DzActiviste.info Publié le lun 13 Jan 2014

Pour un contrat de générations! par Kamal Guerroua

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«L'honnêteté est le premier chapitre du livre de la sagesse» Thomas Jefferson (1743-1826), ancien président des États-Unis

Depuis, la constance de la donne algérienne dans la stagnation, le repli sur soi et la reculade systématique en arrière m'a poussé à ressusciter et à raviver par cette modeste contribution, du moins dans son épure, la question cruciale du contrat de générations.

Il serait déraisonnable de penser encore en ce nouveau millénaire que notre jeunesse est immature et inapte à prendre à bras le corps son destin d'aujourd'hui et de demain. C'est pourquoi, c'est au demeurant ma conviction personnelle, un tel bail revêt une importance capitale au moment où l'on s'apprête à faire nos adieux à l'an 2013 et aussi au moment où l'on est à deux doigts d'étrenner l'échéance électorale des présidentielles du printemps 2014 ! L'enjeu est donc de taille vu les désenchantements citoyens rémanents de l'été 1962 et les vagues désastres causés par de longues décennies de gestion unilatérale par une élite, devenue depuis, vieillissante de ce que j'appellerai ici « le patrimoine politique national» de tous algériens. Loin des ajustements rêveurs ou utopiques que puisse nourrir « un fade intellectualisme » et des calfeutrages stériles d'une bureaucratie mal-intentionnée, une telle démarche d'extraction et à visée populaire épargnerait à l'Algérie un scénario de chaos supplémentaire et l'éloignerait surtout du traumatisme que puisse induire un conflit de générations en perspective.

Dépossédée de son passé par des circonstances particulières nées d'une « grave hémiplégie historique » et souffrant d'une dure et non moins rude mise en quarantaine de «l'espace vital de la citoyenneté», la jeunesse et par son biais toute l'Algérie attend de pied ferme la mise en pratique en concret de la promesse solennelle de « passer la main à la nouvelle génération » formulée par le président Bouteflika à Sétif à l'occasion de la célébration des événements tragiques du 8 mai 1945, en 2012! Aussi caricaturale et sommaire que cela puisse paraître à première vue, ce penchant juvénile pour une responsabilité partagée et une gestion mutuelle et concertée de la maison algérienne est l'inéluctable résultante du changement d'époque et concomitamment du devoir s'y adapter qu'il implique. Un lourd fardeau sur les épaules nos élites !

Sans doute, quand la conscience politique d'une nation se rigidifie, les voies qui mènent vers la transition deviennent si compromises que les espoirs finissent pas s'effriter. L'on n'a de cesse ces dernières années de mettre en avant sous l'expression aussi ronflante que galvaudée le leitmotiv «réformes» qui, sans donner lieu à une réelle volonté de changement a trébuché sur un engrenage maléfique d'embûches (tergiversations malsaines, fuite en avant, absence de vision politique claire et cohérente et enfin mépris citoyen). Du coup, le débat qui permet aux frontières entre élites et masses de devenir plus poreuses s'est érodé au niveau de concessions, d'allégeances et de consensus frelatés. Ce qui a anesthésié sans sauver ni soigner le corps social. Le malheur, c'est que le langage élitiste s'est irrémédiablement banalisé au point du ridicule, une sorte d'infra-discours plébéien malaxé de démagogie et de populisme à tous crins. En plus, la pratique sociale de la politique s'est transformée en une source de lucre et de prestige au détriment de l'éthique et de la citoyenneté. La conjonction de tous ces maux a généré in fine une espèce de «vide intergénérationnel» consistant en «une juxtaposition des égoïsmes» dans les rangs de l'ancienne élite gouvernante (esprit de prédation économique, d'enrichissement et de promotion sociale sur le dos du pays) sans raffermissement d'une pédagogie patriotique (enseignement sain des vertus de l'appartenance à la même patrie-mère et ce qu'il exige de sacrifices et de don du soi). Ce si pratique sésame de la construction nationale (l'amour de la patrie) devant être inculqué aux générations montantes sans parti-pris ni nationalisme-bidon ni encore moins faux-fuyants a, hélas, été idéologisé à l'extrême favorisant exclusivismes et haines, supercheries et tricheries (le phénomène des faux-moudjahidines, une pléthore d'organisations parasitaires à la solde des régimes en place, l'instrumentalisation ubuesque de l'histoire.etc).

