DzActiviste.info Publié le lun 18 Mar 2013

Portraits . Ces militants qui font bouger le sud

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Portraits croisés des figures de proue de la contestation

zaid_el-watanIls ont en commun une longue expérience dans le combat politique, la lutte syndicale ou la militance pour les droits de l’homme. Ce combat, très souvent citoyen, ils l’ont mené dans des villes et des régions isolées ou très enclavées, loin des grands médias.

Là où un simple gendarme, un juge, un homme d’affaires ou un procureur peut vous envoyer en prison à vie, s’il vous trouve le nez un peu trop au milieu de la figure. Ce sont de simples citoyens qui ont, un jour, décidé de défier le pouvoir. Un pouvoir qui ne s’appuie plus que sur la peur, la violence, l’injustice et la corruption pour casser ou corrompre toute volonté de le contester, même pacifiquement.
Après le mur de la peur, il a fallu à ces militants casser celui de l’isolement. Comment ? En apprenant très tôt à investir les réseaux sociaux et à lancer des passerelles vers les grands médias pour les amener à s’intéresser au sort de ceux qu’ils défendent.

A tisser leurs propres toiles médiatiques quand ils ne se font pas eux-mêmes journalistes-citoyens ou avocats. Yacine Zaïd à Laghouat, Kameleddine Fekhar à Ghardaïa et Tahar Belabbès à Ouargla sont devenus des figures de proue dans cette lutte des régions du Sud pour un développement plus équitable, un partage plus juste des richesses nationales, une plus grande justice sociale ou simplement le droit d’avoir un emploi qui assure une vie digne.

A travers leurs parcours, on peut retracer la genèse de ce combat. A travers la vision qu’ils développent, on peut lire en filigrane les causes, les motivations et les objectifs de leur lutte. Eux qui ont compris que le seul chemin qui mène vers une citoyenneté digne passe par la lutte pacifique et la conscientisation des citoyens pour leurs droits. Ces militants sont également la preuve vivante que les partis politiques ont déserté le terrain de la militance.

Yacine Zaïd. Militant des droits de l’homme. Le syndicaliste pédagogue :

Il faut transmettre la culture de la lutte pacifique», dit Yacine Zaïd. Plus qu’un programme, c’est tout une culture et une philosophie qu’il faut implanter dans un pays miné par la violence sous toutes ses formes. Son bureau, dans un quartier populaire de Laghouat, est devenu le point de ralliement de tous les chômeurs ainsi que de toutes les personnes, un soutien ou un conseil face à l’arbitraire ou à l’injustice.

Et Dieu sait si elles sont nombreuses, dans ce pays, les victimes des abus de pouvoir et des dépassements d’une administration aussi injuste que puissante. Né à Laghouat en 1971, il a vécu principalement à Sidi Bel Abbès, chez ses grands-parents. A 17 ans il met un premier pied dans le monde du travail, vendant les vêtements du «trabendo». Il prend ensuite la direction de Hassi Messaoud pour se frotter pendant 14 ans aux multinationales implantées dans le Sud algérien. C’est la «rage», raconte Yacine, quand il voit la façon dont les étrangers traitent les Algériens. Forte tête et grande gueule, il se fait systématiquement licencier de toutes les compagnies après s’être «disputé» avec les responsables. «Cela me révoltait de voir des travailleurs victimes d’injustice», dit-il.

En 2004, il devient superviseur de sécurité dans une compagnie à Hassi Messaoud avec un contrat permanent. Face aux dépassements qu’il constate tous les jours, Yacine pense de plus en plus à la création d’une section syndicale. Ce qui est fait quelque temps plus tard.

C’est ainsi qu’il se retrouve à la tête d’une section syndicale sans rien connaître du syndicalisme, au point de confondre entre Saïd Sadi, le patron du RCD et Sidi Saïd, le SG de l’UGTA. Un jour, il se voit coller une affaire d’agression d’un responsable de la compagnie qui l’emploie et se voit suspendu et poursuivi en justice. Du jour au lendemain Yacine Zaïd se retrouve chômeur. «C’est là que j’ai créé un blog et que j’ai commencé à attaquer cette multinationale», indique-t-il.

Il s’ensuivra une véritable avalanche de procès pour diffamation sur sa tête. «Chaque fois que j’écrivais quelque chose dans mon blog ou dans un journal, je me retrouvais attaqué en justice», dit-il. Le syndicat libre Snapap lui tend la perche. «A un moment donné, je me suis retrouvé sans le sou, ne sachant même pas combien de plaintes j’avais sur le dos», évoque-t-il. Il passe son temps à courir de procès en procès entre Laghouat, Hassi Messaoud et Ouargla. David contre Goliath.

Un combat de lilliputien sans le sou contre un géant brassant des milliards de dollars. «Le seul moment où je pouvais me reposer moralement c’était le week-end, car je savais qu’il n’y aurait pas d huissier de justice pour venir frapper à ma porte et me remettre une convocation pour un nouveau procès», dit-il. Peu connu à l’époque, son avocate, maître Kaci Dalila et le Snapap sont ses seuls soutiens. Puis, petit à petit, ce Don Quichotte se battant contre les grands moulins à vent qui broient du travailleur arrive à capter l’intérêt de la presse.

