DzActiviste.info Publié le jeu 8 Août 2013

Parution du roman « EN PAYS DEMBA » par Djameledine BENCHENOUF

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Le roman :
en pays dembaNarration haletante, à l’orée de la douleur, qui tâtonne du cœur, et louvoie entre essai et fiction. Quête amère, née du crépuscule d’une nation finissante avant même que d’être née à la liberté et à la vie. Mais les espérances continuent d’éclore, au cœur d’aurores obstinées.

Cet ouvrage tente de lever le voile sur les espoirs assassinés, d’un peuple dévoyé, fourvoyé, trompé depuis la première aube de son destin sur ce qu’il a enduré, sur ses faiblesses, ses démissions, ses lâchetés, sur la terrifiante nature de ceux qui l’ont dépouillé d’une libération payée au prix du sang et des larmes.

Mais, au gré du cheminement, l’on pressent, que sous les cendres de l’ignominie, le feu de la dignité couve toujours. Où l’on découvre les pérégrinations d’un jeune médecin, fils d’un baron du régime, qui nourrissait pour son père une admiration sans bornes, jusqu’au jour où il apprit que celui-ci n’était pas ce sauveur de la république qu’encensaient les journaux français et algériens.

Pour Commander le roman :http://www.lulu.com/content/paperback-book/en-pays-demba/14015864

L’auteur

djamel

Djamaledine Benchenouf. Journaliste algérien, résidant en France depuis une dizaine d’années.

Extraits:

Je m’appelle Rédha. Je suis franco-algérien, fils d’un haut dignitaire du régime, un Général-major du DRS, l’un des hommes les plus puissants du pays. J’ai la quarantaine.

Je vis seul à Paris dans un grand appartement qui appartient à mon père, mais même si je ne vais pas souvent en Algérie, que je connais si peu, elle est pourtant ma grande addiction.
Je suis Médecin biologiste, et je dirige mon propre laboratoire d’analyses, à Paris.
Je suis né, comme on dit, avec une cuillère d’argent dans la bouche. Et une armée de serviteurs pour assurer mon train de vie et ma protection.

J’ai appris, depuis ma petite enfance, de façon toute naturelle, à considérer ce pays comme une propriété familiale, et les gens qui le peuplent comme autant de serviteurs à notre dévotion. Je pèse mes mots. Les gens qui ne connaissent pas notre monde ne pourront jamais l’imaginer tel qu’il est vraiment !

La caste à laquelle j’appartiens a pris le pouvoir, tout le pouvoir, et elle a fait en sorte, en sauvegardant les apparences néanmoins, que le pays devienne sien, que les gens qui l’habitent lui soient totalement soumis.
J’ai mon idée sur le besoin, sans jamais l’avoir vraiment ressenti.
J’ai longtemps pensé, en observant mon propre entourage, que le besoin réside dans l’aspiration sourde à vouloir plus, éperdument plus, à amasser des biens, même s’ils ne doivent pas être utilisés, même si d’autres ont en un manque cruel.

Je savais, sans vraiment le savoir, que des populations entières vivaient l’angoisse de ne pouvoir satisfaire leurs besoins les plus vitaux, comme de nourrir leurs familles ou avoir un toit. Mais cela restait vague pour moi, sans vraie perception. Parce que l’influence de notre milieu, la puissance illimitée dont nous jouissions, et la fortune dont nous étions abondamment pourvus, ont colmaté des ouvertures en moi.

Ma mère n’était pourtant pas comme les autres dames de notre milieu. Elle refusait de leur ressembler. Contrairement à elles, qui écrasaient leurs domestiques de leur morgue, et même de leur haine, elle leur témoignait de la considération, du respect. Du moins aux femmes qui nous servaient.
Elle les invitait à partager ses repas. Elle s’asseyait par terre, pour manger comme le font les gens des couches populaires. Elle discutait avec elles de tout et de rien, se rendait à leurs fêtes, où elle ne manquait jamais de m’emmener, quand j’étais encore petit. Elle n’était jamais condescendante, comme certaines dames de notre milieu qui cherchent, de temps à temps, à s’acoquiner avec les gueux, en se risquant à prendre un café avec eux, du bout des lèvres.

