DzActiviste.info Publié le mar 25 Juin 2013

Quel cauchemar !

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J’ai ouvert ce blog pour commenter l’actualité algérienne et internationale avec des blogeurs qui ont le temps de bloguer et se poser des questions sur ce qui se passe autour d’eux.
L’événement aujourd’hui est la maladie du président qui est en convalescence chez Fafa. Ceci est en soi une preuve que Bouteflika n’a aucun pouvoir car s’il en avait, il ne s’en éloignerait pas pour une si grande période. La question qui revient lorsque l’on parle de politique en Algérie est la suivante: qui exerce le pouvoir au sommet de l’Etat? De mon point de vue, ce n’est certainement pas le président de la république. Il a évidemment des fonctions honorifiques et symboliques, voire même administratives comme la signature des décrets mais il ne décide pas. Je reviendrais longuement sur cette question; il y a quelques jours je suis tombé par hasard sur un article de science-fiction que j’avais écrit à l’occasion de la campagne électorale de 2004. Je trouve que le papier est encore actuel. Il a été publié en plusieurs parties par le journal L’Indépendant. 

 

Il y a deux jours, j’ai fait un cauchemar qui m’a réveillé tout en sueur. J’ai rêvé que je remontais à pied le Boulevard Mâata, à Oran, puis après avoir dépassé la rue de Tlemcen, au niveau du Tir au Pistolet, très encombré par la circulation automobile, j’ai été arrêté par un individu à la barbe hirsute, mi-fou mi-devin et qui me dit : « Tu es journaliste, je te reconnais. Les journalistes ont des lunettes et n’ont pas de voitures. Paye moi un café et je te raconterai des choses sur la politique en Algérie qui vont t’étonner. Les journalistes croient tout savoir et ils ne savent rien ». Revenu de ma surprise, je lui offre volontiers un café dans le coin. Et il commence.
-Le Président Bouteflika, il va être réélu, il n’a pas à s’inquiéter. La démocratie, les candidatures multiples etc., c’est juste pour lui faire peur et pour qu’il ne parle plus de Amnesty International. Les généraux, ils le mâchent, mais ils ne l’avaleront pas. Aujourd’hui, avec la mondialisation, il est difficile d’avaler un président. Mais au fond, leurs intérêts convergent. Il veut juste rester président et eux, ils ne veulent pas que le système change. 

  

-Non, je ne crois pas, lui dis-je. Les généraux sont pour une réelle alternance démocratique, à condition que l’Etat républicain et les institutions soient respectés. Ils ont façonné le champ politique comme ils le voulaient et aujourd’hui n’importe lequel des candidats leur conviendrait comme président. Lamari a fait une déclaration à un journal étranger où il a précisé que même si l’électorat choisissait Djaballah, il s’engage à respecter le choix du peuple.
-Vous les journalistes, vous êtes des naïfs. Tu crois que Djaballah a des chances d’être élu président ? Sa candidature c’est juste pour montrer que les élections ont réuni tous les courants politiques. Comme candidats, il y a un islamiste, un laïc, un réformateur, une femme, un simple citoyen et un président sortant.
-Oui mais si Djaballah est élu et il met en danger l’Etat républicain, il y aura un problème. C’est quoi son programme, Djaballah, ai-je demandé ?
-Son programme est de rendre obligatoire l’islam.
-Et c’est quoi concrètement rendre obligatoire l’islam?
-Lui-même il ne le sait pas. Il fait des discours de trois à quatre heures où il tourne autour du pot, mais il n’est pas précis. A El Khroub, dans un de ses discours, il a promis de déclarer le mois sacré du Ramadhan chômé et payé, y compris pour les travailleurs Algériens en France. L’Etat algérien prendrait en charge leurs salaires durant ce mois. Il veut aussi réformer le système fiscal qu’il accuse d’être francophone et propose d’appeler les centres des impôts les ‘centres de la zakat et de la ‘achoura’.
-Et çà changerait quoi?
-Rien. Mais pour les islamistes, le changement réside dans le changement des mots. Pour eux, il ne faut pas dire Etat, ce qui rappelle la France; il faut dire dawla islamiya; il ne faut pas dire peuple, mais oumma; idem pour chef de service remplacé par émir el maslaha ; droit par sharia, etc.
-Je ne crois pas qu’avec un programme pareil, il ira loin. Benflis a des chances d’être élu au second tour. Je pense que les généraux laisseront faire. Le jeu est ouvert et Benflis est susceptible de gagner.
-Benflis ou Bouteflika, c’est la même chose. Moussa el Hadj, el Hadj Moussa. En 1999, Bouteflika a été choisi par el Hadj, celui du contre-espionnage. Son collègue Moussa, théoriquement son chef, le chef de l’espionnage, était sceptique et il a désigné par mesure de précaution Benflis, auquel il a confiance, comme directeur de campagne. Quand le peuple a élu dans la liesse populaire le candidat du consensus, Benflis a été poussé directeur de cabinet et ensuite chef de gouvernement. Dès le lendemain des élections de 1999, Bouteflika commença à critiquer les généraux et à les menacer pour se faire une popularité à leur détriment. Il a par la suite fait une déclaration qui les a beaucoup fâché et alors ils ont demandé à Benflis de se préparer pour le remplacer.
-Quelle déclaration ?
-Bouteflika aurait dit à une dame qui s’appelle Mary Robinson, de la commission de droits de l’homme de l’ONU : je compte sur Dieu, sur les zaouyiates et sur Amnesty International pour retrouver la plénitude de mes pouvoirs de président élu. Si les généraux refusent, ils auront des Tracasseries Particulières Individuelles (TPI). Quelqu’un a rapporté cette discussion aux décideurs qui ont décidé de ne plus avoir confiance en Bouteflika qu’ils soupçonnent d’une trahison future. La crise ne s’est dénouée que ces derniers jours. Zerhouni et Belkheir ont jeté tout leur poids dans la balance et ont juré qu’ils resteront fidèles à leurs anciens collègues. Alors Moussa a réfléchi, a fait ses comptes et a longuement discuté avec Lamari. Ils ont décidé de laisser Zerhouni faire réélire Bouteflika, tout en restant vigilants durant les cinq prochaines années. En fin de compte, Bouteflika s’est avéré plus coriace que Zéroual, ce que n’avait pas prévu Moussa. Trois mois de campagne de presse avaient suffi en été 1998 à faire partir Zéroual. Pour Bouteflika, cela fait trois ans que la presse l’insulte et, faisant semblant de ne pas lire la presse d’Alger, il n’a pas abandonné la partie, demandant même un second mandat.

