DzActiviste.info Publié le dim 21 Fév 2016

POUR NOYER LES GRANDS TITRES ET DISTRIBUER LA RENTE DE L’ANEP

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Quand le pouvoir agrée des journaux en nombre. El Watan, 17 février 2016

anep_0Beaucoup de publications auraient laissé de lourdes ardoises auprès des imprimeurs publics qui les tiraient «presque»
gratuitement durant des mois, voire des années.

Dans le sillage de la «libération» du champ politique, les autorités ont inondé les kiosques de journaux. Alors que la scène médiatique ne savait pas trop quoi faire des dizaines de journaux que les imprimeries d’Etat tiraient chaque matin, les autorités en charge de la communication distribuaient, à la pelle et souvent à la clientèle du pouvoir, des agréments pour créer des journaux de toute forme. Résultat : différentes sources évoquent la création d’au moins 140 journaux, dont la majorité écrasante est constituée de quotidiens.

Alors que seuls cinq à six journaux trouvent chaque matin des lecteurs dans les kiosques, les autorités ont pris l’option de «polluer» le paysage par des publications qui ne sont viables que par la distribution de la publicité publique. Tous ces journaux, dont certains ne sont même pas distribués, bénéficient d’annonces publicitaires offertes gracieusement par le biais de l’Agence nationale d’édition et de publicité (ANEP).

Et c’est tellement juteux que des dizaines de personnes, venues de différents horizons, accourent pour obtenir le fameux sésame. «Viens créer un journal pour prendre ta part de publicité», dit un fonctionnaire d’une grande entreprise publique, reconverti en éditeur de presse. Pis, l’homme se vante même d’avoir une masse salariale qui ne dépasse pas les 100 000 DA. Autant dire qu’il ne dispose pratiquement pas de personnel rédactionnel. Et pour «remplir» le journal, il se limite à reproduire les informations que les agences de presse mettent gracieusement en ligne. Plus que cela, le «patron de presse» a bénéficié de locaux à l’intérieur de la Maison de la presse.

Des ministres et de hauts responsables ont également profité de cette «ouverture» pour «arracher» des agréments à leurs proches. Ainsi, un ancien ministre, qui n’a pas duré dans le gouvernement Sellal 1, a mis son fils sur les rails et obtenu l’agrément d’un journal. Installée sur les hauteurs d’Alger, la publication n’a pas survécu à la réalité économique ; elle a fermé sans payer les quelques journalistes qui y travaillaient. Ce média a subi le sort d’El Adjwaa, un journal édité en deux langues et fondé par un proche de Miloud Chorfi, ancien n°2 du RND et actuel sénateur du tiers présidentiel.

D’autres journaux, créés dans le sillage de cette frénésie journalistique, ont mis la clé sous le paillasson sans faire de bruit. Plus grave, beaucoup de ces publications auraient laissé de lourdes ardoises auprès des imprimeurs publics qui les tiraient «presque» gratuitement durant des mois, voire des années. Une situation à laquelle n’échappent pas des journaux beaucoup plus anciens, mais dont les entreprises n’ont jamais évolué. Des publications qui ont parfois 20 ans d’âge vivotent toujours grâce à l’argent de l’ANEP et croulent sous les dettes des imprimeurs et des impôts.

Un relevé de la Société d’impression d’Alger (Simpral) fait état de dettes de 100 milliards de centimes jusqu’au mois de mai dernier. Certains journaux traînent ces créances depuis plus de 10 ans et ont changé d’imprimeur. Les sommes sont beaucoup plus importantes chez la Société d’impression d’Alger (SIA) et ses semblables, à l’est et à l’ouest du pays. Pour payer ce déficit, l’Etat met la main à la poche.
Pour tenter d’amortir le choc de l’augmentation des frais d’impression, les sociétés publiques auraient envoyé des mises en garde aux publications qui ne paient pas les prestations des sociétés publiques.