Incontestablement, cette faillite dans « la mission transmetrice des valeurs authentiques » puisées dans le fonds commun de la nation incombe à vieille-garde. Elle fut d'ailleurs le premier et brutal prodrome d'une crise de confiance d'une grande ampleur dont on pâtit à l'heure actuelle. En ce sens, il n'y avait jamais eu « ce fourmillement sous-jacent d'idées » dans la diversité et le respect de l'altérité à l'origine de tout consensus populaire. Pour cause, l'unicité de la pensée a rétamé dès les premières lueurs de l'indépendance le débat contradictoire.

Or, l'expérience montre que, pour qu'un peuple puisse changer, il faudrait bien qu'il y soit de prime abord prédisposé, volontaire, courageux, engagé et conscient. Ce qui nécessite un travail de sensibilisation en parallèle et un héroïsme sacrificiel de la part des élites, lesquelles devraient s'atteler en premier lieu à «une hiérarchisation des urgences et des besoins sociaux» du pays puis dans une seconde étape à «une conscientisation citoyenne» sur les enjeux des projets/réformes/initiatives à entreprendre, leur utilité et leur sens. Cette oeuvre gigantesque ne serait possible que s'il y avait, au préalable, « un terrain d'assiette », c'est-à-dire, une fusion de rêves, de principes, d'attentes et d'idéaux entre les deux parties à savoir élites et masses. Réformer n'est pas une sinécure, au contraire, c'est une philosophie complexe qui requiert de la transparence, une spontanéité et une liberté qui découlent d'une aspiration endogène de l'intégralité du corps de la nation à l'aventure collective, au progrès et au renouveau social. Autrement dit, il n'y est guère fait de place aux injonctions externes (imitation servile et sauvage des expériences des autres Etats ou Nations), aux formatages et aux gavages des esprits. Car, s'il l'on poursuit le premier processus, on s'engagera dans «une fomentation d'idées et de projets». Cependant, s'il l'on marche sur les traces du second, on accéléra «la fermentation des idéaux et des principes». Au jour d'aujourd'hui, la notion de souveraineté des États a quasiment disparu à la faveur de la brutalité du choc de la mondialisation-laminoir. En conséquence de quoi, le réseau interétatique qui s'appuie sur la solidarité s'est incorporé le modèle de la compétition et de la concurrence dans ses gènes. Chaque État devrait s'assumer et assurer le cheminement historique de sa société dans l'ordre global. Ainsi, les paradigmes du développement ne se copient pas mais se réalisent suivant le parcours de celui-ci (l'Etat s'entend), son vécu, ses caractéristiques propres et ses projections d'avenir. Vue sous cet angle, l'Algérie n'en est rien. Ni les obsessions névrotiques des élites et leur basculement entre orient et occident ni les idioties destructives de la bureaucratie administrative n'ont réussi à imprimer « une cadence canalisatrice» de la marche de la nation vers le futur ou, du moins, inventer une marque de fabrique du terroir, exclusivement «made in Algeria». Notre pays s'est métamorphosé en une vague arène de manipulateurs incapables de remise en question, de détachement et de dépassement des idéologies.

Sans conteste, l'origine de cette inertie et de ce retard dans l'éclosion de la vocation moderniste est bien là. Elle consiste en autant de points de suspension qui appellent à être complétés en urgence, au premier rang desquelles se trouve bien sûr la confiance. Celle-ci est l'élément de base qui conditionne la prospérité, c'est un palliatif indispensable à toute société dans la mesure où elle dissipe cette étrange désaffection de l'une ou de l'autre composante du panorama social à savoir masses et élites. Une désaffection qui fait que les sphères dirigeantes aient le plus souvent recours aux thérapeutiques méprisantes de la répression et du dogmatisme pour s'imposer en tant que tutrices du peuple. En vérité, dans la société algérienne, il y a deux formes d'inconscience élitiste : celle qui refuse de constater, voir et diagnostiquer les dégâts et celle qui se dispense de reconstruire, réformer et réinitialiser la machine de progrès, celle qui nie l'existence du problème et celle qui renonce à chercher une solution. Autrement dit, il y a les réticents et les défaitistes. Le discrédit et l'opprobre jetés sur la fonction élective (député-maire) dans les bas-fonds sociaux a renforcé ces crédos d'indifférence en même temps que les traditions se défont, l'architecture des institutions se vide de substance, la communication officielle et officieuse, censée être une activité sociale routinière se raréfie et le soupçon à l'égard des appareils ainsi que les représentations politiques s'accroit. Comme résultat immédiat, la plèbe se recroqueville sur ses soucis éphémères sans prétendre à la franche lumière de la modernité ni toutefois espérer reconquérir la nature intérieure et profonde de « cette souveraineté populaire » chère au philosophe des Lumières Jean Jacques Rousseau (1712-1778) en exerçant dans la foulée « son droit d'inventaire » sur les pratiques des pouvoirs successifs pour reprendre à mon compte l'excellente expression du maître Ali Yahia Abdenour. Le relâchement est réciproque et le besoin de ressourcement et d'interaction semble être un impératif de premier ordre. Irrémédiablement, la maladie de la confiance a gangrené l'innocence et la fraîcheur de la foi populaire.