 

-Là, je t’arrête, je lui ai dit, car tu fais partie de ceux qui dénigrent la presse écrite en l’accusant d’être au service des généraux. Je connais ce discours et je le trouve simpliste. Les journalistes se sont battus pour arracher leur liberté d’écrire.
-Tu crois cela, dit-il en fronçant les sourcils. La presse francophone d’Alger, la PFA n’aurait jamais été aussi virulente à l’égard du président si elle n’avait pas le soutien de certains clans puissants au sommet de l’Etat. Ayant reçu le feu vert d’en haut, la PFA s’est abattue sur Bouteflika qu’elle insulte de tous les noms depuis trois ans. Le tirage de ces journaux a explosé et les recettes publicitaires ont été multipliées par dix. Plus les attaques contre le président sont féroces, plus les entreprises d’Etat, pourtant déficitaires, achètent des pages entières de publicité à coup de millions. Attaquer Bouteflika rapporte de l’or. Certains directeurs de journaux sont tellement riches qu’ils habitent Alger et  Paris où ils ont des pavillons.
-Tu viens de me dire que les journalistes n’ont pas voitures et maintenant tu me dis qu’ils roulent sur l’or. Tu te contredis.
-La masse des journalistes sont pauvres comme tu le sais et certains ne font pas plus de 15 000 dinars par mois. Ceux-là, vous les appelez les ‘nègres’, n’est-ce pas? Mais les directeurs de journaux sont riches, très riches, ainsi que certains membres fondateurs des journaux. Le système a intégré dans sa logique la PFA qui sert de caisse de résonance aux luttes de clans au sommet et de vitrine démocratique du régime à l’extérieur. C’est pourquoi Bentchicou se permet d’écrire un livre diffamatoire sur un président en exercice sans être inquiété. Ce livre aurait été interdit dans un n’importe quel Etat de droit. En Europe, si tu écris sur la vie privée d’un homme politique de cette manière, c’est de la diffamation, et tu en auras pour au moins deux ans de prison ferme et 100 000 euros d’amende. Le redressement fiscal de 39 millions DA, c’est un écran de fumée. Il va payer cette somme que les entreprises d’Etat déficitaires vont lui donner sous forme de publicité. On appelle cela men lahaytou ou bakharlou. C’est l’argent du contribuable que donne l’Etat au journal Le Matin et que Bentchicou va redonner à l’Etat sous forme d’impôt.
-C’est de la spéculation ce que tus dis, et l’avenir nous dira ce qui va se passer. La Matin est en danger et pour moi c’est un journal qui est la pointe du combat pour la liberté d’expression. Et le livre de Bentchicou n’est pas diffamatoire. Il est en outre la preuve que les choses ne sont pas simples en Algérie et, d’une certaine manière, qu’il y a une liberté d’expression. Si ce livre est diffamatoire, Bouteflika n’a qu’à déposer plainte et c’est au juge d’apprécier s’il y a diffamation d’un président dans l’exercice de ses fonctions.
-Premièrement, quelles fonctions exerce Bouteflika? Il a des fonctions prévues par la Constitution, mais il ne les exerce pas. L’avocat de Bentchicou dira que ce n’est pas un président de plein exercice. Deuxièmement, il ne faut pas oublier que la justice lui échappe et qu’elle ne fait pas partie de ses attributions de 1/4 de président élu par les grands électeurs. Et puis Moussa a averti que si quelqu’un touche à un cheveu de Chahinez ou à un poil de Bentchicou, on entendra parler de lui. Sage et calme comme d’habitude, Belkheir a insulté Satan (yen’al echitan) et s’est dit: « Ce n’est pas à cause d’un Bentchicou ou d’une Bentchica qu’on va se donner en spectacle au monde entier comme en Côte d’Ivoire ». Moins calme que Belkheir, Bouteflika a failli jeter l’éponge et partir comme Zéroual en 1998, mais Zerhouni lui a demandé de résister. Il a alors formé le groupe NTM – à ne pas confondre avec les chanteurs qui ont été condamnés par un tribunal en France pour cette appellation – pour neutraliser le BTS renaissant et soutenant Benflis. Aujourd’hui, au niveau du pouvoir, les clans BTS et NTM sont à couteaux tirés. L’Algérie est prise en sandwitch par ses deux frontières Est et Ouest. Aujourd’hui l’Algérie est un sandwitch juteux que les uns et les autres s’arrachent.
-Revenons à la presse. Tu la décris comme si nous étions tous au service des clans. Je suis journaliste et je peux te dire que la presse est libre en Algérie. Nous écrivons ce que nous voulons. 
-C’est vrai qu’elle est libre, sauf qu’elle elle n’attaque que le pouvoir formel, c’est-à-dire le président, les ministres et les maires. Le pouvoir réel, elle n’en parle jamais.  Tu ne peux pas enquêter sur le terrorisme, sur le fonctionnement de la justice, sur les prisons, sur les islamistes, sur les disparus, sur la torture, sur l’affaire Khalifa, sur l’affaire Tigha, etc.   Cela fait un paquet. Cette presse dont tu dis qu’elle est libre n’a même pas publié les noms des officiers qui ont été promus au grade politique de général le 5 juillet dernier. Chiche fais un papier là-dessus. Va interviewer le déserteur Samraoui et pose lui des questions sur son livre. Vous aussi, vous êtes des journalistes à 25% comme le président. Vous utilisez vos 25% contre Bouteflika uniquement quand il y a divergences entre lui et les généraux. Mais vos lecteurs en sont conscients. Ils vous lisent en hochant la tête et en répétant : fakou. Tu n’oseras pas avancer que ce sont les journalistes qui ont fait partir Betchine et Zéroual. Vous les journalistes, vous n’avez aucun pouvoir parce que vous parlez trop. On vous donne des pages entières de publicité pour que ces pages ne contiennent pas d’articles. On vous limite par la publicité. Et plus un journal a de la publicité, moins il écrit, plus il est riche.
-Mais il y a des journaux qui parlent, qui critiquent et leurs journalistes ne sont pas tous harcelés, j’ai répondu en élevant la voix.
-C’est vrai, mais la presse en Algérie n’est pas un quatrième pouvoir. Pour qu’elle le soit, il faut d’abord que le législatif soit un deuxième pouvoir et le judiciaire un troisième pouvoir. Or ce n’est pas le cas. Si les journalistes ont quelque liberté en Algérie, c’est grâce à une ONG qui s’appelle Reporters Sans Frontières. Dès qu’un journaliste est arrêté, RSF publie un communiqué à Paris et le lendemain Chirac téléphone à Bouteflika lui demandant d’user de ses 25% pour faire libérer le journaliste malheureux.  L’idée fait son chemin à Paris et à Rome de créer des ONG Députés Sans Frontières, Enseignants Sans Frontières, Syndicalistes Sans Frontières, Fonctionnaires Sans Frontières, Pompiers Sans Frontières etc., etc. pour aider les Algériens contre la hogra générale. Tu te rappelles cette manifestation de députés innocents et sincères brutalement tabassés par la police. Il n’y a qu’en Algérie que des députés de la majorité manifestent contre le gouvernement qu’ils soutiennent. Certains députés veulent maintenant créer un syndicat pour faire pression sur l’Assemblée Nationale pour mieux les protéger des luttes de clans et allonger leurs mandats au maximum, mais l’UGTA est absolument contre.