Extrait :

Je percevais, autour de moi, la présence d’une multitude, qui donnait des signes d’infinie détresse, mais cela restait une sensation confuse.
Les seules personnes de ce monde inquiétant que j’ai pu approcher étaient celles qui s’occupaient de moi. Elles étaient affables, rassurantes, et même aimantes.
Peut être ne m’ont-elles témoigné de la bienveillance que parce que je les aimais aussi, que je les respectais, à l’inverse des enfants et des jeunes hommes de ma caste qui les brimaient, et les traitaient en esclaves.

Ces personnes qui m’ont irrigué de leurs connaissances ou qui ont caressé mon âme d’enfant, m’ont ouvert le cœur et les yeux. Elles avaient toutes une même brume dans le regard. Était-ce pour dissimuler un brasier trop vif ?
Je les sentais proches de moi par la bonté vraie qu’elles me prodiguaient. Elles me payaient en affection le respect que je leur témoignais.

Mais je surprenais souvent les regards fugitifs qu’elles portaient sur notre vie, sur le faste que nous nous étions arrogé, lorsqu’elles ne se savaient pas observées.
Aujourd’hui, je sais leur souffrance, ces hommes et ces femmes qui ont fait se lever en moi le ferment d’humanité. Ils devaient accepter de servir des maîtres qui avaient mis le pays tout entier dans leur poche, pendant que les multitudes n’avaient plus d’autre choix que de pourrir avec la pourriture, si elles voulaient survivre !

Je sais maintenant pourquoi mes professeurs avaient parfois ce regard si dur.
Ils étaient au cœur du monde qui opprime les leurs, et ils le servaient eux-mêmes, puisque nul n’est dispensé de le servir, d’une façon ou d’une autre, ce monde qui trône au dessus de la mêlée, de la tragédie qu’il a lui-même provoquée. Cet aréopage haut, si haut, de redoutables dominateurs, qui avaient réussi à disposer de tout un pays comme s’ils l’avaient hérité de leurs parents, par droit naturel. Ils sont une oligarchie, avec tout ce qui lui est nécessaire. Des métayers, des soldats, des espions, des porte- étendard, et une foule pour applaudir à sa propre déchéance.
Un monde si haut qui règne sans partage sur les populations d’en bas.

Je ne sais pas quand, ni en quelle circonstance j’ai donné un nom à chacun de ces deux mondes. Je les ai appelés les Si ô, et les Dembas.

Extrait:

Ainsi, de couche en couche, de plus riche à plus pauvre, de plus pauvre à encore plus pauvre, l’ignominie s’est répandue du plus haut au plus bas, comme un mal qui infeste tout le corps.

Les privilèges pour les Dembas étant relativement rares, c’est la course à qui marchera sur la tête de ses propres frères, pour pouvoir enfin les écraser de sa réussite, de son mépris, pour exorciser ses propres lâchetés, et faire oublier tout ce qu’il a accepté de faire pour se hisser jusque sous les pieds des Si ô.

Le parvenu demba passe un temps précieux dans les antichambres des Si ô. Il leur fait des cadeaux royaux. Il joue à l’entremetteur zélé. Il leur vire de l’argent dans leurs comptes bancaires à l’étranger, alors qu’ils sont infiniment plus riches que lui.
Il fait des mamours au caniche de Madame, et des sourires contrits à ses enfants, qui le toisent des pieds à la tête sans daigner répondre à ses prévenances assidues.

Mais il est tout autre avec les Dembas qui lui sont inférieurs par l’argent ou le statut social.
Vous le verrez alors se pavaner comme un dindon, pour se venger du caniche de Madame, rouler carrosse dans les endroits les plus misérables, étaler ses biens indus comme une dépouille glorieuse, grimacer un rictus de mépris quand il s’adresse à ses inférieurs, parler avec une lenteur rageante, en observant de longs silences entre deux mots, comme si les banalités qu’il débite étaient sentences divines.
Ceux-là sont les pires. Irrémédiablement corrompus, jusqu’au trognon qui leur sert de conscience. Ils sont les excroissances grumeleuses qui suintent du corps malade, qui se répandent en pestilences, qui se sustentent de l’arbre de vie qui les héberge. Des poux qui se dandinent.

Extrait:

Ces Dembas qui ont passé la ligne d’arrivée, de leur petit bout de piste, sont enviés pourtant. Par d’innombrables autres, parmi leurs semblables, qui rêvent de parvenir à leur niveau de bassesse, d’habiter des bidonvillas comme les leurs, à plusieurs étages avec le poteau électrique du quartier à l’intérieur du balcon, plusieurs voitures de luxe dans le garage, des liasses de billets de banque dans chaque poche, et un palmarès de hadjs et de omras étalé sur la place publique, qu’ils égrènent quotidiennement lorsqu’ils racontent leur énième pèlerinage.

