DzActiviste.info Publié le dim 28 Déc 2014

Pomme de terre, les raisons des turbulences

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batata_852818_679x417Son prix avait dépassé les 100 dinars le kilogramme

Alors que les premières récoltes commencent à arriver sur les étals, jamais le marché n’a été aussi incertain. En quelques jours, les prix ont fait un bond spectaculaire, passant de 80 à 100 DA. Malgré les déstockages et l’arrivée parcimonieuse de la pomme de terre de Mostaganem, la tendance haussière risque de durer dans le temps. Les acheteurs venus de l’est et du centre du pays éprouvent de la peine à trouver un champ de récolte.

Cette situation a été pourtant bien prise au sérieux tant au niveau des partenaires qu’à celui du ministère de l’agriculture. Les conciliabules en vue de l’importation de 30.000 tonnes de pomme de terre de consommation depuis l’UE n’ayant pas abouti. Le nouveau ministre de l’agriculture temporise dans l’espoir que la récolte qui commence habituellement dans les champs de Mostaganem dès la première semaine de novembre, soit suffisante pour juguler la baisse sensible de l’offre. S’agissant de la région la plus précoce où les premiers semis sont mis en terre dès la première semaine d’août, il y a une situation qui ne prête nullement à l’optimisme.

En effet, le sol réservé à la pomme de terre d’arrière-saison s’est rétrécie sensiblement au point que seuls les fellahs aguerris ont réalisé des plantations. Les statistiques les plus optimistes parlent de 3500 hectares, soit une baisse d’environ 30%. C’est ce que confirmeront des producteurs, dont les champs font l’objet de la plus grande sollicitude. Au niveau des zones de production habituelles, on note une grande disparité dans le calendrier de plantation, ce qui suppose que seule une infime partie de la production serait disponible en primeur. Pour la grande majorité des fellahs, le pic de récolte coïnciderait plutôt avec la mi-décembre. Echaudée par l’avant-dernière campagne où une production record avait été en partie abandonnée sur champ à cause de la chute des prix, une partie sensible des producteurs n’a pas été capable de s’investir durant la campagne 2011/2012.

Cette situation s’explique par le fait que le ministre de l’agriculture de l’époque avait autorisé l’importation de plus de 160.000 tonnes de semence. Toutes catégories confondues, les besoins du pays ne devraient nullement excéder les 120.000 tonnes, soutiendra un expert. C’est pourquoi, une grande partie de cette semence a été rétrocédée à des paysans sans moyens, parfois sans bourse délier et souvent accompagnée d’une promesse d’aide sous la forme d’engrais et de pesticides indispensables à la production. Comme de son côté, le redoutable mildiou avait fait l’impasse cette année-là, les récoltes finiront par se télescoper, les producteurs de Mostaganem, face à la saturation du marché, seront rejoints par ceux de Mascara, de Maghnia, de Sidi Bel Abbès, d’Aïn Defla, de Boumerdès et de Bouira. Le même phénomène se produira concomitamment à l’est du pays, entraînant dans son sillage une chute drastique des prix et une avalanche de faillites chez des centaines de producteurs.

Des multiplicateurs échaudés

Si bien que lorsqu’en début du mois d’aout dernier, les producteurs se sont présentés pour enlever la semence, nombreux seront éconduits faute de disponibilité. Partout, l’offre en semence ne sera pas honorée. Il ne serait point étonnant que, dans plusieurs régions, nombre de fellahs aient utilisé de la pomme de terre de consommation afin de ne pas rater la campagne. A l’évidence, les rendements, déjà naturellement moins élevés qu’en saison, seront davantage revus à la baisse. Réduction des surfaces plantées, baisse attendue des rendements, sont les deux béquilles qui servent de ligne d’horizon à la fois pour le consommateur et pour le producteur.

Au moment où arrivent les premières récoltes, la situation est sous tendue par trois facteurs : les prix de la patate déstockée sont en train de prendre la tangente, des lointaines contrées sahariennes, dès la mi-septembre, le prix frôlait les 100 DA. Début octobre, sur les marchés de gros de Mostaganem, il était à 65 DA. En seulement 2 jours, la pomme de terre sortant des frigos était cédée à 80 Da, certains détaillants la rétrocédaient à 90 DA. Tout ceci en l’espace de quelques jours et à moins de 3 semaines de la récolte. Le second facteur concerne le volume des stocks que personne ne semble maîtriser. Sachant que les centaines de chambres froides privées représentent un volume théorique non négligeable, il reste que la quantité détenue dans le cadre du système Syrpalac reste aussi mystérieuse que possible. Auprès des fellahs, on dénonce les retards dans l’activation du Syrpalac.