-A la rédaction de notre journal on s’est posé la question : pourquoi n’ont-ils pas renversé le gouvernement par une motion de censure pour gêner Bouteflika contre qui ils manifestaient. A ton avis pourquoi ne l’ont-ils pas fait, ai-je demandé?
-La réponse est simple. Le président les aurait dissout et ils n’auraient pas été sûrs de retrouver leurs postes en cas de nouvelles élections. Aujourd’hui que le vent souffle en faveur de Bouteflika, beaucoup de députés qui ont soutenu Benflis à visage découvert sont en train d’envoyer des lettres d’excuse à Zerhouni qui est en train d’étudier cas par cas.
-Mais qui est derrière tout cela?
-Le système. Et à la tête du système, il y a les décideurs qui veillent au fonctionnement de sa logique en choisissant les hommes qui le servent. Bouteflika est incompatible avec la logique du système et Belkheir l’a plusieurs fois formaté mais il a failli paralyser le disque dur. Le système fonctionne avec des chefs anonymes ; or Bouteflika veut être le chef du système. Le mécanisme bien huilé depuis la mort de Boumédiène risque de se gripper, ce qui provoquerait son effondrement. Pour que le système fonctionne, il ne faut surtout pas que les vrais chefs parlent. Les décideurs ne parlent pas. Ils écoutent, ils regardent, ils sentent et ils palpent l’opinion. Quand ils ont quelque chose à dire, ils le font savoir dans un langage que les spécialistes comprennent. Ceux qui parlent n’ont pas de pouvoir et ceux qui ont du pouvoir ne parlent pas mais on entend parler d’eux. Les partis, ils s’agitent, ils se divisent, ils ne se réunissent que rarement mais c’est seulement un navet sur le couscous. Prends le cas des disparus. C’est parce qu’ils ne parlent pas et n’ont pas de parti qu’ils sont politiquement plus importants que ceux qui parlent et qui votent. Regarde ce qui est arrivé à nos frères en Kabylie. Ils ont parlé dans trois langues, ils ont manifesté, ils ont cassé leurs mairies; résultat des courses, on leur a créé un troisième parti. S’ils continuent, ils auront bientôt un quatrième parti… Les dés sont pipés et ceux qui ne parlent pas ont déjà choisi celui sera à El Mouradia le 9 avril prochain.
-Tu es en train de me dire que Bouteflika va être réélu au premier tour et que les jeux sont faits? Ce n’est pas possible. Les autres candidats auront leurs supporters sur les lieux du vote.
-Naïveté de journaliste. Tout d’abord, les supporters des autres candidats ne surveilleront que quelques bureaux de vote dans les grandes villes. Ensuite, dans les villes moyennes et les villages, les maires et les sous-préfets enverront des résultats au ministère de l’intérieur en faveur de Bouteflika à hauteur de 70 et 75% pour compenser le vote des villes. Les préfets, les sous-préfets et les maires éviteront d’avoir des ennuis avec le ministère de l’intérieur qui pourra leur reprocher d’avoir soutenu des candidats de l’opposition. Regarde ce qui est arrivé au maire d’Oran, Djellouli Noreddine avant le vote. Il a été mis en prison parce qu’il risquait de gêner le bourrage normal des urnes puisque il avait déclaré qu’il soutenait Benflis. Il ne savait pas qu’il y allait avoir quelques semaines plus tard un deal entre les généraux et le candidat qu’il ne soutenait pas.  Un maire ne peut pas tout prévoir.
-Ce n’est pas vrai. Les autorités reprochent à Djellouli d’avoir détourné des biens publics, j’ai répondu indigné
-Tu ne connais pas la règle non écrite du système appelée la marge de manœuvre de 15%?
-Non, c’est quoi cette règle?
-En Algérie, un responsable n’aura pas d’ennuis avec la justice si le gaspillage et le détournement de biens publics est en dessous de 15%. Au-delà, il est arrêté pour éviter les émeutes des populations. En-deçà, il n’est pas inquiété, à moins qu’on lui reproche de ne pas être fidèle politiquement. C’est ce qui est arrivé à Noreddine Djellouli qui a dû gaspiller ou détourner 1 ou 2% des biens dont il avait la charge. C’est ce qui était arrivé déjà à Bouteflika en 1980, à une époque où il avait contesté la présidence de Chadli nouvellement désigné président. Pour le faire taire, la Cour des Comptes lui avait reproché d’avoir détourné de l’argent quand il était ministre des affaires étrangères. Cette Cour était présidée par Ahmed Taleb, son rival de toujours. Il se venge aujourd’hui sur lui en l’excluant de la compétition et en refusant d’agréer son parti wafa. Ou bien tu prêtes allégeance et on ferme les yeux sur ta mauvaise gestion, ou bien tu ne prêtes pas allégeance et on t’envoie des comptables assermentés pointilleux sur l’utilisation des deniers publics. Tu crois que c’est un simple hasard de calendrier si aujourd’hui l’administration fiscale s’est rappelée que Le Matin avait des arriérés d’impôts depuis 1999 ? La règle des 15%, n’oublie pas cette règle. Les élus du RND ont fait circuler une pétition pour la faire passer de 15 à 50% arguant que leur parti n’existe que depuis 1997 et que les élus concurrents du FLN ont une grande avance sur eux. La gendarmerie a refusé catégoriquement en attirant l’attention qu’à ce taux les émeutes seraient permanentes et générales dans toutes les communes d’Algérie.  
-Donc Bouteflika a plus de pouvoir qu’on le dit. Il est puissant face à ses supposés adversaires puisqu’il envoie en prison des maires qui ne lui font pas allégeance. Si les généraux le laissent faire, c’est soit qu’ils le soutiennent, soit qu’ils sont impuissants face à lui.
-Les généraux sont divisés sur son cas. Certains le soutiennent; d’autres lui sont hostiles et d’autres sont neutres et attendent avant de se prononcer. Lamari a dit à tout le monde: « Nous sommes des soldats unis comme les doigts de la main et l’Algérie n’est pas une république bananière ». L’unité de l’armée et l’image de l’Algérie, voilà ce qui intéresse le général Lamari. De son côté, Bouteflika est tout sucre tout miel et ne prononce plus de mots qui fâchent, tout au moins pas avant le 9 avril prochain.

