DzActiviste.info Publié le mer 25 Déc 2013

Quand la culture du faux s’enracine dans notre société

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Faux et usage de fauxTout s’achète à condition d’y mettre le prix
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El Watan le 25.12.13

 

Le trafic de documents prend des proportions alarmantes en Algérie à mesure que la bureaucratie s’étend. Pour accéder à un avantage ou avoir un statut, la falsification s’impose désormais comme une culture dans notre société. Tout s’achète. Les prix des faux documents varient selon leur «importance» et leur «qualité».

Au guichet n°8 d’une APC d’Alger, un homme s’affaire à apposer des cachets sur divers papiers pour attester de leur authenticité : documents d’état civil, copies de diplômes, certificats de scolarité… Tout y passe. Il donne l’air de tamponner machinalement les documents qu’on lui tend sans s’intéresser à leurs contenus. Une employée de la mairie nous confiera que les agents prêtent une attention particulière aux papiers connus pour être très falsifiés. «Nous sommes, explique-t-elle, vigilants tout au long de l’année, mais il y a des périodes où il faut faire plus d’efforts.»

Ces moments de tension sont généralement liés aux lancements de programmes de logement (AADL, LPP, LSP…) ou à la rentrée universitaire. «Nous avons constamment affaire à des trafics de relevés de notes du bac, souligne-t-elle. En général, nous renvoyons les apprentis faussaires chez eux sans leur causer de problèmes, car nous n’aimerions pas gâcher leur avenir à cause d’une faute de jeunesse.» Soit. Le trafic de document s’étend, cependant, au-delà des tentatives de triche des jeunes bacheliers.
Beaucoup doutent de l’efficacité de la légalisation de documents dans la guerre contre le faux. «Il est vrai qu’elle représente une tracasserie administrative pour les citoyens, mais elle est indispensable, estime un commissaire de police. Sans la légalisation, ce serait la jungle.»
Le vrai-faux visa et le faux-vrai visa
Ce n’est peut-être pas uniquement la «jungle» échappant à tout contrôle qu’il faut craindre mais un pays où les pirates feraient la loi, un monde où le recours à la falsification se banaliserait. Les faussaires sévissant en Algérie montrent déjà de solides compétences dans ce domaine.
Pourquoi falsifie-t-on ? Pour accéder à un droit, un avantage, avoir un statut, un logement, voyager, faire des études… «On falsifie, par exemple, un certificat de résidence pour avoir droit à un logement, décrocher un poste d’emploi ou pour se faire une nouvelle identité», explique un responsable de la direction de la police judiciaire (DPJ).

Tout s’achète, à condition d’y mettre le prix : certains se contenteront d’un visa (qui coûterait dans les 50 000 DA), d’autres voudront carrément un passeport européen. A en croire le responsable de la sous-direction des affaires économiques et financières (DPJ), l’attestation de réfugiés pour les immigrés clandestins rafle la première place du podium des documents les plus falsifiés en Algérie. Viennent ensuite les passeports étrangers permettant de voyager plus sereinement et sans visa. Les faux documents d’état civil occupent la troisième place juste avant les papiers de circulation (carte grise et permis de conduire) généralement liés aux voitures volées ou introduites illégalement de l’étranger.
Au top 5 des affaires traitées pendant les dix premiers mois de l’année 2013, apparaissent les trafics de documents de véhicules (plus de
100 affaires) occupant la première place ainsi que la falsification de documents d’état civil (70 affaires).
Comment distinguer le vrai du faux ?
Les prix des faux documents varient selon leur «importance» et leur «qualité». «Il existe aussi de vrais-faux documents fabriqués avec l’aide de relais, notamment dans les consulats», explique le représentant de la DPJ, avant de poursuivre : «Si les nouvelles technologies participent au développement du faux, les moyens de contrôle sont aussi très sophistiqués, ils seront ainsi détectés tôt ou tard surtout à l’étranger. Tout ce qu’ils gagneront c’est de se faire humilier.»
Les migrants subsahariens tiendraient, à en croire la DPJ, le monopole de falsification de documents en Algérie. Le fonctionnaire de la DPJ sort des photos d’un groupe de Maliens qui vendaient une poudre permettant de transformer les coupures de papier en billets de banque. «Le pire, c’est que les gens ont été dupés», s’étonne-t-il.