La chute brutale des prix du pétrole et la baisse des projets publics entraînent une baisse des annonces publicitaires. Ce qui a poussé l’ANEP, qui a perdu jusqu’à 70% de ses recettes, à couper les vivres à beaucoup de journaux. Diverses sources indiquent déjà qu’une quarantaine vont fermer. Et vont provoquer le chômage de centaines d’employés qui, eux, n’ont aucune responsabilité dans cette situation.
Ali Boukhlef


PR BELKACEM MOSTEFAOUI. ENSEIGNANT À L’ENSJSI

«Un marché informel des médias a été construit dans notre pays»

– Des journaux ont cessé de paraître. D’autres vont le faire dans les prochains jours. Certains parlent d’une volonté des pouvoirs publics d’«assainir le secteur» alors que d’autres expliquent la disparition de ces publications par le contexte économique difficile. Quelles sont, selon-vous, les causes de cette situation qui risque de se compliquer davantage dans les prochains jours ?

En même temps, d’abord l’entreprise éditrice du quotidien et de la télévision Echourouk a prévu un «plan de suppression d’emplois» à grande échelle ; puis celle éditant le quotidien El Ahdath a annoncé carrément la mise en chômage de … tous les salariés, 34 en tout. D’autres journaux devraient être mis dans cette voie de «fin de mission» après des coupes qopérées dans leur gestion. De fait, sur les 140 quotidiens édités grosso modo à l’automne 2015, une centaine seraient dans le collimateur des nouvelles règles économiques et de redéploiement de la politique du pouvoir d’Etat vis-à-vis de la presse de droit privé.

Hamid Grine, ministre de la Communication, n’a pas cessé, en même temps, de diffuser ses signaux à effet d’annonce, dont le tout dernier hier à Annaba : «Les recettes de l’ANEP ont chuté de 50%.» Et c’est un secret de Polichinelle dans le milieu fabriquant les médias d’Algérie que la pub a été la vache à lait de la pléthore de journaux créés depuis une quinzaine d’années en guise de vitrine de «démocratisation de l’espace médiatique». La mamelle nourricière des fabriques de propagande populiste trouve ces temps-ci une espèce de nouvelle régulation.

La création de la majorité des titres n’a jamais été soumise aux règles du métier d’édition de quotidien d’information pour la bonne raison qu’elles se sont «glissées» dans des ouvertures opérées par des copains et des coquins proches des robinets décideurs d’ouverture de la manne de pub de l’ANEP qui les arrosaient ; et des imprimeries d’Etat dont elles ont asséché le patrimoine en ne réglant pas leurs factures.

Dans le même temps, leur lectorat avait du mal à dépasser les 5000 copies vendues/jour et leurs journalistes très mal considérés dans leurs droits socioprofessionnels. Un «nettoyage du secteur» est en train de s’opérer. Le gros problème est que les pollueurs – j’en suis convaincu – ne peuvent avoir légitimité à devenir «dépollueurs» d’un coup de baguette magique.

– La disparition de ces journaux, dont certains n’étaient même plus distribués chez les buralistes, a une conséquence immédiate : des journalistes se retrouvent au chômage. Comment les directions en question et les services du ministère doivent-ils réagir ?

Vous savez, comme on dit, chacun son métier. Il est de la responsabilité de la puissance publique, en l’occurrence le ministère de la Communication (et d’autres, que sais-je), de gérer cette situation déplorable qui a été, je le répète, sciemment fabriquée. Sur ma table de travail, je dispose d’éléments d’analyse qui indiquent que le marché informel des médias dans notre pays a été construit et n’est pas un «accident de l’histoire».

Nous nous retrouverons très vite avec des milliers de jeunes diplômés de l’université qui ont été leurrés par des «emplois et stages de journaliste». C’est cela, le désastre, bien sûr ; et pas du tout ce que deviendront les affairistes «éditeurs flibustiers» qui ont raflé le butin de l’ANEP et des sociétés d’imprimerie de l’Etat. Et qui ont pollué l’espace médiatique du pays.

– Depuis une dizaine d’années, le pouvoir a favorisé l’émergence d’une centaine de publications, pour la plupart quotidiennes. Ces journaux sont maintenus grâce à la manne publicitaire. Cette politique n’a pas favorisé l’émergence d’entreprises viables, avec des projets éditoriaux clairs. Le ministre de la Communication, Hamid Grine, a annoncé depuis sa prise de fonctions plusieurs projets qui n’ont pas été concrétisés à ce jour : identification de la population des journalistes par la commission provisoire de la carte ; mise en place d’autorités, dont celle de la presse écrite ; loi sur la publicité, etc. Pourquoi tous ces retards ?