         

-C’est pourquoi Bouteflika  est sur sa réserve et ne parle plus, à l’exception de la campagne électorale où il ne dit rien de particulier? Mais dernièrement sur LCI, il a bien insinué que les généraux sont impliqués dans l’affaire des moines de Tibéhirine?
-Ce n’est pas vrai. Ceci est une invention du journal Le Matin qui a voulu casser l’accord qui le lie avec les généraux. Cette information n’a pas été rapportée par l’AFP à qui rien n’échappe. De manière plus générale, en Algérie, si tu veux faire de la politique, il faut entrer dans le système et surtout ne pas parler et ne pas en parler. Regarde Nezzar. Il parle parce qu’il n’a pas de pouvoir. Tu sais comment l’appellent ses collègues: le bavard de la grande muette. Il n’écoute plus, et quand il ne parle pas, il écrit. Parfois, il écrit en parlant. Il ne risque pas d’avoir le prix Nobel de littérature avec son style oral que trahissent ses crises colériques. A l’inverse, Belkheir a du pouvoir et des réseaux mais il ne parle pas. C’est ce qu’a compris Bouteflika depuis quelque temps. Depuis plus de trois ans, il n’a pas prononcé un seul discours au peuple, lui le spécialiste des envolées lyriques en arabe et en français et des oraisons funèbres émouvantes qui donnent la chair de poule. Ses tournées à la télévision sont bruyantes mais on ne l’entend pas. Quand il dit un mot, Zerhouni demande aux karkabous de faire plus de bruit. Lors de sa dernière visite à Oran, il a dit des mots que Zerhouni, distrait pendant une minute, n’a pas pu faire couvrir par le vacarme des musiciens. Il les a regrettés.
-Qu’a-t-il dit?
-Il parlait des entrepreneurs nationaux et étrangers et il a lancé à un micro qui lui était tendu: je ne veux plus de gazouz, je veux du 50-50, signifiant par là qu’il en avait assez des limonaderies et qu’il exigeait qu’au moins 50% du profit soit réinvesti localement. A Alger, on a compris qu’il ne veut plus être le président 25% du premier mandat et qu’il veut être à 50%. Une augmentation en quelque sorte. Belkheir l’a appelé sur le portable pour lui dire que ses affirmations ont affolé les décideurs qui remettent en cause sa candidature. Il s’est alors empressé de lui dire des les rassurer et qu’un second mandat même à 20% lui conviendrait. Soupçonneux comme à leur habitude, les généraux lui ont demandé de jurer sur el mes haf en présence de l’un d’eux dans une zaouia de son choix. Ils se sont alors tous retrouvés à la zaouia du Cheikh Belahouel, près de Mostaganem, et Bouteflika s’est engagé par écrit à n’accepter que 20% des prérogatives prévues par la constitution et à s’engager à aider de toutes ses forces tout Algérien qui aurait des Tracasseries Particulières Individuelles (TPI). Les deux partis ont apposé leurs signatures sur le document paraphé aussi par le mokadem de la zaouia qui, à l’occasion, a reçu un chèque d’une somme à plusieurs zéros. A l’extérieur, Zerhouni supervisait les cavaliers de la fantasia qui faisait un boucan infernal accompagné de you you des nombreuses femmes affiliées à la zaouia. A chaque salve de fusils de la fantasia, Zerhouni disait à demi-mot au préfet de Mostaganem: « Il n’y pas que eux qui ont des armes, nous aussi nous sommes des hommes de baroud ! » Les généraux ont accepté le deal conclu sous les auspices de la zaouia et promettent une neutralité positive par rapport aux manipulations des urnes dans l’Algérie profonde. Ils laisseront Zerhouni caresser les urnes comme il aime le faire. C’est pourquoi Hamrouche, très informé, s’est retiré de la compétition.  
-Je ne comprends pas. Quelque chose dans ton raisonnement ne tourne pas rond. Tu présentes les généraux comme impuissants devant Bouteflika et obligés de faire des compromis avec lui. Mais qu’est-ce qui les empêcherait de le relever de ses fonctions et de le remplacer par Benflis ou Ouyahya?
-Avant qu’ils ne le menacent avec la candidature de Benflis, Bouteflika narguait les généraux comme un enfant que ses parents adoptifs ne peuvent battre à cause de l’assistante sociale. Ils ne peuvent pas faire un coup d’Etat parce que çà fait hchouma devant l’Union européenne et les Etats-Unis. L’époque où un président est déposé par un Conseil de la révolution, c’est fini. C’est ce que n’a pas compris ce pauvre Chérif Belkacem qui complote contre Bouteflika nuit et jour. Sa montre s’est arrêtée à 1966. Aujourd’hui, c’est la mondialisation et Bouteflika en profite. Il a dit aux généraux: vous ne pouvez pas me tuer, ni me déposer. Alors acceptez moi à 20% et vous verrez, cinq ans cà passe vite. Il a joué avec eux au chat et à la souris comme dans le dessin animé Mickey Mousse de Walt Disney, mais aujourd’hui, il y a un compromis qui les lie. D’où l’expression de Dawlat miki dans la bouche du petit peuple.
-Quel est le projet de Bouteflika? Que veut-il ?
-Il n’a pas de projet; il veut seulement être président. Il sait que les généraux en fonction en janvier 1992 partiront à la retraite lors du prochain mandat présidentiel. Il dira alors à l’électorat islamiste: j’ai fait partir vos bourreaux, aimez moi. Dans la foulée, Hadjar et Belkhadem déposeront un projet de modification de la constitution pour lui permettre de se représenter pour un troisième et un quatrième mandat. A moins que l’ONU ne l’appelle pour succéder à Kofi Annan. En fait, Bouteflika vise quatre mandats à 25% chacun pour avoir le sentiment d’avoir été président à 100%. Fais le calcul: 4 fois 25 égal 100.

 

-Mais cela veut dire quoi un président à 20% ou 25%?
-Pour les généraux, un président à 20% n’est pas un danger. Il y a tellement eu de grabuges après 1992 qu’ils savent qu’un président à plus de 20% serait tenté de se faire une popularité sur leur dos en exploitant le thème des violations de droits de l’homme. Pour comprendre l’anxiété des généraux, il faut lire les rapports d’Amnesty International qui demande une commission d’enquête sur les disparus et sur la torture, ce qui risque de déboucher sur un TPI pour l’Algérie. Les généraux sont furieux contre les civils considérés comme des ingrats qu’ils ont sauvés des griffes islamistes en faisant le sale boulot. Et maintenant ces civils, ils crachent dans la soupe en lisant les rapports d’Amnesty.
-Je suppose que les militaires ne sont pas tous de même avis. Que pensent les capitaines, commandants, colonels, etc. ?
-Il y a eu un sondage très confidentiel dans ce sens et il a montré que l’armée est traversée par deux courants : l’un souple et ouvert et l’autre radical et rigide.
-Que proposent l’un et l’autre courant ?
-Le courant souple et ouvert souhaite l’avènement d’un Etat de droit avec un président exerçant les 100% de son pouvoir prévu par la Constitution et propose pour cela d’augmenter de 1% par an les attributions du président. Sur la base d’un président à 25% aujourd’hui, l’Algérie deviendra un Etat de droit dans 75 ans.
-Tu confonds. Ce courant est rigide et radical, lui dis-je.
-Non le courant rigide et radical propose qu’on augmente les prérogatives du président de 1% à chaque mandat. 5 fois 75 égal 375. L’Algérie sera un Etat de droit dans 375 ans !
-Mais ces deux courants ne sont pas réalistes. N’y a t-il pas de propositions de sortie de crise de la part des chefs ? 
-La solution préconisée par el Hadj et Belkheir, c’est la réconciliation nationale qui efface le passé. Li fat mat. On donne des noms de rues à des disparus et une pension à leurs familles et on dit à Amnesty International, on s’est entendus entre nous, entre frères.
-Et il y aura suffisamment de rues? Car les disparus, c’est un paquet.
-Cela est un problème technique qui trouvera sa solution. Le problème insoluble est politique. Abbassi Madani a été libéré et envoyé à l’étranger pour promouvoir cette idée de réconciliation nationale. Il a proposé un plan de sortie de crise qui a été cependant refusé par les décideurs.
-Pourquoi l’ont-ils refusé?
-Parce que Abbassi Madani, il leur a dit: « Vous quittez le pouvoir par des élections libres (qu’il est sûr de remporter), et nous vous pardonnerons et nous vous protègerons contre Amnesty International ». Mais Moussa a refusé catégoriquement. Il a dit: « Abbassi Madani veut nous faire le coup de Djeha ». En bon kabyle, Moussa a crié au téléphone: « ici, sur ce koursi, meurt Kaci ».
-Je croyais que Moussa ne parlait pas?
-Il ne parle pas en public, mais il lui arrive de crier en privé.
-Mais que veulent au juste les décideurs? Ont-ils un plan de sortie de crise?
-Ils veulent que les islamistes de l’ex-FIS intègrent le système et en acceptent sa logique. S’ils sont d’accord, Abbassi Madani sera élu président du Sénat et Ali Belhadj sera nommé ministre des affaires religieuses, avec un rappel de salaire comme s’ils étaient à ces fonctions depuis juin 1991, date de leur emprisonnement.
-Mais Khalida Messaoudi serait offusquée et outrée et n’accepterait pas?
-Ils y ont pensé. Ils lui donneront de l’argent pour créer un parti et protester légalement à la base.
-Et Bouteflika serai-il d’accord avec ce plan?
-Bouteflika est d’accord avec n’importe quel plan pourvu qu’il reste président.
-Donc le système ne veut pas changer. Il n’y aura jamais d’alternance.
-En langue arabe, dawla veut dire alternance. Pour eux, ils sont la dawla donc ils sont l’alternance. Et ils ajoutent : l’alternance est éternelle. Tu te rappelles du titre officiel de Messaadia au FLN du temps de Chadli. Il était ‘coordinateur de la lajna daïma’. Où est-il aujourd’hui ? Daïm Allah !

