DzActiviste.info Publié le ven 20 Juil 2012

[Photos] Bourdieu photographe documentariste en Algérie

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Pierre Bourdieu, Palestro

in lunettesrouges.blog.lemonde.fr

C’est une exposition assez ambiguë que celles des photographies que Pierre Bourdieu prit en Algérie, où il fit son service militaire (1955-57), puis fut enseignant à la Faculté d’Alger (1957-60) (Le Jeu de Paume au Château de Tours, jusqu’au 4 novembre). L’expositiond’abord été montrée en 2003, peu après son décès, à l’Institut du Monde Arabe, et au Kunsthaus de Graz, sous l’égide de Camera Austria et de la Fondation Bourdieu, basée à Saint-Gall en Suisse. Le catalogue a été réimprimé pour l’occasion, il reprend des extraits de ses divers textes sur l’Algérie, et une interview de 2001 avec Franz Schultheis. J’ai soudain réalisé que je visitais cette exposition le jour du cinquantième anniversaire de l’indépendance (moi qui en avais fêté le 20ème anniversaire là-bas).

Pierre Bourdieu, Algérie

 

Pendant cette période, Bourdieu, alors âgé de moins de 30 ans, se cherche. Sursitaire, il a été appelé sous les drapeaux, non point par punition comme il le dit dans le film projeté dans l’expo, mais parce que, à 25 ans, il est mobilisable comme toute sa classe d’âge. Il n’est pas en première ligne, au combat, mais il est affecté d’abord à la garde d’un dépôt, puis, pistonnéauprès du Résident Général Robert Lacoste, Béarnais comme lui, détaché au cabinet militaire du Gouvernement Général à Alger comme rédacteur. À la différence de bien des appelés du contingent, il ne prend pas de photographies pendant son service, et ne s’en est guère expliqué (‘je ne pouvais pas’). Opposé intellectuellement à la guerre (il a été surpris en possession d’un numéro censuré de l’Express), il ne milite pas activement

Pierre Bourdieu, Centre de regroupement de Cheraïa en construction

contre elle, contrairement à certains de ses condisciples, ce n’est pas un ‘porteur de valises’ (ce n’est que vingt ans plus tard qu’il deviendra l’archétype de l’intellectuel engagé), mais, une fois libéré et devenu assistant à la faculté, il va témoigner. Philosophe de formation, il s’oriente alors vers la sociologie et s’essaie à l’ethnologie, encore qu’il reconnaît n’en avoir guère respecté guère les règles (il ne tient pas de journal et ne maintient guère de ‘distance’ avec son sujet); on peut contraster ses méthodes avec, par exemple, celles de Jean Duvignaud à Chebika quelques années plus tard. Quelque peu démuni face à cet immense ‘laboratoire social’ qu’est alors l’Algérie, conscient des périls potentiels du fait de la guerre (même s’il ne fut jamais en véritable danger lui-même), parfois un peu naïf face aux bienfaits supposés de l’ALN (par exemple sur la levée des impôts et les prêts, p.56/57), il fait feu de tout bois, en ‘sociologue de circonstance’, témoin engagé plus qu’enquêteur dépassionné, en rupture avec ce qu’il nomme la ‘sociologie bureaucratique’. Cette expérience algérienne est fondatrice de l’approche du monde social qu’il développera au cours de sa carrière, et plusieurs de ses concepts futurs y trouvent leurs racines, même si son approche photographique semble alors assez décalée par rapport au regard critique qu’il portera ensuite sur la photographie lors de l’enquête qu’il fit pour Kodak à son retour en France, et qui aboutit à  ‘Un art moyen‘ (livre qui, bizarrement, n’est pas en vente à la librairie de l’exposition). Pas de réflexion non plus sur les limites de la photographie, sur le doute qui peut en émaner (je pensais alors au travail de l’Israélienne Ariella Azoulay sur l’illusion photographique).

Donc, pendant ses enquêtes de terrain, Bourdieu photographie essentiellement pour documenter ses recherches (même si l’indexation des photos, lieux et dates, laissent à désirer, à la différence, par exemple de celles de Germaine Tillionau même moment). Pas de reportage, pas de photographies de la guerre, des destructions, des morts et des blessés, pas d’actualités. Bon nombre de ses photographies sont des images volées : il abandonne le Leica à

Pierre Bourdieu, Foire d’Alger, avril 1959

viseur pour utiliser un Zeiss Ikoflex, tenu sur le ventre, qui lui permet de photographier sans être vu, à la dérobée. Beaucoup de ses personnages sont pris de dos, en cachette. Certaines photographies sont pittoresques, voire amusantes, cartes postales confrontant la modernité et la tradition, un de ses thèmes de prédilection, comme cette femme voilée sur un scooter ou ces femmes buvant un café à la Foire d’Alger en avril 1959. Si ses réflexions sur l’habitat et le déracinement sont déjà remarquables, son discours sur les rapports hommes-femmes, et la manière dont la guerre les modifie, semble un peu simpliste : même s’il cite Germaine Tillion (et non pas Tillon, p.29), il ne reprend que marginalement ses explications sur le voile, et son analyse de la différence de la démarche de chacun des sexes (citation du ‘Sens pratique’, p.99-101) semble plus poétique que scientifique. Quant à son analyse des ‘tabous’ (la femme du côté de l’humide, le tabou masculin du balai, etc.), elle semble un peu légère. Mais il est philosophe, et sociologue ‘autodidacte’, pas ethnologue de métier (ni psychologue, d’ailleurs, même s’il évoque les Rorschach*; on se prend à rêver à ce qu’auraient pu être des photographies de Frantz Fanon…)

Pierre Bourdieu, Blida

Bourdieu photographe semble toujours osciller entre empathie familière et distance scientifique : tantôt, sans doute assis à une table en terrasse, il peut prendre une série de photos des passants à un carrefour de Blida en 1960 et réaliser ainsi un travail documentaire extrêmement intéressant sur la rue algérienne; idem pour ses vues des camps de regroupement (où le concept d’habitus commence à apparaître). A contrario, ses photographies d’enfants posant et jouant devant lui (ou celles de la circoncision à Collo) montrent une proximité, une tendresse et un engagement passionné auprès des Algériens colonisés.

Pierre Bourdieu, Cherdaïa

Ces photos n’avaient qu’un but documentaire et Bourdieu n’avait jamais voulu les montrer ‘par peur d’être taxé de vouloir faire l’artiste’. Même si elles sont, pour la plupart (et vu l’environnement) bien composées, leur intérêt reste néanmoins essentiellement documentaire. Dans l’exposition, je feuilletais, dans la salle de documentation, l’album de Marc Garanger, lui aussi confronté (et de manière bien plus violente) à la réalité coloniale : la différence était flagrante.

* »Mon pauvre Bourdieu, avec les pauvres instruments que tu as, tu n’es pas à la hauteur, il faudrait tout savoir, tout comprendre, la psychanalyse, l’économie » (p.29)

Photos courtoisie du Jeu de Paume (et Camera Austria), (c) Pierre Bourdieu / Fondation Bourdieu

Voyage à l’invitation du Jeu de Paume.


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