Or, la confiance est le plus difficile viatique à mobiliser, c'est la force de commencement de tout projet politique nourri d'ambition et de transparence s'évertuant à l'édification étatique car comme le rappelle si bien le penseur Michel De Certeau (1925-1986) dans son ouvrage (la culture au pluriel, nouvelle édition établie et présentée par Luce Giard, Christian Bourgeois éditeur, 1974) «…la politique n'assure pas le bonheur ou ne donne pas le sens des choses. Elle crée ou elle refuse des conditions de possibilité. Elle interdit ou permet ; elle rend possible ou impossible…». C'est là que se pose avec acuité la question de l'anomie et de la peste du désespoir ayant ravagé la génération des perdants à laquelle j'appartiens, cette génération qui a consommé des doses immodérées de nationalisme de mauvais aloi, irrespirable, inconsistant, anarchique, rétrograde, ampoulé, amplificateur et de surcroit mensonger, baignant dans une constellation de références souvent travesties et malmenées par des cercles de décision sans scrupules.

A dire vrai, faisant abstraction de cette lancinante problématique de la confiance, notre intelligentsia a encore du pain sur la planche dans la mesure où elle serait tôt ou tard contrainte primo à une œuvre de démythification et de démystification des glorioles nationalistes, secundo un traitement d'égal à égal vis-à-vis de des masses et surtout de la jeunesse, tertio, l'organisation des conditions de vie en fonction des raisons de vivre. Pour ce faire, elle a besoin de cultiver avec assiduité cette « …intelligence…sans peur, sans fatigue et sans orgueil d'un esprit qui parcourt le tissu social avec une formidable curiosité, avec aussi une secrète tendresse pour la foule anonyme… » pour paraphraser l'anthropologue Marc Augé. En ce sens, l'intelligentsia devrait ouvrir l'horizon des possibles en ménageant un espace de mouvement où puisse surgir une liberté d'initiative par l'apprentissage de la modernité et l'abandon de la culture de la rente, synonyme d'assistanat et de régression. En effet, seule une passation de pouvoir par consentement entre l'ancienne génération et la nouvelle pourrait élargir le champ de crédibilité qui donne sens aux différences (masses-élites) pour mieux cohabiter ensemble et vivre en bonne intelligence. Car, l'écart est énorme et les dissymétries évoluent et s'enferment dans des positions extrêmes (rejet des uns, dénigrement et sentiment de victimisation des autres). En effet, la nature patriarcale de la famille algérienne s'est télescopée sur les mécanismes de fonctionnement du pouvoir. C'est la violence symbolique sournoisement entretenue par la vieille-garde nationaliste (la négation à l'autre « la jeunesse et les masses » de toute capacité d'organisation, de mobilisation et de prise de conscience) qui a fait proliférer une violence factuelle, matérielle d'abord dans le langage, puis dans le comportement ordinaire et la manière de manifester la colère ou la joie collective face aux outputs du système politique et social. L'autorité battue en brèche (symboliquement) et devenue sans fondement est désertée, le pouvoir de représentation de l'élite (Al-hayba) s'effondre, miné de l'intérieur par les contradictions. La relève devrait être assurée avant qu'il soit tard afin de consacrer une pluralité de visions et une approche nouvelle et novatrice des problèmes complexes du pays.


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