 

-Nous ne verrons alors jamais le bout du tunnel. Quelle est la solution, j’ai demandé perplexe?
-Les décideurs n’ont pas de solution. Ils naviguent à vue, un œil fixé sur le prix du pétrole, un autre sur les BRQ qui les informent sur les émeutes dans les différentes régions du pays et une oreille sur ce que dit sur eux Ali Yahya Abdennour de la ligue des droits de l’homme. Quant à Bouteflika, quand il n’est pas en visite officielle à l’étranger ou à l’intérieir du pays, il s’enferme dans son bureau et prie Dieu et les zaouiates à haute voix pour que Bentchicou perde la mémoire et n’écrive plus pendant au moins cinq ans et que Lamari tombe des escaliers pour qu’il soit remplacé à son poste de chef d’Etat-Major. Les services ont alerté Lamari qui ne prend plus les escaliers par mesure de précaution, mais ils n’ont pas jugé utile d’informer Bentchicou sur le danger que court sa mémoire. Pour tout ce qu’il a fait pour eux; c’est de l’ingratitude, a-t-il ajouté.  
-On n’est plus dans la politique. Tu divagues et c’est du n’importe quoi ce que tu racontes?
-C’est quoi la politique chez les Algériens? C’est l’art de conquérir le pouvoir et de le garder. L’armée a le pouvoir, elle veut le garder; Bouteflika veut une plus grande part pour jouer avec les grands de ce monde; d’autres courtisent le général Lamari pour qu’il passe à l’acte et qu’il les intronise président. C’est cela la politique en Algérie. N’oublie pas que l’Algérien est fasciné par le pouvoir et ses attributs. Pour nous, le pouvoir n’est pas un moyen de gestion du bien commun, c’est un moyen d’enrichissement privé. Lis Ibn Khaldoun et tu comprendras la psychologie politique des Algériens. Regarde les députés et les sénateurs. Qu’est-ce qui les fait courir? Tu crois que c’est l’amélioration du niveau de vie des gens qui ne les ont pas élus?     
-Alors l’armée ne se retire pas comme l’affirme Lamari, ai-je demandé?
-Quelle naïveté de journaliste. Si l’armée se retire du champ politique, le régime va fermer boutique ipso facto. Tu oublies Ali Belhadj? Si l’armée se retirait réellement, le lendemain il déclenche une insurrection à Bab el Oued qui le portera au pouvoir en quarante huit heures. Il créera un comité de salut public islamiste et fera arrêter civils et militaires qui ont exercé des fonctions depuis 1962. Il n’attend que cela. Que ferait Bouteflika ou Ouyahya? Pourront-ils mobiliser contre lui d’autres quartiers d’Alger ou des villes de l’intérieur? Que feront-ils? Ils supplieront Moussa et Lamari de revenir sur leur décision pour les sauver avec les chars et les hélicoptères. Donc tant que les dirigeants civils ne sont pas l’émanation de la population, ils auront besoin de l’armée pour les sauver de la vindicte populaire.
-Pourtant le général Lamari a été formel et a affirmé à des journaux étrangers que l’armée se retire de la politique.
-Lamari est un soldat et en bon soldat il ne sait pas faire la différence entre une armée qui fait de la politique et une armée qui n’en fait pas. Pour lui, l’armée est le centre de l’Algérie et tous les Algériens, y compris les chômeurs, sont des personnels civils assimilés employés par l’armée ou susceptibles d’être employés par l’institution qu’il dirige. D’autre part, dans son esprit, l’armée ne fait pas de la politique quand elle aide le peuple à trouver un bon président ou quand elle équilibre l’assemblée nationale dans ses composantes pour barrer la route aux islamistes qui veulent faire tomber l’Etat républicain. Tout çà, pour lui, fait partie des missions historiques de l’ANP, héritées d’ailleurs de l’ALN. « On ne va pas renier notre glorieux passé juste pour plaire aux journalistes du quotidien français Libération« , a-t-il lancé un jour dans les couloirs du MDN. Dans une réunion de l’Etat-Major, il aurait déclaré : « Quand l’armée américaine fait de la politique en occupant des pays étrangers, notamment l’Irak et l’Afghanistan, personne ne dit que l’Amérique n’est pas un pays démocratique. Mais quand nous, nous occupons notre propre Etat et nous le protégeons des incivilités des civils, tout le monde montre du doigt l’armée algérienne. Ce n’est pas juste ». Il se tourne vers son secrétaire et lui dit à voix basse : ‘Il faut transmettre cette idée à Louiza Hanoune pour qu’elle l’exploite dans un de ses discours. Je trouve que Louiza Hanoune est LA seule homme politique qui nous comprend et qui a la fibre nationaliste des officiers. Si l’électorat algérien n’était pas si misogyne,  j’aurai demandé à Moussa de lui donner un plus grand coup de pouce lors des dernières élections’.