En effet, l’ONILEV n’entrera en activité qu’au moment où le prix au champ était remonté à 40 Da, alors qu’en début de campagne, il n’était que de 18 DA. S’il est vrai qu’à ce moment, la maturité des tubercules n’était pas complète, il n’en demeure pas moins qu’avec une politique plus audacieuse, il était possible de faire adhérer les producteurs au processus. Sans doute que c’est ce choix hasardeux qui expliquerait en grande partie la fluctuation des prix et l’absence totale d’impact du déstockage de plus de 12.000 tonnes annoncé de l’ONILEV. A la fin du mois d’octobre, rencontré sur son champ à Aïn Nouissy, un fellah soulignera sans détours que «la couverture des besoins en pomme de terre se rétrécit de jour en jour». Ajoutant que ce ne seront pas les prochaines récoltes qui vont remettre de la sérénité dans le marché.

Troisième facteur et non des moindres, la région de Mostaganem qui sert de jalon à toute la filière, ne pourra nullement atténuer le choc, ni à fortiori calmer le marché. Ceci pour deux raisons : la sole cultivée a été fortement réduite pour les raisons explicitées plus haut et la production, en raison de l’étalement des semis, sera déroulée dans le temps. Autant dire que les premières récoltes du début novembre qui ne concernent que quelques centaines d’hectares, n’ont eu pour unique effet que d’accentuer la pression. Très vite, les acteurs du marché se sont rendu compte que ni les faibles rendements, ni les faibles surfaces ne pourront défaire la spirale haussière. Des spéculateurs se sont même fourvoyés en maquillant de la pomme de terre ancienne en pomme de terre fraîche.

Renoncement de la ménagère

Assurément, avec des rendements oscillant entre 150 et 250 qx, la récolte d’arrière-saison n’aura aucun impact sur les cours. D’autant que les zones intérieures, à l’exemple de Mascara, de Boumerdès et d’Aïn Deflane viendront sur le marché qu’à la fin novembre. Pour quelles quantités et pendant combien de temps ? Pour ce qui est de la région d’El Oued, les récoltes qui étaient utilisées pour faire la soudure avec les primeurs de saison (entre janvier et mars 2015), tout semble indiquer qu’elle ne sera pas au rendez-vous. Selon toutes vraisemblances, le marché de la pomme de terre va rentrer dans une zone de turbulence dont il ressortira qu’avec la récolte de saison qui s’étalera entre mai et juillet 2015. Il s’agira alors pour les pouvoirs publics d’accompagner la filière de manière plus pressante et plus probante et ce, dès l’entame de la campagne d’importation de la semence depuis l’UE. Plus que jamais, les volumes de semence à importer doivent répondre aux besoins de la filière, en quantité et en qualité. Il faudra aussi inciter les fellahs à suivre un itinéraire technique de performance, tout en veillant à regarder de plus près l’efficacité des pesticides et fongicides nécessaires à la protection des champs.

Enfin, il s’agira de rendre plus efficient le système Syrpalac et pourquoi pas l’étendre à la production de la semence. Les pluies qui se sont abattues sans interruption depuis 4 jours pourraient favoriser l’irruption du mildiou, déjà présent dans les champs. Ceci pourrait accentuer les tensions et pousser les prix à la hausse. Déjà à 90 Da, nombreux sont les ménages qui ont renoncé à ce légume capricieux mais incontournable. Ce comportement de la ménagère est sans doute le seul phénomène positif de cette crise qui n’en finit plus. Chez certains importateurs qui n’ont pas perdu l’espoir d’importer depuis les frigos européens, l’opération aurait été utile au moment où le marché commençait à s’emballer.

Les autres se sont définitivement détournés de cette option, car le plus urgent pour eux est de focaliser sur l’importation de la semence. D’autant que la récolte ne fait que commencer et que les prix aux champs n’ont jamais été aussi attractifs. Curieusement, c’est cet aspect qui prime chez les fellahs dont un grand nombre sacrifie des champs dont les rendements sont d’une faiblesse abyssale. Attendue par les uns, redoutée par les autres, la pomme de terre d’arrière-saison est en train de jouer un rôle qui ne lui sied point, celui de catalyseur d’une tendance haussière des prix, alors que depuis bien longtemps, passée la première semaine, ce tubercule permettait de stabiliser le marché. A l’évidence, ce n’est plus le cas, puisque même la pomme de terre déstockée s’est mise au goût du jour.

Aziz Mouats (L’Éco n°101 / du 01 au 15 décembre 2014)


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