Dans le monde féminin des parvenus dembas, la situation n’est pas plus reluisante. Les occasions de mariage y sont l’occasion d’un affrontement généralisé. Ces fêtes n’en sont pas en réalité. Elles sont redoutées comme un examen déterminant qu’on passe.
C’est la foire aux bijouteries ambulantes, au cortège des voitures de luxe, à de curieux défilés de mode.
Les invitées les plus considérées sont celles qui croulent sous leurs bijoux en or, de la tête aux chevilles. Ceintures en louis d’or, sur une robe brodée d’or, avec ce qu’il faut avec, de moue dédaigneuse.
Ces dames expriment, en or tintinnabulant, la position de leurs jalousés époux.
A leur tour, ceux-ci, qui savent qu’une réputation peut se jouer dans un mariage, insistent eux-mêmes pour parer davantage la bijouterie familiale.

Ces derniers temps, de nouvelles règles s’installent, venues des Si ô. De plus en plus de femmes ont troqué leurs lourdes armures d’or contre des parures plus fines et bien plus coûteuses.
Pierres précieuses, étoles de fourrure, manteaux de soirée, escarpins de grandes marques s’installent dans les mœurs dembas.
Les femmes qui viennent à la fête avec leur poids en or vont être bientôt démodées.
Il y a déjà des pionnières, parmi les élites de ce milieu, qui ont introduit du Beethoven dans leurs fêtes. Elles disent Bitov. Elles ont entendu dire, et vu dans les feuilletons sud-américains, que c’était cela le visage de la vraie réussite.

Extrait:

Hormis ces quelques singularités, les Si ô y sont généralement courtois, discrets, presque invisibles. Tout occupés à leurs affaires, usant des populations comme d’un vulgaire cheptel, qu’ils font traire ou abattre, selon les circonstances.
Cruels, déterminés, sans état d’âme, ils se sont investis de la propriété des lieux et des gens par droit seigneurial, parce qu’ils ont su détourner le cours d’un fleuve puissant à leur seul avantage. Ils ont survécu à des luttes terrifiantes. Ils se savent de grands fauves.

Les Si ô des hautes sphères sont généralement inaccessibles à la multitude et même à la plupart des Si ô.
Entourés en permanence par une foule de serviteurs de haut rang, leurs chasses-gardées sont nettement délimitées pour chacun, des brisées qui rapportent en centaines de millions de dollars, du haut vol pour des rapaces qui planent au dessus de la mêlée.

Tous les Si ô, les vrais, ont un pied à terre à l’étranger, dans les plus belles villes du monde. A Paris et New York en particulier.
Là aussi les règles de préséance sont de mise.
Les Si ô inférieurs y possèdent des appartements dans des immeubles cossus, ou de petites villas dans de charmants quartiers.
Leurs supérieurs sont logés à une toute autre enseigne. Résidences somptueuses, hôtels-particuliers, avec une foule de domestiques étrangers, des yachts, des domaines de chasse.
Il est fréquent qu’ils dédaignent leurs propres résidences pour aller se loger dans des palaces où le prix des suites coûte les yeux de la tête…des autres.

La vie de tous les jours des Si ô supérieurs ne peut même pas être imaginée par un Demba ordinaire.
Ils vivent dans un luxe inouï. Ils s’offrent, et on leur offre, ce qu’il y a de meilleur au monde.
Rien n’est trop cher pour eux, puisque la source où ils puisent est inaltérable. Ils ont tellement été gavés de produits excellents qu’ils ont en perdu le goût. Trop de luxe tue le plaisir du luxe.
Ils ne se soignent jamais dans leur pays. Même pour des affections bénignes.

Extrait:

Chez les Si ô, on se marie exclusivement entre soi. Ou, à la limite avec des étrangers bien nantis. On ne connaît pas le cas d’une seule fille de cette caste qui ait épousé un Demba, serait-ce par amour.
Mais de nombreuses filles Dembas ont épousé des fils Si ô, et même des barons Si ô. Parce qu’elles étaient belles et pauvres. Mais elles sont entrées seules dans notre monde, sans leurs parents, et elles ont dû couper tous leurs liens avec leurs familles respectives, si ce n’est ceux conventionnels de quelques fêtes, ou d’un quelconque deuil, où on supporte pour quelques instants l’intrusion de leurs encombrants parents.