 

-Tu es en train de me dire que ce système est éternel même si les hommes qui le servent sont mortels. Mais avec un président à 25%, l’Etat est paralysé et le système risque l’effondrement. Les militaires en sont-ils conscients, ai-je demandé perplexe ?
-Tu commences à comprendre. Les militaires les plus instruits savent qu’à ce taux, les affaires du pays sont mal gérées et la contestation grandit, ce qui profite aux islamistes. L’un des généraux – le plus fort en calcul, j’ai oublié son nom – a proposé de faire élire cinq présidents avec seulement 20% de pouvoir chacun. Ainsi à eux cinq, ils exerceront les 100% du pouvoir de la Constitution. Il semblerait que l’ONU et la France ont refusé. Chirac aurait été furieux. « Bouteflika est venu 10 fois en France en cinq ans, a-t-il dit. Avec dix présidents, il y aurait 50 visites officielles. Je n’ai pas que çà à faire », aurait-il lancé à Dominique de Villepin qui a transmis à l’ambassadeur d’Algérie à Paris. Après avoir informé les décideurs, l’ambassadeur a pris sur lui de téléphoner à Louiza Hanoune pour lui donner des preuves de l’ingérence de la France dans les affaires intérieures de notre pays souverain. Le soir même, Louiza Hanoune a tenu un meeting improvisé sur les trottoirs d’Alger pour haranguer les foules et dénoncer Chirac et le FMI sur le thème « oppression pour oppression, nous préférons être opprimés par des frères Algériens et non par des étrangers ».  
-Les généraux sont alors revenus à la formule de portion de président?
-Oui, car ils ne peuvent faire autrement. Dans sa lettre, Kofi Anan leur a expliqué que chaque Etat a un seul drapeau, une seule constitution et un seul président. Et que ce président ait 1% ou 99% de pouvoir, ce n’est pas l’affaire de l’ONU. Et Kofi Anan a fini sa lettre gentiment en espérant qu’à l’avenir il ne verra plus le nom de l’Algérie traîner dans les rapports annuels d’Amnesty International. C’est ce qui a poussé les généraux à trouver un compromis avec Bouteflika qui aura un second mandat avec une diminution, passant de 25 à 20%, surveillé toutefois par des présidentiables de l’armée mobilisés dans leurs permanences nuit et jour et prêts à être élus. La campagne électorale sera permanente comme l’état d’urgence. Les présidentiables, c’est comme les chômeurs qui font baisser les salaires. Si jamais en cours de mandat, Bouteflika veut passer ne serait-ce qu’à 21%, la Kabylie se soulève et on refait les élections.
-Je ne vois pas le lien entre un soulèvement de la Kabylie et l’élection présidentielle anticipée.
-La Kabylie est une région montagneuse très dense; c’est un chapelet de villages.  Elle est encore à la ‘açabiya de Ibn Khaldoun. Quand Moussa et el Hadj se disputent, le premier dit à l’autre: je vais faire soulever la Kabylie et ton poulain sera dans de beaux draps.
-Et la Kabylie obéit au doigt et à l’œil?
-Non! La ‘açabiya. Si un villageois kabyle est giflé dans une gendarmerie, toute la Kabylie, grande et petite, se soulève, jusqu’à la région parisienne.
-En avril 2001, le jeune Massinissa a été tué, pas giflé.
-Ils ne peuvent plus se permettre de tuer aujourd’hui. Alors ils donnent des gifles. Pour Amnesty, une gifle n’est pas ou n’est pas encore une atteinte aux droits de l’homme. Aujourd’hui, dans chaque dechra kabyle, il y a des informateurs de Amnesty International. Si un gendarme utilise son arme contre un civil, le lendemain un communiqué est publié à Londres par le siège de Amnesty.
-Mais pourquoi la Kabylie? A Alger, il y a aussi des Kabyles.
-Les Kabyles d’Alger sont devenus des citadins individualistes qui ont perdu le sens de la ‘açabiya. Si un Kabyle d’Alger est battu par un gendarme, son cousin lui conseillera de déposer plainte au Tribunal de Sidi M’hammed. L’anecdote a été rapportée à un habitant de Larba Nath Irathen qui n’a pu retenir son exclamation : TOZ, a-t-il lancé, avec tout le respect que j’ai pour Sidi M’hammed. ‘Nous, a-t-il ajouté, nous brûlons la gendarmerie et nous déposons plainte après’.
-Je comprends. Donc si les décideurs ne s’entendent pas, la Kabylie se soulève au quart de tour. Les arouch se réunissent et rajoutent une seizième revendication à la plate-forme d’El Kseur demandant le départ de Bouteflika.
-Tu as compris maintenant. Et évidemment, Moussa demandera à Ouyahya de négocier l’application de la plate-forme d’El Kseur en commençant par la dernière revendication et en faisant traîner les autres.

 

