ne pas accepter de se taire devant le cri de la victime et de ne pas baisser le front devant l’injustice.

Henri Alleg s’est éteint à notre insu, nation sans mémoire, pendant que nous épiloguions sur nos méprisables privilèges d'être gouvernés sur une chaise roulante et de caracoler en tête du classement des pays les plus corrompus dans le monde. Nous n’avions pas la tête à la mémoire de ce qui fut grand, nous qui barbotons dans ce qui est infiniment petit. Il s’y attendait, sans doute. Alleg n’était pas de ceux qui insultent la révolution elle-même et qui se hâtent de voir dans toute naissance un avortement. Il nous invitait à tirer de la décadence des révolutions les leçons nécessaires, en en souffrant, non en s'en réjouissant. Alleg a vécu, dans la dignité, la naissance et la dégénérescence de la révolution algérienne, lui qui se vit interdire son journal Alger républicain, en 1965, par un oukaze du gouvernement algérien en tous points semblable à celui de Lacoste en 1956. Il est pénible d'assister aux égarements d'une révolution sans perdre sa foi dans celle-ci. Pourtant, et c’est la deuxième leçon qu’il nous laisse, Alleg n’a jamais pris prétexte de l'échec d’une entreprise pour la condamner. Si les convictions d’Alleg ont survécu à nos déceptions, c'est qu'elles avaient cette tranquille constance qui n'a pas besoin de cris pour affirmer sa force. L'homme qui adhéra sans réserves à la grande expérience de libérer l’Algérie, avait inscrit son initiative dans une généreuse conception de l’avenir du monde. Il avait la lucidité de ne pas considérer la révolution comme un bien pur, mythique, mais comme une expérience qui peut être trahie, et il ne faut pas s’en étonner puisque, comme dit un brillant esprit, elle tient aux hommes par ce qu'ils ont de plus grand et de plus bas.

Oui, il s’y attendait sans doute, mais cela ne nous exonère pas du devoir de lui demander pardon pour n’avoir pas entretenu la limpidité d’un rêve. Nos enfants le feront sans doute. À ce propos, j’ai beaucoup pensé à Henri Alleg en écoutant les adolescents de T'kout, une petite ville de l'est algérien, au sud de Batna, où la population assume son originalité berbère et parle la langue chaouie. Ici comme à Beni-Douala, un jeune homme, Chouaïb Argabi, venait d'être abattu froidement par les gardes communaux; comme à Beni-Douala, le forfait avait suscité la colère d'une population déjà irritée par sa propre misère. T'kout, comme Beni-Douala, est trop pauvre pour s'accommoder du déshonneur, trop fière pour l'ignorer, trop cicatrisée pour l'oublier. T'kout cumule l'orgueil berbère et la témérité des Aurès : le premier coup de feu de la révolution de Novembre 1954 a été tiré à quelques centaines de mètres de là. "Ils nous ont alignés après nous avoir déshabillés…" La répression qui s'abattit sur T'kout, en ces funestes journées de mai 2004, rappelait, en tous points, celles des bérets rouges de l'armée française. Les gendarmes algériens prenaient plaisir à avilir leurs victimes, à leur faire payer leurs actes par l'insulte et le vocabulaire universel des tortionnaires : "Vous détestez le régime algérien, espèce de vermines, eh bien vous allez le regretter ! Maintenant qu'il n'y a plus d'hommes en ville, vous allez voir ce que nous allons faire à vos femmes." Les parachutistes du général Massu torturant Henri Alleg ne lui parlaient pas différemment : "Ici, c'est la Gestapo ! Tu connais la Gestapo ? Tu as fait des articles sur la torture, hein, salaud ! Eh bien, maintenant, c'est la 10e DP qui les fait sur toi."

C’était 50 ans après les tortures infligées à Alleg. L’histoire se réécrivait avec le même sang, sur la chair des enfants d'une révolution décrépite et témoins d'une révolution sclérosée en dictature militaire et policière. Mais ce combat de T'kout, puis des chômeurs puis de toute cette Algérie qui refuse l’abdication devant la servitude, c’est l’héritage de guides qui, comme Alleg, par le refus obstiné du déshonneur et la désertion, ont préservé pendant des années, dans la lutte de tous les jours, la chance fragile d'une renaissance. C’est de cela que nous vivons aujourd’hui. S’ils ne l’avaient pas préservée, Oui, nos camarades de combat, nos aînés sont ceux-là dont on se rit parce qu'ils n'ont pas la force et sont apparemment seuls. Mais ils ne le sont pas, nous ne vivrions de rien.

Alleg était dans le bonheur et le devoir. J'ai eu la chance de le voir émerveillé. C'était un soir que je le raccompagnais à son hôtel après un dîner chez Abdelhamid Benzine. Il était une heure du matin. En passant par l'imprimerie qui tirait le journal, je lui demandai : "Cela vous dirait d'assister au tirage d'Alger républicain, comme au bon vieux temps ?" Il eut, pour toute réponse, un sourire d'enfant. Il était resté longtemps immobile devant les piles d'Alger républicain qui s'entassaient devant lui, puis en avait pris un, en tremblant, avant de saluer les ouvriers par ces mots : "Merci de prendre soin de ce journal !"

Mohamed Benchicou


Nombre de lectures: 244 Views
Embed This