Les Si ô se marient entre eux depuis qu’ils ont pris le pouvoir. C’est-à-dire depuis l’indépendance du pays. Il y a cinquante ans de cela. Ces liaisons intra-muros sont devenues, au fil du temps, presque consanguines, puisqu’à force de marier leurs enfants les uns avec les unes, ils sont tous devenus parents les uns des autres. Hormis mon père, il n’y a pas un seul Si ô qui n’ait pas un lien de parenté avec n’importe quel autre. Directement ou par alliance. Ils sont devenus la plus grande famille du pays.
Rares sont les gens, y compris en Algérie, qui savent que le pays tout entier est entre les mains d’une seule et même famille. Une famille dont les liens ont été renforcés par ceux de la rapine, du crime et de la dissimulation. Une complicité pétrie dans le même sang. J’avais confié un jour à ma mère, peu de temps avant qu’elle ne décède, que je n’épouserai jamais une fille de ce milieu. Elle eut pour moi un regard plein de tendresse, et me fit une réponse laconique : « Tu mérites mieux ! »

Extrait :

Il fit tout et n’importe quoi pour s’incruster chez les Si ô, pour forcer leurs portes. Il s’inventa un passé de révolutionnaire, milita dans le FLN dont il parvint à s’élever à un poste très important, et s’enrôla dans les clientèles de plusieurs parrains du régime.

Il n’avait pas participé à la guerre de libération de la plus petite manière, sauf lorsqu’un soldat français, ou plutôt sénégalais, lui avait botté le train, un jour de manifestation pour l’indépendance, dans laquelle il s’était fourvoyé en voulant se sauver.
Le seul zèle qu’il déploya, ce jour là, fut de sortir de cette nasse humaine, de s’en tenir éloigné, de la fuir comme la mort qui planait sur elle. Mais ses courses en zigzag, en ululant sa peur, comme une sirène de pompiers, tête baissée comme s’il dribblait des balles perdues, avaient attiré l’attention d’un tirailleur sénégalais, frais débarqué de sa brousse natale, nonchalant et rempli des musiques de la nature, où on craint comme la peste tous les agités et tous les zigzagueurs.

Le tirailleur fonça sur Si Salah, qui s’appelait Souileh à ce moment là, le cueillit d’une main, l’attrapa par sa kachabia toute déchirée, en enroula un pan autour de son poignet, et le fit tournoyer autour de lui, en accélérant le mouvement de petits coups de godasses sur le derrière. La manifestation s’était figée, mi-apitoyée, mi-amusée, devant la danse forcée de ce trouillard de Souileh.

Après s’être bien amusé, lassé du manège, et avec un sourire qui aveugla toute la place, le tirailleur mit fin à la danse en envoyant un grand coup de pied sur le postérieur du révolutionnaire tourneur. Un coup de pied magistral, qui aurait marqué un but à cinquante mètres. Souileh prit réellement son envol et ne put atterrir que trois mètres plus loin.

L’histoire de Souileh, qui deviendra plus tard le Moudjahid Si Salah, sera forgée après la fin de la guerre et fera de lui le combattant qui a bravé toute une escouade de soldats français appuyés par l’artillerie, couverts par une unité héliportée. La version officielle de l’histoire rapporte que le vaillant moudjahid parvint à se glisser entre les soldats de l’ennemi, et qu’il put rejoindre ses frères dans le maquis, après avoir laissé derrière lui de nombreux morts parmi les tirailleurs sénégalais, qu’il détestait plus que tout.

Extrait:

En jetant des liasses de gros billets sur les étals des commerçants, il cautérisait une blessure restée béante. Et, s’il n’avait craint d’attirer l’attention sur lui, par ses propres pairs, il aurait étalé sa fortune, toute sa fortune, sur la place publique. Pour que tous sachent, et lui aussi, lui surtout, que la misère était révolue.
Il aimait montrer son argent aux pauvres, le leur glisser sous le nez, sur les yeux, pour qu’ils le voient, qu’ils le lui envient, qu’ils en crèvent.
Sa grande satisfaction, la seule qu’il éprouve intensément, est de se sentir envié, jalousé, d’être rassuré par la proximité de ceux qui sont dans le besoin, qui n’ont pas ce qu’il possède, qui en rêvent, qui en deviennent malades.

Un jour, il arriva qu’un client pas comme les autres, tombé d’on ne sait où, refusa de se plier aux règles admises.
Il n’accepta pas de se laisser pousser au fond du magasin, par le revers lapidaire du boucher. Il exigea d’être servi avant Si Salah, puisqu’il était sur les lieux avant lui.