Yacine Zaïd adhère à la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH). «J’ai pris conscience qu’au-delà de mes petits problèmes c’est tout le système algérien qui est pourri et il fallait faire quelque chose», déclare-t-il. Il se fait alors journaliste citoyen et réalise des reportages sur la misère et la précarité des petites gens, l’injustice des hauts responsables, la torture au sein des services de sécurité, etc. Son blog et la chaîne qu’il créée sur YouTube sont connus au point que même des médias professionnels reprennent ses infos et ses reportages.

A partir d’un seul journaliste, Yacine a créé sa propre «mailing list» qu’il prendra soin d’élargir constamment, incluant même les hommes politiques. C’est ainsi qu’il jouera un rôle de courroie de transmission vers les relais médiatiques à tous les anonymes qui se battent sur le terrain. «Ce sont eux les vrais héros. Je n’ai pas cherché à faire un changement radical. Je suis un militant de base et je faisais ma part de travail», précise-t-il. «A tous ceux qui disent que nous sommes manipulés par des forces étrangères, moi je dis que je suis Algérien de souche et j’aime mon pays contrairement à ceux qui sont à sa tête et qui pillent ses richesses.

Sur mon blog, il y a ma photo et mes coordonnées et mon bureau à Laghouat est connu. S’il y a manipulation, comme ils disent, je les défie de le prouver et de me traîner devant le juge pour atteinte à la sûreté de l’Etat», ajoute-t-il. Yacine se fera arrêter des dizaines de fois par la police lors de marches de protestation ou de sit-in. Il fera de la prison en octobre 2012, mais même dans cette cellule qu’il partage avec 120 personnes, il ouvrira un bureau pour recevoir les plaintes de ses codétenus. Dans la salle commune, les prisonniers, qui dorment à même le sol, ont chacun droit à un carreau de carrelage et demi.

C’est ainsi que Yacine Zaïd a contribué à créer beaucoup d’autres Yacine pour prendre le relais de la lutte pour les droits de l’homme. C’est ainsi que nous l’avons vu à l’œuvre à Laghouat parmi les militants et les chômeurs qu’il tente d’encadrer et de conseiller. «La lutte pacifique est le seul moyen d’arracher ses droits», leur répète-t-il comme un leitmotiv.

Tahar Belabbès. porte-parole des chômeurs. Le «Che» de Ouargla :

Il est tour à tour harcelé, courtisé, arrêté, filé, tabassé ou emprisonné. Depuis quelques années, et encore plus ces derniers mois, Tahar Belabbès, la «tête brûlée» de Ouargla, donne des cauchemars au pouvoir. Ce longiligne trentenaire a réussi à fédérer autour de lui les cohortes de chômeurs et de laissés-pour-compte qui peuplent les villes basses pétrolières du Sud, comme Ouargla et Hassi Messaoud.

Ils voient en lui une sorte de Che Guevara, capable d’arracher leurs droits des mains du pouvoir et des compagnies pétrolières installées au Sud.A la fin de la démonstration de force de jeudi dernier à Ouargla, quelques animateurs du mouvement des chômeurs ont tenté, en vain, de disperser la foule, mais personne n’a bougé. Les jeunes réclament Tahar Belabbès. «On veut Tahar !

C’est lui seul qui nous représente !», crient-ils. Un animateur explique qu’il est parti se reposer et que cela fait trois jours qu’il n’a pas dormi. Tahar a désormais gagné une crédibilité que plus personne ne saurait lui nier et Ouargla, ville garnison, de tout temps domestiquée par les services de sécurité, a brisé le mur de la peur.Tahar Belabbès est un électron libre qui n’appartient à aucun parti politique ou organisation agréée.

C’est un prolétaire pure souche et pur produit de cette rue qu’il fait aujourd’hui bouger. Ni les intégristes religieux ni les barons des partis de l’Etat n’ont pu le récupérer. On sait de lui qu’il a fait l’essentiel de ses classes au sein du Mouvement des enfants du Sud pour la justice et qu’il fut emprisonné à deux reprises pour ses activités. Il y a longtemps qu’il ne compte plus les convocations au commissariat ou au tribunal. Pour bien comprendre son itinéraire, il faut savoir que l’aile radicale de son mouvement d’origine a fini par opter pour l’action armée.

Les éléments les plus subversifs ont été récupérés par AQMI. Parmi eux, un certain Mohamed Lamine Bencheneb, l’un des auteurs du gigantesque attentat contre le site gazier de Tiguentourine, à In Amenas. L’auteur de l’attentat contre le commandement de la gendarmerie à Ouargla n’est autre que l’un de ses voisins. Tahar nous expliquera que les conditions économiques dans la région font qu’il ne reste aux jeunes que deux débouchés pour assurer le pain quotidien : la contrebande ou le terrorisme.

