DzActiviste.info Publié le mer 11 Juil 2012

Politique fiction…. Et si Boumaârafi n’avait pas tiré ?

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Adlène Meddi
El Watan 29 06 2012

Midi. 29 juin 1992.

Le discours terminé, Boudiaf quitte la scène et, contrairement aux attentes d’une garde rapprochée sur les dents, accepte de se mêler à la foule de la salle, serrant ici et là des mains, discutant avec des jeunes des associations de Annaba venus nombreux écouter son discours. C’est l’Est, un peu son pays, une ville qu’il n’a pas vue depuis… 1964. Depuis l’exil loin d’un pays pour lequel il a tout donné. Que c’est loin. Il est ému, mais le cache bien, réconforté par les sollicitations des jeunes et des cadres, plus vieux, de la région qui déversent d’un coup leur hargne contre le «système», la hogra, les islamistes, les barons du régime, l’incompétence des autorités locales. Ils se sentent libérés par le discours du président du Haut-Comité de l’Etat. Ils entreprennent enfin parler franchement à un Président. Une première. Boudiaf écoute, réalise la catastrophe d’un pays qui s’ouvre peu à peu à lui. Il se voit porté par l’espoir et la colère salvatrice de ces jeunes et de ces cadres. Le wali de Annaba et le chef de la Région militaire se tiennent à carreau, étonnés par ce nouvel élan, cette franchise. Boudiaf, au désespoir des gardes du corps, se prête au jeu. Il trouve cela sain.

Appel urgent

Il est si loin d’Alger et du palais de la présidence d’El Mouradia, loin des intrigues bizarres d’une caste de puissants formée dans le dos des historiques et de leurs idéaux. Les officiers de la sécurité présidentielle (SPP) sont au bord de la crise de nerfs. Le Groupe d’intervention spécial (GIS) du DRS a chahuté le dispositif classique. D’ailleurs, note un officier de la SPP au commandant Hammou du GIS, le comportement suspect d’un sous-lieutenant, Abdelhak, a posé beaucoup de soucis à ses agents. Hammou s’excuse à peine et se dit dépassé : «Il m’a été imposé à la dernière minute», se justifie-t-il. L’officier de la SPP, un vieux loup de la sécurité présidentielle, ne cache pas sa nervosité, d’autant que l’absence du ministre de l’Intérieur, le général Larbi Belkhir, et de celle de plusieurs ministres concernés par la visite l’a intrigué. Mais en bon et discipliné militaire, il a ravalé ses doutes. Pas Boudiaf, qu’un appel urgent de Kasdi Merbah, ancien patron de la Sécurité militaire et avec qui Boudiaf a monté une sorte de service secret parallèle, l’attend à la wilaya pendant le déjeuner tardif offert par le wali à son honneur et après la rencontre avec les ouvriers d’El Hadjar. «Ils ont encore essayé de te tuer, ça veut dire que tu es sur la bonne voie», dit sèchement Merbah, engagé par Boudiaf pour traquer, avec d’anciens officiers des services spéciaux, des réseaux mafieux hautement protégés et dont la superpuissance a choqué la tête pensante de la Révolution algérienne. Boudiaf réfléchit.

Partie remise

Il a l’air absent à la réception de la wilaya face aux représentants de la «société civile», notabilité féodale régionale et autres patrons de mafias locales. Les services de protection sont encore plus tendus : il faut aller à Skikda où Boudiaf est attendu à la zone industrielle. Faire le trajet par route les inquiète. Boudiaf ne veut pas entendre parler d’annulation. Il sait qu’il doit aller jusqu’au bout, ici ou à Alger. Il a senti qu’il dérange. Des signes l’affirment. On lui conseille de se «calmer» sans le lui dire directement. Une tradition au Palais d’El Mouradia. Difficile de revenir en arrière avec tout ce que les limiers incorruptibles de Merbah viennent de dévoiler.

Faciès crispés

Sur la route, il prend la radio de la voiture présidentielle qui file à toute allure vers Skikda et appelle plusieurs responsables à Alger ainsi que ses collègues du HCE bizarrement absents à ses côtés en cette sortie à l’Est. Il sait qu’il n’a plus beaucoup de temps, s’«ils» l’ont raté à Annaba, ce n’est que partie remise. C’est une course contre sa propre élimination qu’il décide d’engager. Au début, il voulait y aller pas à pas, pour ne pas trop brusquer les colossaux intérêts maffieux au sein de l’Etat. Mais là, il faut y aller, d’autant que son côté révolutionnaire pur et dur y est enclin. «Allô, oui, j’ai vu les jeunes ici et les cadres, ils ne veulent plus de nous, de cet Etat. ça doit changer avant que la violence terroriste nous impose un point de non-retour… Oui, ce soir à Alger on se réunit, il faut annoncer une présidentielle anticipée et l’amendement de la Constitution pour interdire le recours à la religion en politique. Il faut aussi que certaines têtes partent, le peuple ne nous croira pas si ces gens puissants restent. Vite, f’hemt ?» Après avoir répété le message à plusieurs décideurs nichés sur les hauteurs d’Alger, Boudiaf remet la radio à son secrétaire qui ne cache pas son inquiétude après cette tirade. Le secrétaire imagine les faciès crispés de colère des puissants interlocuteurs algérois. Le Président fait semblant de ne pas avoir remarqué les traits soudains tendus de son secrétaire et regarde par la vitre les champs de la généreuse Algérie orientale défiler : cette terre algérienne pour laquelle il a tout donné mérite le plus grand des sacrifices.

Adlène Meddi
El Watan 29 06 2012


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