Les autres clients, d’abord ahuris par une telle audace, puis plus prudents, laissèrent échapper des miaulements indignés.
Le boucher le poignarda du regard et s’apprêtait à le débiter en tranches, lorsque Si Salah lui intima l’ordre de n’en rien faire.
— Il a raison, dit-il d’une voix doucereuse, en arabe classique. Il faut que les gens apprennent à réclamer leur dû. Nous, si nous n’avions pas été des rebelles, nous n’aurions pas pu chasser l’armée coloniale la plus puissante du monde. Mais nous, nous ne nous en prenions pas à nos frères, mais à l’armée coloniale et à l’OTAN. Allah yerham echouhada! Donne-lui ce qu’il veut, mais c’est moi qui paie.

Le client avait rougi comme une tomate, il bredouillait :
— Euh… merci… je n’ai pas besoin qu’on me paie mes achats, j’ai mon argent, euh…euh…merci quand même, euh…excuse-moi Si Salah, ce n’est pas à toi que j’en veux, c’est juste une question de principe, tu peux passer avant moi si tu veux.
Il fondait.

Si Salah, le port impérial, drapé dans son burnous de dignité, ne le regarda même pas.
Il tenait là une occasion de se montrer sous son jour le plus flatteur. Il sortit sa meilleure grimace, et ordonna au boucher, montrant le client du menton :
— Donne-lui ce qu’il veut, et n’encaisse pas ! Wallah c’est moi qui paie.

Le client récalcitrant, qui regrettait déjà d’avoir protesté, bafouillait de plus belle, et ne protestait plus que faiblement, ne sachant plus quoi faire :
— Wallah chi, wallah chi, euh…euh…J’ai mon argent…euh…
Le boucher lui demanda sèchement ce qu’il voulait qu’il lui serve.
Alors le client, posa tout l’argent qu’il avait en poche sur le comptoir. Il ployait de honte irraisonnée, sous le regard réprobateur de toute l’assistance.
Il chevrota faiblement :
— Un kilo de gigot.
— C’est tout ? ironisa le boucher, et c’est pour ça que tu nous fais un problème ? Un kilo ? Tu ne sais pas que si nous servons Si Salah avant tout le monde, c’est parce qu’il a des obligations, qu’il travaille pour que tes enfants aillent à l’école ? Est-ce que tu serais là, à acheter de la viande, s’il ne t’avait pas libéré de l’armée coloniale la plus puissante du monde? Allah yerham echouhada ! Ah, l’ingratitude des gens…
Et tout en débitant un gigot, grossièrement, en coups rageurs de couperet, sans le prédécouper et sans quitter Si Salah des yeux, il prenait les autres clients à témoin.
— Où va-t-on comme ça si on ne respecte plus nos moudjahidines, nos responsables qui veillent des nuits entières pour notre bonheur ?

Le client rebelle voyait bien que le boucher lui avait choisi le gigot le plus douteux, bouffi de graisse grisâtre, de la vieille brebis sans doute. Mais il ne pipait mot. Il savait que s’il osait la plus petite récrimination, plus rien ne retiendrait l’assistance et le boucher, qui ne savaient comment montrer leur indignation à Si Salah.

Lorsqu’il voulut payer son achat, un paquet sanguinolent, mal enveloppé, où l’on voyait des morceaux de viande écrabouillée, Si Salah avança la main et balaya d’un revers les trois billets de banque, en regardant le client avec un rictus dans les babines.
— Reprends ton argent, j’ai dit que je payais, j’ai juré.

L’occasion était réellement en or. Il allait humilier l’impudent, et faire parler de lui dans les cafés et les hammams, où son geste, le seul qui puisse avoir de la valeur, allait être amplifié jusqu’à faire de lui un hbib ezzawali. D’une pierre deux coups !

Il avait changé de ton. Maintenant, il s’adressait au boucher avec l’air du grand Commissaire du Parti qu’il était, comme s’il trônait sur son immense bureau. D’un ton qui n’acceptait aucune réplique :
— Reprends cette viande et donne-la aux pauvres, c’est moi qui la paie. Donne à ce monsieur tout l’agneau qui est accroché là ! Et il désigna l’agneau de lait qu’il avait vu en entrant, qu’il s’était destiné.