Nous sommes en plein dans le cœur du sujet. Permettez-moi de vous répondre par cette question directe, à laquelle je souhaite associer le ministre de la Communication, Hamid Grine : «En confluence avec votre si stimulant chantier de conférences sur les droits des citoyens algériens à une information crédible et les questions relatives à l’éthique et à la déontologie des journalistes, pouvez-vous, Monsieur le ministre, publier les données chiffrées, actualisées, relatives à la ventilation de la pub via les médias et les factures d’impression des journaux ces dernières années (payées ou non) ?»

Concernant les instances de régulation, partout dans le monde démocratique, l’Etat s’est retiré (il a été mis en retrait, en fait, par l’exercice du combat démocratique) de tous les terrains où la souveraineté populaire est seule légitime à réguler. Les médias sont au cœur de ces espaces.

Nous avons vu dans notre pays le fiasco/zerda des agitations de M. Chorfi, ex-président de l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (ARAV). Nous constatons le feuilleton infini de la Commission de la carte de journaliste, etc. Je souhaite terminer par une observation : tous ces retards accumulés et non assumés par les pouvoirs publics aggravent les faiblesses de nos médias endogènes et renforcent l’extraversion de notre société aux médias des autres. 
Nadir Iddir


DES JOURNAUX EN DIFFICULTÉ

La presse écrite face à la crise

Les journalistes devraient s’attendre au pire avec la crise qui frappe de plein fouet le monde de l’économie en général et les entreprises de presse en particulier. Des dizaines de titres sont appelés à mettre la clé sous le paillasson.

Temps durs pour les journalistes. Des plans d’austérité, de restructuration accompagnés de licenciements massifs sont annoncés. Il y a ceux qui se retrouvent déjà sur le carreau, comme nos confrères du journal arabophone El Ahdath au chômage depuis hier, ceux qui n’ont pas perçu leurs salaires depuis plusieurs mois et ceux qui sont dans une attente angoissante d’une décision de licenciement. La situation des journalistes n’était pas meilleure avant.

Elle était précaire, la profession ne fait plus vivre ses pratiquants, sans perspective à tous points de vue, que ce soit au plan social ou professionnel. D’ailleurs, le métier n’attire plus. Et ce qui se passe dans le secteur de la presse ne fait en réalité qu’en rajouter une couche à une misère qui était déjà là. Les journalistes devraient s’attendre au pire avec la crise qui frappe de plein fouet le monde de l’économie en général et les entreprises de presse en particulier. Des dizaines de titres factices sont donc appelés à mettre la clé sous le paillasson. Qui en payera les frais ?

Ce sont évidemment les journalistes, non pas la cohorte d’intrus qui se sont enrichis grâce à la manne publicitaire servie par les mains généreuses d’un pouvoir qui a encouragé la floraison exponentielle de journaux, qui n’ont de la profession que le titre, dont l’objectif est de noyer et d’étouffer les véritables entreprises de presse. Celles qui déclarent à la Sécurité sociale leurs employés se comptent sur les doigts d’une main. Les entreprises économiquement viables ne sont pas aussi nombreuses. Et dans un contexte où la performance éditoriale n’est pas un gage de réussite, rien n’est également plus sûr pour les journaux les plus solides.

Le pouvoir ne tolère que la presse soumise. On a vu comment il a fait pression sur les annonceurs privés pour étrangler financièrement les journaux qui le dérangent et comment il a, pendant des années, enrichi via l’ANEP sa clientèle. Uniquement sa clientèle, car l’argent de l’Etat n’a permis ni la création de véritables entreprises de presse ni la formation de journalistes et encore moins aider ces derniers à se mettre à l’abri de la précarité sociale.

Ce qui se passe aujourd’hui n’est que le fruit de la clochardisation de la profession voulue par les autorités. Mais pas seulement, les patrons de presse dans leur majorité ont péché par un terrible déficit managérial, en n’ayant pas investi sur la ressource humaine, c’est-à-dire sur le journaliste, aussi bien dans sa formation que sur sa promotion sociale. Si le pouvoir a tout fait pour que la profession ne soit pas maître de son destin, on a vu comment il a phagocyté la mise en place, il y a plus de dix ans, de la charte et du conseil de déontologie.