-Tu dis souvent que Moussa et el Hadj ont des divergences. Sur quoi portent-elles?
-Moussa est pour le statu quo. Il veut que le pouvoir réel et le pouvoir formel continuent d’être distingués dans le système. El Hadj avance que la formule ne tient plus et il faut la modifier pour assurer l’avenir du système. Il veut que les deux pouvoirs fusionnent et que la DGSN ainsi que l’espionnage dépendent du ministère de l’intérieur.
-Je n’ai rien compris. Explique-toi.
-Je ne peux pas t’expliquer plus, sinon demain ton journal ne paraîtra pas et Reporters Sans Frontières fera un communiqué demandant ta libération. Tu vois l’homme à la veste bleue sur le trottoir d’en face? Il est en train de nous écouter.
-Ce n’est pas possible. Il est trop loin pour nous entendre. Tu fabules.
-Et pourtant il nous écoute. Moussa leur a acheté des appareils marque Daewoo de la Corée du Sud qui permettent d’écouter des conversations à 500 mètres de rayon. Il suffit d’orienter l’antenne et de chercher la fréquence des cordes vocales.
-Oui mais dans un rayon de 500 mètres en ville, il y aura des milliers de conversations. Il ne va entendre que du brouhaha.
-Non, cet appareil permet de zapper et de faire éteindre les voix qu’on ne veut pas écouter. Regarde l’expression de son visage. Il sait qu’on parle de lui. Il fait semblant de s’éloigner. Je le reconnais, c’est un homme à Moussa.   
-Mais qui est ce Moussa ? Il est très fort.
-Je ne peux rien te dire sur lui car ton journal risque d’avoir des ennuis et de ne pas paraître demain. Mais il n’y a pas que Moussa qui est fort. Ses adversaires ne sont pas des enfants de chœur. Tu vois l’homme au pantalon gris en face à côté du poteau électrique ? C’est un homme de El-hadj et il surveille l’homme de Moussa. Il a un appareil de marque Philips qui lui permet d’écouter ce que écoute celui qui nous écoute. Il fait partie du contre-espionnage.
-Je crois que tu lis trop John Le Carré et tu vois trop de films James Bond. Revenons à nos 20%. Sur cette question, je peux faire un article mais pas sur tes fantasmes de contre-espionnage. Tu as dit que Bouteflika accepte un second mandat avec un petit 20%. Je suppose que ses concurrents ont fait des offres différentes.     
-Benflis a fait une offre à 18%, Ahmed Taleb à 15%, Ghozali à 10% et Ouyahya est preneur à 5%. Il est prêt de ne s’occuper que des problèmes techniques, il laisserait la politique aux militaires.
-Et pourquoi ils n’ont pas accepté? C’est ce qu’ils cherchent?
-Ils refusent parce que Ouyahya n’est crédible ni à l’intérieur ni à l’extérieur du pays. C’est un pur produit maison mais il n’arrive pas à se donner une stature d’homme d’Etat. Et puis Moussa ne l’aime plus ; il l’appelle Francis Blanche, du nom de cet acteur français des années soixante. Les généraux recherchent quelqu’un qui ressemble à Alain Delon et qui mette plein les yeux à Amnesty International. Ils veulent l’oiseau rare, c’est-à-dire un président compétent, populaire, charismatique et qui leur obéisse. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre.
-Hamrouche avait ce profil. Pourquoi s’est-il retiré des élections?
-Parmi tous les présidentiables de l’armée, Hamrouche a présenté l’offre la plus élevée. Il a demandé 30% dès le premier jour et 50% en fin du premier mandat. Cela a été refusé par Lamari qui a reconnu qu’au niveau qualité-prix, il était une option intéressante. En plus Hamrouche n’a pas voulu s’engager sur l’amnistie, affirmant que seul Dieu amnistie et chaque officier doit être responsable de ses actes passés en son âme et conscience.
-Qu’en est-il du FFS? Aït Ahmed n’a pas été contacté?
-Aït-Ahmed a demandé 30% du pouvoir pour la présidence et 70% pour l’Assemblée Constituante. Les généraux lui ont répondu: tu veux l’effondrement de l’Etat républicain? La démocratie c’est pour une population mûre comme celle de la Suisse. Tu confonds Lausanne et Alger. Il a alors claqué la porte et est parti dénoncer le système à une réunion de l’Internationale Socialiste.
-Aït-Ahmed a alors été le plus cher?
-Non le plus cher c’est Ali Belhadj qui a demandé 50% pour lui et 100% pour Dieu. Les généraux le prennent pour un fou et ils le menacent d’internement psychiatrique.
-A propos de psychiatrie, tu n’as pas évoqué une seule fois Said Sadi. Tu sais qu’il est psychiatre de formation. C’est le présidentiable du courant éradicateur de l’armée, n’est-ce pas?
-C’est ce qu’il dit à tout le monde, mais les militaires ne l’aiment pas. Ils apprécient ses tournées en France mais pas en Algérie. Moussa le trouve sec et cassant. Dans une entrevue qu’il a eue avec ce dernier, Sadi a demandé aux militaires de liquider tous les islamistes, même les modérés, de le proclamer président et de retourner à leurs casernes. Moussa l’a regardé irrité et lui a dit: on examinera ta proposition. Et il a ajouté: Et c’est quoi ton programme politique? Réformer le code électoral, a répondu Sadi, pour n’autoriser que les titulaires du baccalauréat francophone, qui ont appris à l’école moderne ce qu’est la démocratie, à voter. Moussa s’est levé en disant: je transmettrai à qui de droit. C’était la dernière fois que Moussa le recevait.
-Si je suis ton raisonnement, Bouteflika sera réélu au premier ou au second tour, et il aura pendant cinq ans 20% des attributions prévues par la Constitution. Quels sont les domaines sur lesquels il n’aura pas de pouvoir?
-La Constitution déclare que le président est le chef des forces armées. Ils lui ont demandé d’oublier cet article et de ne pas s’immiscer dans les promotions et les mises à la retraite des officiers supérieurs. Il ne doit pas s’occuper des islamistes, du terrorisme et de la politique sécuritaire. Il ne doit pas choisir le chef du gouvernement ni le directeur de la DGSN. L’affaire du Sahara n’est pas dans ses attributions ainsi que les relations avec la France. Quant à la composition du gouvernement, il a un quota de quatre ministres, pas plus. En outre, son directeur de cabinet est obligatoirement un général à la retraite. Ce n’est pas fini. Tous les deux mois, il doit quitter les bâtiments de la présidence pendant 48 heures pour permettre à Moussa de vérifier si tous les micros installés dans les murs et sous les bureaux fonctionnent ou n’ont pas été endommagés par des mains malveillantes. Enfin, la répartition des recettes du pétrole entre les différents ministères, ce n’est pas lui qui la fait.
-Que lui reste-t-il?
-Le tourisme, l’hydraulique, l’agriculture, les PTT, les pompiers, l’inauguration des édifices publics et la réception des ambassadeurs étrangers. D’où à chaque fois, les démissions des premiers ministres qui se plaignent que le président leur vole leurs attributions. Il bénéficie aussi de la règle non écrite de la marge de manœuvre de 15% à laquelle tient particulièrement son entourage.
-Si les militaires ont si peu confiance en Bouteflika, pourquoi n’ont-ils pas tout simplement désigné Nezzar comme président ? Il a tout le profil du système et il ne trahira jamais ses anciens subordonnés.
-D’abord Nezzar est un DAF et tant que Tahar Zbiri est vivant un DAF ne pourra être président. Sinon, malgré son âge, Zbiri reprendra le maquis du côté d’El Affroun. Ensuite, Nezzar a mal vieilli. Il n’écoute pas et n’est plus écouté. Il a un égo si grand qu’il couvrirait tout le Sahara. Il se prend pour le centre de l’univers et est convaincu que c’est lui qui a libéré l’Algérie et construit son armée. Comme ses anciens collègues le fuient et que personne ne veut l’entendre, il raconte ses exploits de maquisard tardif à son chauffeur qu’il retient au-delà de minuit.
-Que lui raconte-t-il ? N’a-t-il pas tout dit dans ses mémoires ?
-A l’origine, son manuscrit comptait dix volumes mais l’éditeur a enlevé ce que le lecteur ne croirait pas et il en est resté un seul volume. L’éditeur a même changé le titre d’origine qui était : ‘Le fabuleux destin de l’Algérie libérée en 1962 et sauvée en 1992 par le soldat Nezzar’. L’éditeur a préféré tout simplement ‘Mémoires’ comme titre avec le nom de l’auteur au-dessus.
-Quel type d’histoires l’éditeur a enlevé ?