L’assistance se répandit en bénédictions et pointait tous ses index sur l’ingrat, le malotru. Les clients parlaient tous en même temps, encore plus fort que le boucher qui se mouchait bruyamment.
— Apprends le respect homme ! Vois comment Si Salah répond à ta méchanceté contre lui ! Lla hawla wala koua illa billeh…
Tous s’y mettaient.
Au fond d’eux, ils en voulaient à l’insolent, d’avoir gagné tout un agneau, juste en relevant la tête.
Si Salah l’observait, mine de rien, et voyait qu’il était sur le point de défaillir.

Le malheureux ne cessait d’ouvrir puis de fermer la bouche, sans rien dire, comme un poisson hors de l’eau. Il hochait la tête, et la tournait dans tous les sens, cherchant autour de lui un regard ami, où ancrer ses convictions d’homme.
Il ne voyait que moues de réprobation.
Il assistait, sans pouvoir réagir, sans plus être là, à sa propre lapidation. Si Salah la raffinait, avant d’achever l’insolent à coups de talon sur le cœur.
— Donne-lui la commande que tu m’as préparée ! Donne-lui les merguez, le foie de veau, les cervelles, le ris de veau, l’araignée et le filet de veau…Peut-être que ça va calmer sa haine. Donne-lui tout ce que je destinais à une veuve et ses orphelins ! Sauf Dieu le savait.

Extrait :

Dans l’imaginaire collectif, les harkis sont une sorte de génération spontanée, qui a trahi son peuple. La propagande du régime, directe ou subliminale, les désigne comme ceux qui ont choisi froidement, et délibérément, le camp de la France coloniale contre leurs propres compatriotes, et leurs propres coreligionnaires, au moment où tout le reste du peuple algérien, debout comme un seul homme, se serait engagé massivement contre l’occupant.
Quel simplisme ! Et quel grossier mensonge !

Il y a pourtant, autant de tragédies, de circonstances et d’histoires terribles, qu’il y a eu de harkis.
Et il y en a eu près de 200 000, entre 1955 et 1962, qui à un moment ou un autre ont été recrutés dans ce corps.
Ce qui est peu connu, et qui a une importance capitale, est que seuls cinq à six mille parmi eux ont été impliqués dans des opérations de commandos, directement dans les engagements contre l’ALN. Certains n’étaient que des interprètes dans les SAS. D’autres des plantons, des factotums, des sentinelles.
Oui, certains, parmi ces harkis, ont été des monstres sadiques.
Nous connaissons des cas de harkis qui trouvaient plaisir à torturer, tuer, violer, qui apportaient un zèle criminel à faire du mal à leurs propres compatriotes, jusqu’à soulever l’indignation de leurs propres maîtres.
Mais ils ne représentaient qu’eux-mêmes. Ce genre de personnes a toujours existé, et continue d’exister, y compris aux côtés du régime actuel.
Pourquoi alors s’être servi de ces cas singuliers, pour en faire l’archétype de tous les harkis ?
Cela ne procède-t-il pas de la même logique des services psychologiques de l’armée française de faire passer tous les moudjahidines pour des égorgeurs, des violeurs et des tueurs d’enfants ?

Il ne fait pas de doute que les harkis se sont trouvés dans le mauvais camp, au mauvais moment, et il ne sert à rien, y compris pour leurs propres descendants, de vouloir altérer la vérité crue.
Ils n’ont pas trahi leurs propres compatriotes par amour de la France, mais parce qu’ils ont souvent été des fétus fragiles emportés par une tempête.
Ils ont été ballottés par l’histoire, et jetés dans ses replis les plus tragiques.
Ils ont été embarqués, dans le mauvais compartiment de l’histoire, bien souvent par des circonstances indépendantes de leur propre volonté, certains parce qu’ils ont été manipulés, d’autres parce qu’ils se sont trouvés impliqués dans des conflits tribaux, parce que l’un des leurs a été tué par un moudjahid qui appartient à une tribu adverse, d’autres parce que leur hameau a été décimé par l’ALN, pour l’exemple, d’autres encore parce que leurs enfants mourraient de faim, et tant et tant d’histoires humaines qui ont changé le cours de leur vie, qui les ont relégués au ban de leur société.
Aujourd’hui, ils ont presque tous disparu, dans l’amertume et l’hébétude, parce qu’ils n’ont rien compris à ce qui leur était tombé sur la tête, mais leurs enfants, et même leurs petits enfants, continuent d’expier leur faute, ou leur malheureuse implication.


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