Les journalistes ont sûrement leur part de responsabilité en n’arrivant pas à mettre en place une organisation syndicale forte, capable de peser dans les rapports de force pour imposer le respect de la profession et la dignité du professionnel de la presse. La précarité sociale va-t-elle enfin réveiller les journalistes sur la réalité de leur situation et sur la nécessité de se constituer en force pour organiser leur métier et arracher leurs droits sociaux ? Peut-être que la crise qui frappe le monde de la presse mènera à une véritable décantation !

Said Rabia


Médias et publicité : Les organes de presse mis à rude épreuve

Après le mouvement de protestation qui a secoué le quotidien arabophone El Youm, c’est au tour des journalistes d’El Ahdath de monter au créneau.

Ils ont tenu un rassemblement à la maison de la presse Tahar Djaout pour dénoncer leur licenciement abusif opéré avant-hier par le directeur de la publication sans aucun préavis. Lors de ce mouvement de colère, les employés de ce quotidien, désormais au chômage, ont dénoncé de quelle manière ils ont été mis à la porte. Ne sachant à quel saint se vouer, ils ont envoyé une lettre au ministre de la Communication, Hamid Grine, et saisi la Caisse nationale d’assurance-chômage ainsi que l’Inspection du travail pour réclamer leurs droits et faire appliquer la loi.

«Etant donné que nous avons été licenciés et devant le fait accompli, nous exigeons que la loi soit appliquée. Nous voulons avoir notre préavis avec une indemnisation de 6 mois comme le prévoit la loi», s’emporte une journaliste. Pour l’administration, le motif de cet arrêt temporaire du quotidien est essentiellement le manque flagrant de publicité qui plonge le journal dans une crise financière aiguë. Alourdi par des dettes antérieures avec les imprimeries, le quotidien est incapable d’honorer ses engagements relatifs aux salaires du personnel.

Un malaise financier généralisé

Il faut dire que le malaise des quotidiens El Youm et El Ahdath se fait aussi lourdement ressentir dans plusieurs autres organes de presse. Certains responsables font croire que cette pression en matière de publicité est une politique préméditée pour obliger une quarantaine de journaux à mettre la clé sous le paillasson.

«Etant donné que sur la scène médiatique pullulent des journaux bénéficiant d’insertions publicitaires de l’Anep mais qui sont absents des kiosques, l’assainissement dans le secteur de la presse est plus que bénéfique», déclare Zouhir Mahdaoui, membre de L’Initiative pour la dignité du journaliste. «Certains journaux vont même très loin et assurent le tirage de leurs journaux dans les imprimeries étatiques sans pour autant payer leurs factures.

En marge de cette campagne d’assainissement, l’Etat devrait aussi exercer une pression sur ces patrons de presse pour indemniser ces journalistes et employés condamnés au chômage sans préavis. Ils ont consommé l’argent déversé par la publicité durant des années dans des investissements autres que la ressource humaine, la formation continue ou la motivation salariale.»

Selon notre interlocuteur, si une loi sur la publicité existait, ce type de journaux n’aurait jamais vu le jour. «Une mission qui, malheureusement, n’a pas été assurée par l’Etat durant toutes ces années. Pour y voir clair dans le champ médiatique, il faudrait installer une autorité de régulation, mettre en place rapidement le conseil de la déontologie et de l’éthique et surtout promulguer la loi sur la publicité», conclut-il.

Asma Bersali

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Via la revue de presse de Algeria Watch


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Displaying 1 Comments
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  1. Khaled dit :

    oUI CE QUI INTRIGUE C’EST QU’UN ANCIEN PETIT JOURNALISTE LOCAL DEVENU RESPONSABLE POLITIQUE A CRée DES JOURNAUX QUI SONT TOTALEMENT IGNORES PAR LES LECTEURS ALGERIENS? MALHEUREUSEMENT IL AVAIT BENEFICIE PENDANT DES MOIS ET DES MOIS DE 5 A 6 PAGES DE PUBLICITE DANS CHAQUE JOURNAL ET AUCUN MINISTRE N’A SOULEVE LE PETIT DOIGT;

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