Ces deux filières brassent d’énormes quantités d’argent et sont toujours à la recherche de main-d’œuvre peu qualifiée pour prendre la kalachnikov ou le volant. Les réseaux d’AQMI ayant fait main basse sur ceux de la contrebande, la jonction entre ces deux entités qui se disputent les pistes du désert s’est faite il y a bien longtemps.
C’est tout à son honneur si Tahar Belabbès n’a jamais voulu verser dans l’action violente.

Il a choisi la voie pacifique et le démontre par un activisme débordant. Marches, sit-in, actions de protestation diverses, interventions dans divers médias, il est souvent là où il faut pour être le porte-voix des chômeurs ou pour se solidariser avec des causes qu’il estime justes. Il a le verbe facile, s’exprime très bien en arabe classique et n’a pas la réputation d’avoir sa langue dans la poche. Sa démonstration de force de jeudi passé le place désormais en interlocuteur incontournable du pouvoir. 

Kameleddine Fekhar. militant de la LADDH. Le «Ghandi» de Ghardaïa :

Kameleddine Fekhar se définit comme journaliste indépendant, militant pour la démocratie et pour les droits de l’homme. Son combat s’articule autour de trois axes principaux : développement, citoyenneté et identité. «Nous sommes triplement lésés : en tant que communauté ibadite, en tant qu’amazighs et en tant que citoyens», explique ce médecin de l’hôpital de Ghardaïa, qui a été suspendu de son poste pour son activisme politique depuis 2004 à ce jour.

Natif de la vallée du M’zab, il adhère au FFS en 1998 et ne quittera ce parti qu’en 2010 : il lui reprochait un coupable rapprochement avec le pouvoir. Le carcan d’un parti politique étant devenu trop étroit, il rejoint la Ligue algérienne des droits de l’homme et crée un bureau à Ghardaïa. Le harcèlement policier et les tracasseries judiciaires, Kameleddine Fekhar les connaîtra à partir de 2004. Cette année a vu la grève des commerçant de Ghardaïa dégénérer en émeute suite à la répression brutale des forces de l’ordre.

Il est emprisonné pendant cinq mois avec, au-dessus de la tête, comme une épée de Damoclès, le risque de la peine de mort ou de la prison à perpétuité. Arrêté de façon brutale en 2009. Les services de sécurité essaient de lui coller sur le dos une accusation pour l’envoyer en prison. Il aurait commandité l’incendie d’un véhicule de la police en payant un pauvre bougre drogué et alcoolique quatre millions de centimes. «C’est tout ce que vous avez trouvé cette fois-ci ? », dit-il aux policiers.

Ni le ridicule de l’accusation ni le déni de son accusateur qui reviendra sur son fallacieux témoignage ne l’empêcheront de subir un contrôle judiciaire pendant deux ans. «Ils te mettent tout le temps sous pression psychologique et psychique pour te pousser à abandonner la lutte», affirme-t-il. Fekhar est accusé de «kabyliser» le M’zab. «Le pouvoir a régné par la peur à travers son appareil sécuritaire. Nous avons une base militante solide, loyale et consciente des risques qu’elle encourt», déclare-t-il.L’une des revendications de Fekhar et de ses compagnons de lutte est l’officialisation du rite ibadite considéré comme un héritage culturel et religieux inaliénable.

«Nous nous considérons comme une minorité religieuse qu’il faut protéger», dit Fekhar. D’autant plus que, selon lui, un nouveau courant religieux fataliste se répand assez vite dans la région. Ses adeptes expliquent qu’il ne faut se révolter ni contre son sort ni contre ses responsables politiques. Il faut se suffire d’accomplir ses devoirs religieux.

Une aubaine pour le pouvoir qui n’en demandait pas tant et qui encourage donc ce courant qui fabrique des citoyens décérébrés. Le bureau de la Ligue des droits de l’homme à Ghardaïa compte près de «300 militants actifs». Signe que cette culture de la lutte pacifique se répand doucement mais sûrement, des villes comme El Menîa demande l’ouverture de leur propre bureau. Les événements de 2004 qui ont embrasé la région ont cassé le mur de la peur. Kacem, un militant que nous avons rencontré, explique que Ghardaïa était une ville morte politiquement.

«Nous menons plusieurs combats. Pour le développement local, la promotion de la citoyenneté et la sauvegarde de notre identité mozabite. Nous ne devons pas perdre nos valeurs et nos traditions», dit-il. «C’est un travail de pédagogie que nous effectuons, car la notion de citoyenneté n’existe pas vraiment. Avant 2004, le pouvoir était vu comme un ogre qu’on ne pouvait affronter», explique le docteur Fekhar. Présent à Ouargla au rassemblement des chômeurs, Kameleddine Fekhar pense que cette démonstration est une véritable leçon pour tous les partis politiques qui ont perdu le sens du travail de terrain. Et ce terrain, justement, vient de parler, encore une fois.

Djamel Alilat
El Watan 18/03/2013


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