C’est qu’au pays des pirates, il est bien difficile de s’y retrouver. Comment démêler le vrai du faux ? Si certaines personnes ont avancé de faux documents pour bénéficier d’un vrai logement, d’autres ont présenté de vrais certificats pour avoir, en définitive, de faux logements. En octobre dernier, la presse a fait état de l’arrestation de trois escrocs qui se faisaient passer pour des agents de l’AADL afin de soutirer de l’argent à leurs victimes. Le faux peut aussi être un problème de santé publique, surtout quand il concerne les faux médicaments ou la contrefaçon.

La presse a aussi évoqué de fausses licences de pilotage à des pilotes et copilotes qui auraient exercé au sein d’Air Algérie. Et même de faux ordres de mission du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) ont été imités.
Selon les (vrais) chiffres de la direction de police judiciaire, pas moins de 1680 faussaires ont été arrêtés en 2012 pour 830 affaires. Cette année, une légère progression a été enregistrée avec 1847 personnes impliquées et 969 affaires.
Derrière le fait divers, c’est peut-être une nouvelle culture qui émerge, celle du mensonge et du moindre effort. L’avocat Khaled Bourayou s’étonne du fait que ce sont «ceux-là mêmes qui sont censés assurer le respect de la loi qui travestissent la vérité», en parlant des notaires, des huissiers, des experts ou des médecins assermentés. «Du côté de la justice, il y a comme un excès à poursuivre certains notaires et laisser d’autres s’en tirer à bon compte», indique-t-il.

D’après la loi, le faux document travestit la réalité à travers une fausse signature, une énonciation de quelques suppositions de personnes ou toute altération de la vérité. Les peines encourues par les faussaires vont de 3 ans d’emprisonnement pour les trafiquants de documents administratifs à 5 ans pour les escrocs utilisant de faux chèques.
«On ne perçoit pas, dit Me Bourayou, une politique pénale de prévention du faux. La justice ne peut pas, à elle seule, régler le problème, il faut l’implication de tous : administration des finances, chambres des notaires et des huissiers, services de police…» «C’est là un acte irresponsable causé par un manque d’expérience professionnelle, une négligence de l’importance de l’acte en lui-même, la banalisation de l’acte», plaide encore l’avocat pour qui «le faux introduit une vérité fausse dans la société».

Me Bourayou estime que la justice ne maîtrise pas les affaires de faux et usage de faux. «Il n’y a pas, affirme Khaled Bourayou, de laboratoires d’experts en vérification d’écriture et graphologie, pas d’expertise sur photocopie alors que l’analyse de la morphologie de la signature, de ses courbes et de ses lignes est admise dans d’autres pays. Le faux n’est pas maîtrisé. Il importe que le ministère public prenne conscience des graves dérives que cela peut entraîner.» Il est important, selon lui, de développer les expertises privées car les laboratoires publics (de la gendarmerie et de la police) manqueraient, d’expérience et de savoir-faire.
Faux que tout cela, rétorquent les responsables de la DPJ. «Un matériel est mis à la disposition des enquêteurs, souligne le représentant de la sous-direction des affaires économiques et financières. Le laboratoire scientifique est équipé de moyens importants. Nous faisons de l’investigation, la moitié des réseaux ont été démantelés.» Il ajoute que La DPJ a déployé des efforts très importants, notamment dans la formation de ses cadres. «On essaye de s’imprégner de l’expérience étrangère en la matière», tient à préciser le responsable de la sous- direction des affaires économiques.
Une culture du mensonge
Le fait est que le faux s’est aussi introduit dans les plus hautes institutions de l’Etat. Benyoucef Mellouk, l’homme qui a révélé le scandale des magistrats faussaires et des faux moudjahidine, considère qu’il existe une «culture de gens malhonnêtes» en Algérie. «Le pire, estime-t-il, c’est quand cela émane des gens de la loi censés rendre justice. Cela touche à l’honneur de tout le système et ses cadres supérieurs qui ont toujours menti au peuple.»
«Le faux s’est propagé dans les toutes institutions de l’Etat, accuse-t-il. Nous sommes dirigés par des faussaires qui nous ont conduits à cette impasse.»

L’affaire des faux moudjahidine représente, à ses yeux, un crime économique dans la mesure où les faussaires ont bénéficié de pensions de moudjahidine ainsi que d’autres intérêts.
«Plus grave encore est le détournement de l’authentique histoire de la Révolution, s’indigne Mellouk. C’est une trahison envers nos martyrs qui ont lutté pour ce pays.»
Bien qu’il soit vrai que le phénomène du «faux et usage de faux» ne concerne pas uniquement notre pays, Mellouk considère que sa généralisation tient au fait que, dès les premières heures de son indépendance, l’Algérie avait pris un faux  départ…

Amel Blidi


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