-D’abord tous les exploits où il raconte avoir détruit des dizaines de chars de l’armée coloniale avec quelques hommes sous ses ordres. Mais là où il dépasse les limites sans se rendre compte, c’est lorsqu’il affirme que les chefs historiques du FLN (Larbi Ben M’hidi, Aït Ahmed, BenBella…) ont lancé l’insurrection en 1954 parce qu’ils prévoyaient qu’il allait déserter en 1958, pensant que quatre ans seraient nécessaires pour implanter les structures de la résistance qui allaient servir à la bravoure de Nezzar pour libérer le pays. Les interlocuteurs sursautent mais n’osent pas  le contredire. Ils baillent, prennent prétexte d’un rendez-vous et le quittent. Il croit aussi que sa désertion en 1958 a provoqué le retour de De Gaulle la même année. « Si le futur général Nezzar a rejoint le FLN, aurait dit De Gaulle, mon devoir est de reprendre du service pour équilibrer le conflit et pour sauver l’honneur de la France une seconde fois ». Cette phrase est inscrite sous une des photos de Nezzar en tenue militaire accrochée au salon.    
-Mais d’où tiens-tu toutes ces informations?
-Sur Nezzar, son chauffeur a tout raconté à sa belle-famille de Batna. Deux mois après, toute l’Algérie était au courant, sauf vous les journalistes parce que vous êtes plus intéressés par les appareils et autres appendices de l’Etat que ce qui se dit dans la société. Pour le reste, il faut lire la presse francophone d’Alger à l’envers et surtout lire ce qu’elle veut cacher.
-Je n’ai pas compris.
-Je vais te faire un dessin, ou plutôt deux. Prenons l’exemple de la journaliste S.T., appelée par ses collègues la Mata-Hari de la PFA. Quand elle écrit un article, il faut chercher ce qu’elle ne veut pas dire. Un jour, elle a fait paraître un espace blanc avec sa signature. Le clan qui s’est senti visé a vu que l’avertissement était sérieux et que c’était une véritable mise en demeure. Son non article était plus informatif que les articles d’à côté qui commentaient des commentaires de leurs collègues d’autres journaux. La PFA ne se lit pas, elle se déchiffre, mais il faut avoir le code. Le deuxième exemple est cette anecdote sur Belkheir qui lisait un matin le journal à son bureau en poussant des cris de type: « Ah, l’ingrat! C’est de la trahison! Et dire qu’il me doit tout! Ce n’est pas croyable! Il a osé! Etaler tout cela en public! Il me fait mal », etc. Quand Belkheir quitta son bureau, un de ses collaborateurs se jeta sur le numéro qu’il lisait, et n’y a trouvé que des articles ordinaire où il n’y avait rien de particulier:  un article sur une minoterie, un autre sur l’importation de céréales, un autre encore où il était question d’un certain Monsieur Jeannot, etc. Ce collaborateur n’a rien vu parce qu’il n’a pas le code que Belkheir, Moussa, el Hadj… possèdent pour décrypter la presse d’Alger.
-Tu n’as pas parlé du tout du terrorisme. Je suppose que tu es un partisan du kituki?
-Moussa est très contrarié par la théorie du kituki. Il a fait un dossier complet qu’il compte envoyer à la presse étrangère et aux ONG, dans lequel il démontre, preuves à l’appui, que les maquis terroristes sont infiltrés par de vrais islamistes. Et quand on lui parle de faux islamistes, il s’emporte en criant: « Les islamistes sont tous faux, et en plus hypocrites, à l’exception de Ahmed Taleb! Vous croyez que Ali Belhadj est un vrai musulman? »
-Je connais la théorie des vrais et des faux islamistes et elle ne tient pas debout. Tu conviens que les islamistes vrais ou faux ont été battus militairement? D’après toi, que vont faire les généraux de cette victoire ?
-Les généraux ont remporté une victoire militaire mais sur le plan politique, ils sont éclaboussés par les dépassements et sont affaiblis politiquement. Malgré leur victoire, ils sont déprimés et se posent des questions. Pourquoi a-t-on fait tout cela ? Qui va tirer les marrons du feu ? Bouteflika, Ouyahya, Benflis… On a battu les islamistes mais on n’avait pas prévu la victoire des zaouiates, disent-ils. Le pays a été ravagé pendant dix ans et ils risquent d’être poursuivis par la justice internationale comme Pinochet, pour que des civils ingrats profitent du système et de sa généreuse règle des 15%. Ils ont empêché Benhadj de prendre le pouvoir pour que Bouteflika et ses frères en profitent.  En plus, les généraux savent ce que pense d’eux le peuple. S’il y a une émeute, c’est les généraux qui sont derrière ; s’il n’y a pas assez de moutons lors de l’aïd, c’est les généraux qui ont pris tous les troupeaux ; s’il n’y a pas de logements, c’est encore les généraux qui ont pris tous les appartements. L’économie ? Elle est entre les mains des généraux comme aux Etats-Unis : Général Motors, Général Electrics, Général Sucre, Général Café, Général Céréales… Au port d’Alger, il y aurait un pont appelé le pont des généraux, réservé à leurs containers. Le général Lamari a repris la phrase de Bush : pourquoi ils ne nous aiment pas ? Et il a continué :’C’est vrai qu’il y a eu des dépassements comme dans toute guerre, mais tous les dépassements ont été commis dans la stricte légalité puisqu’il y avait l’état d’urgence. Et les textes de l’état d’urgence, ce n’est pas les militaires qui les ont signés. Ghozali, Belaïd Abdessalam, Rédha Malek, Mokdad Sifi, Ouyahya, en tant que chefs de gouvernement, sont autant responsables que les militaires. Et pourquoi ils ne sont pas cités par Amnesty International ? Après tout, il n’y a pas eu un seul disparu qui a disparu en dehors de l’état d’urgence’. La question qui se pose parmi les généraux: faut-il ou non dissoudre les services ? Les dissoudre c’est se rendre vulnérables au point où un simple juge de Birmandreis pourrait convoquer un général ou le mettre en prison pour mauvais stationnement; ne pas les dissoudre, c’est s’exposer aux critiques qui les affaiblissent et qui les accusent d’avoir une police politique. Aujourd’hui, les services sont un handicap pour eux mais aussi un instrument de survie. 
Etonné par les informations de mon interlocuteur, vraies ou fausses, je n’en sais rien, je lui demande:
-Qui es-tu? Tu sembles bien informé sur le système comme si tu étais dedans, alors que tu erres dans les rues sans le sou.
-Je suis un ancien commandant de l’aviation. Dans une réunion, j’ai proposé qu’on supprime le grade de général en expliquant que notre armée n’est plus aimée par le peuple depuis que nous avons des généraux. J’ai été arrêté à la fin de la réunion et depuis j’ai disparu. Pour ma famille et pour Ali Yahya Abdennour, je suis un disparu. Lors d’un transfert de prison, je me suis enfui grâce à la bravoure d’un sous-officier qui partageait mon avis. Je vis aux Planteurs dans la clandestinité, caché par le peuple pauvre mais généreux. Il m’arrive de sortir des Planteurs pour aller mendier un café. Ceux qui me cachent ne prennent le café qu’une fois par semaine. C’est trop cher pour eux. C’est un luxe. Quant à la viande, ils n’en mangent qu’une fois par mois en petite quantité. Je ne te raconte pas le reste. Ces derniers jours, il a plu et personne ne pouvait dormir, même les enfants. Le terrain avait glissé et le gourbi pouvait à tout moment balancer dans le vide. Viens écrire un article sur la vie quotidienne des gens aux Planteurs, à Ras el Aïn, à Bni oua skout du côté de l’usine de coca-cola. Tu informeras tes lecteurs de l’Algérie réelle et non celle des élites artificielles fabriquées dans les laboratoires et auxquelles la presse accorde la moitié des pages, l’autre moitié étant de la publicité. Soudain mon interlocuteur devint blême. « L’homme à Moussa est en train de téléphoner, dit-il effrayé. Il appelle du renfort pour m’arrêter ». Il se lève brusquement, renversant la table et les verres, s’enfuyant vers Ras el Aïn, en criant: ‘J’ai disparu une fois, je ne veux pas disparaître une deuxième fois. Et n’oublie pas : daïm Allah’. Le bruit de la table renversée et des verres cassés m’a tiré de mon sommeil. Il a fallu trois minutes pour que je réalise que je venais de vivre un cauchemar. Heureusement que l’Algérie ne ressemble pas à ce que venait de décrire ce fou.

 


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